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Funambules et proxys, par Daniel Conrod

il y a 2 heures
10 min de lecture
l'une des salles du Mémorial du camp de Rivesaltes

Condamner les violences ne dispense pas d’interroger la responsabilité de ceux qui gouvernent. Après les manifestations du 17 octobre, Daniel Conrod oppose aux indignations sélectives et aux surenchères politiques une exigence de paix civique : écouter, négocier, préserver les libertés publiques plutôt que creuser les divisions. Une chronique de colère et de vigilance, dédiée à la mémoire de Pengo Bossio Wangi, qui se prolonge par quelques œuvres où résonnent les inquiétudes du présent.

les humanités, ça n'est pas pareil.

Chroniques, analyses, récits, "hors-pistes" : pour rester à l'affût : 


J'écris cette chronique quelques jours après la manifestation du 17 octobre et quelques heures avant celle du 24 octobre. La veille, Pengo Bossio Wangi, vingt-six ans, est tué dans un square de Trappes (Yvelines) par Kevin T., trente-neuf ans, lequel revendique la nature raciste de son geste dont il dit qu'il fait suite aux saccages survenus lors de la journée du 17 octobre. Cinq autres personnes sont blessées lors de cet attentat, dont une enfant de douze ans.


Cette chronique est dédiée à la mémoire de Pengo Bossio Wangi.


La photo représente l'une des salles du Mémorial du camp de Rivesaltes.

 Ce que nous disent les gens et les choses 10 / CHRONIQUE


De la rage. En pleurer ? Peut-être pas. Mais quand même. Une fois les dégâts du 17 octobre constatés, le concert d’indignations surjouées qui a suivi est révoltant. Certes notre République au dos large, partout invoquée depuis une semaine, en a vu d’autres. Mais quand même quand même. Dans quel monde vivent-ils, ceux qui gouvernent ou ont gouverné le pays ou prétendent le faire ? Depuis le temps qu’on le dit, que beaucoup de gens le sentent, que quelque chose ne tourne plus rond du tout, qu’une borne a été dépassée, que les fractures se creusent et s’élargissent, au rythme des inégalités mais pas que. Depuis le temps qu’à force de se retirer, à force d’agilité, à force de s’alléger comme le réclame toute start-up nation qui se respecte, l’État en est devenu moribond. Et si tout simplement (OK, OK, rien n’est jamais simple dans le gouvernement des hommes et des choses), ce pays que nous sommes si nombreux à aimer et à vouloir heureux et prospère, était d’abord et avant tout mal gouverné, gouverné à l’envers, depuis trop longtemps comme tant d’autres pays de par le monde.

 

Si elle n’est pas nouvelle, ce que les Anglo-Saxons appellent la malgouvernance est l’une des manifestations les plus impressionnantes des maux de ce temps. Commencer par là, c’est d’une certaine manière se demander honnêtement, sans orgueil, ni réponse toute faite : comment en sommes-nous arrivés là ? Quand tout cela a-t-il commencé ? Quels fils devons-nous tirer pour comprendre et bifurquer ? Non pas que l’on cherche à tout prix des réponses définitives, ou exhaustives, mais au moins que l’on voie les dirigeants du moment faire l’effort de les chercher de bonne foi, ces réponses, fût-ce à tâtons, plutôt que de pointer d’un doigt souvent lâche ou haineux ou tremblotant de peur, telle ou telle entité du pays, les banlieues, LFI, les crypto-terroristes ou encore les islamo-gauchistes, quand ce ne sont pas des camps d’entraînement terroriste dissimulés sur le plateau de Millevaches…

 

Quelques jours après le 17 octobre, et à quelques heures d’une nouvelle mobilisation de grande ampleur dans la rue, nous faudra-t-il ici encore nous justifier (ce nous pouvant ici désigner une large partie de la France de gauche et probablement tant et tant d’autres gens de bonne foi attachés à d’autres appartenances) : non je ne suis pas ceci, non je ne pense pas que, non je n’ai jamais dit que, non je ne soutiens pas tels ou tels comportements, etc., etc ? Non mille fois non, même dans un passé lointain, même avant ma naissance, je n’ai jamais prôné ni célébré ni inspiré le recours à la violence, même si je n’ignore pas que la violence est la sœur siamoise intraitable de l’histoire, la grande Histoire comme nos petites histoires domestiques et que c’est sottise ou vanité que la prendre, cette violence, pour le stigmate d’un vilain aujourd’hui franco-français… Comme le vent, elle est partout, la violence, en ce moment. Pas seulement dans les rues de Paris ou de Bordeaux ou de Marseille… Loin s’en faut. Voyez Trump et les MAGA, Poutine et consorts, Gaza, la Cisjordanie, les oligarques et autres prédateurs impunis de tous les pays, la campagne électorale au Brésil ou en Serbie. On en passe. Même la planète, même le climat se sont lassés de nous et se rebellent… Donc voilà aussi ce que nous dit ce temps que nous traversons. Et puis, merde à la fin des fins, laissez-nous penser librement à défaut de le faire vous-mêmes. Laissez-nous au moins cela. Essayer d’y voir (un peu) clair.

