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Du côté des minuscules (Flagrant Délire #11)



Comment passer l'été ? Nous ne parlons plus que du temps qu'il fait, mais au moins nous (nous) parlons. La canicule aurait-elle incité à reprendre un dialogue engourdi ? Dans les parages de cette nouvelle chronique sauvage de l’œil et du langage : un marchand de journaux qui offre un verre d'eau, une voisine presque centenaire drôle et vive, des écureuils déboussolés et des lucioles amoureuses, par une nuit de solstice. Il y a pourtant de quoi être en colère face aux slogans et décisions politiques, qui semblent à peine retarder le pire quand elles ne le nient pas complètement.

les humanités, ça n'est pas pareil.

Chroniques, analyses, récits, "hors-pistes" : pour rester à l'affût : 


FLAGRANT DÉLIRE #11. Chronique sauvage de l’œil et du langage

Texte et photographie Isabelle Françaix


« Bonjour Madame, vous prendrez bien un verre d’eau avec moi ? Par cette chaleur, il faut s’entraider n’est-ce pas ? »

Je n’en reviens pas : est-ce bien le marchand de journaux qui offre de me désaltérer ? Lui qui d’habitude regarde à peine ses clients en leur tendant, désabusé, le colis qui les attend… Car les bureaux de poste s’étant raréfiés et les revues se vendant très peu, les librairies endossent cette tâche supplémentaire.

Une grande carafe bien fraîche trône sur le guichet. Les clients sont peu nombreux, la chaleur est accablante. On a besoin d’évoquer cet étrange mois de juin chaque jour plus cuisant. Les ambulances et les camions de pompiers sillonnent les rues en hurlant. « Il y a toujours quelqu’un qui se déshydrate quelque part, poursuit le libraire. Et comme beaucoup d’immeubles manquent d’ascenseur… »

Ma fille m’écrit à l’instant depuis l’accueil de la bibliothèque où elle travaille le samedi : « Les gens se parlent beaucoup plus quand ils souffrent de la chaleur. On se soutient, même si on ne se connaît pas. Courage, bonne fin de journée… On est attentionné. On a trouvé la solution au manque ordinaire d’interaction : c’est la canicule ! »

 

« Nous ne parlons plus que du temps qu’il fait » écrit Irène Gayraud dans son poème-essai Passer l’été, témoignage d’une saison caniculaire à la campagne. Les incendies, la cendre qui poisse sur les visages, l’asphyxie lente, les restrictions, la mort dévorante : plus rien n’est naturel.

                       

« Ce sont des meurtres

perpétrés par une seule espèce

Sur toutes les autres. » [1]

 

On sent bien qu’il y va de notre responsabilité humaine. Confusément.

 

« Juillet. Depuis début juin on attend

la pluie.

C’est peu de dire qu’elle ne vient pas. » [2]

 

Il en va de même cette fin de printemps 2026 dans les rues de Bruxelles. Un seul sujet occupe les citadins : « nous ne parlons plus que du temps qu’il fait » certes, mais nous parlons ! Nous avons repris un dialogue engourdi.

 

Je souris et pourtant j’ai peur, sourdement, comme toutes les « petites gens » qui m’entourent. Ici, nous avons encore de l’eau, nous ne sommes pas rationnés. Elle coule claire du robinet même s’il nous faut la purifier avant de la boire. Les nappes phréatiques sont contaminées, les PFAS, ces milliers de produits chimiques qu’on appelle encore « polluants éternels » nous empoisonnent.


Je crains les années à venir et je suis en colère. À 15h00 les volets sont mi-clos. Je regarde le jardin en me préparant un café. Impossible de m’asseoir dans l’herbe. L’air est brûlant. Chaque jour je remplis une écuelle d’eau pour les oiseaux. Ils ont mangé toutes les groseilles à maquereaux avant que je puisse en cueillir une seule. Des papillons butinent les épervières et quelques abeilles sont attirées par la bourrache. Une colonie de fourmis tente d’y élever des pucerons. J’espère les coccinelles.

 

La nuit du solstice, le 21 juin, j’ai marché dans la forêt de Soignes avec les lucioles. Elles étaient peu nombreuses mais elles s’élevaient lentement en brillant. C’est un code amoureux pour attirer leurs partenaires.

 

Aux terrasses des cafés, à l’ombre, on échange de brefs regards. Les smartphones glissent des mains dans la moiteur étouffante. Les éventails les remplacent. Ce qui plane et nous effare, c’est une menace que nous n’osons pas nommer. Que se passe-t-il et que devons-nous en penser ? Nous sommes plus facilement inquiets quand les rythmes quotidiens se distendent. On a envie d’en parler. C’est troublant. Et ce trouble nous rapproche.

 

Aujourd’hui, pour la dixième fois cette semaine, je suis allée vérifier que notre voisine presque centenaire buvait et s’alimentait suffisamment. Toujours drôle et vive malgré sa frêle corpulence, elle éclate de rire : « On n’a jamais si souvent échangé ! Cette chaleur a cela de bon finalement. » Plus sérieusement, elle se demande ce que cette époque « infuse en nous ».

 

Je pense aux slogans des politiques, à leurs débats, leurs sommets, leurs décisions qui semblent à peine retarder le pire quand elles ne le nient pas complètement. Je constate notre impuissance et me penche sur nos résistances quotidiennes à la disparition du sens. Comment vivre ensemble avec nos altérités ? J’observe l’obstination des bêtes qui cherchent les forêts, des insectes de plus en plus rares, des oiseaux en mal de refuge, étourdis par le vacarme et la désertification, affamés, assoiffés.

 

En sortant de chez moi, j’ai croisé une dame empressée de soulever son chihuahua qui tournait sur lui-même en hurlant. Le macadam brûlait ses coussinets. « Je dois pourtant sortir le promener ! »

 

Ils semblent dérisoires, ces petits tracas-là, et pourtant un à un ils s’ajoutent à la liste de nos angoisses… La vie est étrange quand les saisons perdent leur fiabilité. Un hêtre a perdu toutes ses feuilles à l’orée du bois. Un autre est tombé. Quelques écureuils déboussolés se poursuivaient sur sa cime à ras-de-terre.

           

« Dites, devons-nous

éveiller nos petits

à ce qu’on appelle communément

la beauté du monde ?

Leur montrer

les feuilles des frênes

les fleurs encore fermées

les fauvettes

leur faire écouter

les feulements les fuites

des bêtes frissonnantes

comme si tout cela était

sans fin ?

 

Ou alors

devons-nous leur dire

ne t’habitue pas trop

aux arbres

aux oiseaux

et rentre jouer dedans

dehors cette chaleur

te fera attraper

la mort ? » [3]

 

Lorsque la pandémie de Covid-19 en 2020 avait assigné les gens à domicile, privilégiant le télétravail, on ne voyait presque plus de voitures sur les grands boulevards à proximité de la forêt mais… des familles canard, des renards, des chevreuils étonnés. Les senteurs de la campagne s’envolaient jusqu’à nous. Ces jours-là aussi on se parlait, malgré nos masques : « ça sent bon, n’est-ce pas, ce ralentissement économique ? » On se demandait si les décideurs en tireraient un peu enseignement… Et si nous-mêmes pourrions envisager notre vie autrement qu’une course à l’hypothétique sécurité économique.

 

La beauté du monde s’avive quand nous levons les yeux vers elle et la partageons. Elle s’accompagne d’un sens aigu de la justice et de la compassion autant que d’une haute exigence de dignité. Elle se développe dans la lucidité, tout en restant mystérieuse. Une pensée du poète François Cheng, tirée de ses Cinq méditations sur la beauté, me revient tout à coup. Je la cite de mémoire : « L’univers n’est pas obligé d’être beau et pourtant il l’est. » [4]

 

Du côté des minuscules, du point de vue de nos petites existences sans grande influence, il s’agit de la regarder, cette beauté vive, de la protéger et de l’entretenir pour qu’elle prenne tout son sens. C’est peut-être une de nos tâches les plus essentielles, simples et quotidiennes, afin qu’elle n’existe pas « en pure perte »[5].

  

Isabelle Françaix

Bruxelles, 28 juin 2026


[1] GAYRAUD, Irène, 2024, Passer l’été, La Contre-allée, p.65

[2] Ibid., p.9

[3] Ibid., pp.27-28

[4] CHENG, François, 2006, Cinq méditations sur la beauté, Paris : Albin Michel

[5] Ibid. François Cheng s’interroge longuement sur le sens de la beauté et du mal, tous deux coexistant aux bords extrêmes d’une « même réalité à laquelle nous devons faire face. […] Ce qui est en jeu n'est rien de moins que la vérité de la destinée humaine, une destinée qui implique les données fondamentales de notre liberté », écrit-il encore. C’est un début et une perspective, à l’inverse de la perte.


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