 

Le bien de ce pays m’importe, le mieux, le meilleur pour lui m’importent, la tranquillité des gens m’importe, la paix civique m’importe, le respect des autres m’importe, des autres et de leurs biens, oui tout cela m’importe. L’ai-je assez dit ? L’avons-nous assez répété ? La très très grande majorité des gens ordinaires, celles et ceux qui vivent des revenus de leur travail, ou des pensions de leur retraite, ou de toute autre occupation qui les honore, pensent très exactement la même chose. L’envie, le désir, nous saisissent de vous le dire avec fermeté, à vous qui êtes aux affaires de ce pays, à vous qui n’en êtes ni les meilleurs défenseurs ni les garants, sinon, cela aurait fini par se voir ou se savoir. Après tout, qui êtes-vous, vous qui pointez le doigt toujours dans la même direction, qui accusez, qui menacez, qui vous défilez ? Quels sont vos titres de fierté, quels sont vos arguments, quels sont le lieu et l’assise de votre parole ? Quels sont votre bilan, vos pratiques, votre responsabilité ? Qu’avez-vous à nous dire de là où nous en sommes arrivés ces jours derniers et les jours d’avant, de ce que vous avez fait ou pas pour éviter ce désastre ? Nous avez-vous écoutés depuis le temps que l’on sonne l’alerte sous vos fenêtres, qu’avez-vous dit ou pas pour négocier, apaiser les esprits, quelles explications intéressantes ou utiles nous avez-vous proposées depuis la survenue de ces événements, hormis votre doigt pointé, quel sens donner à tout cela, en quoi aidez-vous, nuit et jour, à la pacification des esprits, à la construction d’une réflexion commune ?

Quelques règles de conduite de bon sens pour n’importe quel pouvoir responsable

Donc une fois répété que la violence n’est pas la réponse, même si (encore une fois) elle est très souvent, inévitablement, organiquement, depuis la nuit des temps, la grande prêtresse de l’histoire, une fois redit aussi que les pillards du 17 octobre dernier sont les fourriers du lepénisme, tout comme certains d’entre eux (j’en suis à peu près sûr) en deviendront les hommes de main (remarquez au passage combien ces violences sont encore une affaire d’hommes et de patriarcat), je voudrais lister sans ordre particulier un certain nombre de règles de conduite de bon sens pour n’importe quel pouvoir responsable. Que dans une démocratie, l’usage de la force publique a pour objets d’organiser la désescalade et de garantir ET la liberté de manifester ET la protection des biens. Qu’il est toujours mieux de laisser un cortège se mettre en mouvement que de le nasser. Qu’un pouvoir ne doit jamais laisser un conflit social se ressasser lui-même tant il se voit méprisé et poussé dans un cul-de-sac politique. Que les forces de l’ordre n’ont pas pour objet de gérer les conflits sociaux en lieu et place de l’appareil de l’État. Que leur objet à elles est d’intervenir une fois le cadre fixé par le pouvoir responsable, c’est-à-dire avec les outils de la politique. Que procéder autrement revient à les mettre en danger elles aussi. Que le mieux est toujours de recevoir le plus tôt possible celles et ceux qui revendiquent, de les respecter, de les entendre et tout autant que cela soit possible, de vouloir le compromis et de le prouver. Que reculer, reporter, abolir ne sont pas abdiquer mais gouverner avec sagesse et prudence. Que le maintien de la paix civique l’emporte sur toute autre considération. Que nos libertés publiques — aller et venir, dire et protester dans l’espace public — doivent être maintenues fièrement et pleinement dans le contexte du moment, comme elles devaient l’être au moment des attentats de 2015. Qu’une opposition dans un système démocratique, qu’elle nous plaise ou non, ça s’oppose, qu’elle est même là un peu pour ça et que donc, il n’y a pas lieu de soupçonner ou d’accuser des parlementaires qui s’affichent à côté de lycéens et d’étudiants. Qu’un mouvement de jeunesse devrait être pensé dès le départ, par principe, sinon par éthique, comme une chance pour un pays plutôt que comme une menace. Que faire de la justice un théâtre dont le ministre en titre serait le tireur de ficelles est un outrage à la… justice. Qu’il aurait été juste que le même ministre de la Justice se préoccupe ces dernières années avec le même entrain des femmes battues ou des enfants abusés que des pillards et autres émeutiers du 17 octobre aujourd’hui. Que ceux qui l’ouvrent grande et vulgaire sur les plateaux de télévision et les réseaux sociaux devraient par décence se rappeler que la police nationale, tout comme l’hôpital public ou l’enseignement public subissent, de leur fait et depuis des années, des coupes budgétaires et que ces coupes budgétaires finissent par avoir des conséquences très pratiques, très très pratiques, y compris en matière de sécurité publique… Que justement toute politique a des conséquences elles aussi pratiques. Et qu’enfin, toute personne en responsabilité de quelque chose, n’importe quelle personne, n’importe quelle sorte de responsabilité, a pour devoir d’assumer cette responsabilité, mais aussi de reconnaître ses erreurs, ses manquements et ses imprévoyances. Sinon à quoi cela sert-il de prétendre gouverner un pays ?

Sur le plateau de Millevaches, des camps d’entraînement terroristes ?

Alors parmi ceux auxquels je songe, prenons ces trois-là au hasard, parmi d’autres à peu près semblables. À les entendre, à les voir plastronner, main sur le cœur, le désespoir en saisirait l’esprit. Désespoir d’entendre et de voir autant de pitreries et d’âneries sortir de la bouche de gens supposés intelligents, aspirant à gouverner, ou s’y exerçant ou s’y étant exercés tant et tant de fois et depuis si longtemps pour certains… Comme si, pour la plupart d’entre eux, on ne les avait pas vus à la tâche. Funambules ou pompiers pyromanes, crocodiles en peau de lapin, ou menteurs patentés ou amateurs indécrottables. Et encore ne vais-je pas ici revenir sur l’allocution pseudo-gaullienne du 18 octobre de la grande profiteuse de tout ce chaos, Marine Le Pen. Encore un petit effort, messieurs, et à ce rythme-là, nous n’aurons même pas besoin d’aller voter en avril prochain.

 

Ainsi aurons-nous entendu au lendemain du 17 octobre le Premier ministre de ce pays nous sommer, nous, de choisir notre camp, les casseurs ou les forces de l’ordre, ou bien dénoncer obsessionnellement, lui que nous avions imaginé quelquefois un peu plus soucieux du bien commun que les autres, LFI et ses proxys de l’ultra-gauche, comme si LFI avait le moindre intérêt à bordéliser le pays à quelques mois d’une présidentielle. Ainsi aurons-nous entendu Gérard Larcher, président du Sénat depuis 2014, deuxième personnage de l’État, c’est-à-dire, le remplaçant de droit du président au cas où, solidement arrimé à son fauteuil (lui aussi) présidentiel, affirmer tranquillement que le moment est venu de poser la question de l’interdiction de la France insoumise, rien de moins. Et puis entendre enfin cet autre-là, un peu moins connu, mais pas dépourvu d’ambition, David Lisnard, président de l’Association des maires de France (AMF), ce qui n’est pas tout à fait rien, insinuer que le même Mélenchon, décidément, se rend régulièrement sur le plateau de Millevaches, là où se trouveraient des camps d’entraînement terroristes (pour démontrer quoi ? ) dont la DGSI elle-même dément l’existence. Outre insulter notre intelligence, à quoi pensent-ils servir, ces trois-là, en balançant de telles absurdités ? Sinon à creuser les divisions et paver chaque jour un peu plus la voie pour Marine Le Pen ?

 

Une crise politique de première importance est engagée. Cette crise appelle des initiatives politiques, probablement très difficiles à imaginer et à prendre, de la part du pouvoir. Qu’il s’y concentre. Qu’il bavarde un peu moins. Qu’il consulte s’il en est encore temps. Qu’il invente. Sans doute sommes-nous nombreux, très nombreux, ces jours-ci à ressentir profondément en nous l’accélération des événements et, peut-être, de l’histoire de notre pays.

 

J’ai cité dans une précédente chronique le grand Stevenson : « Tout le monde, tôt ou tard, s’assied au banquet des conséquences». Je ne trouve pas mieux. Nous en sommes là.

Vide-poches

Lors d'une veillée en hommage collectif à Will (William Allen Roosien III), jeune militant pacifiste engagé dans la veille permanente pour la paix devant la Maison-Blanche, mort le 12 décembre 2025, à 24 ans. Photogramme issu du documentaire de Marine Pradel, Ma vie Maga, diffusé sue Arte.

Lors d'une veillée en hommage collectif à Will (William Allen Roosien III), jeune militant pacifiste engagé dans la veille permanente

pour la paix devant la Maison-Blanche, mort le 12 décembre 2025, à 24 ans.

Photogramme issu du documentaire de Marine Pradel, Ma vie Maga, diffusé sue Arte.


... / salué l’attribution cette semaine du Prix Sakharov par le Parlement européen aux juges de la Cour pénale internationale (CPI) poursuivis d’une manière parfaitement arbitraire par la vindicte de l’administration Trump / aimé L’éléphant de Patrick Modiano, du (sur)nom d’un certain Ludo Van Walle, correcteur dans une petite maison d’édition, dont la mémoire chancelle et qui se réfugie derrière une paire de jumelles particulièrement performante pour observer ses rares voisins du côté de l’École militaire et peut-être retrouver quelque chose de son lointain passé. Cet Éléphant bref et de belle facture se termine sur un mot de six lettres, étrangement posé à cet endroit du récit, comme une énigme sans réponse, avenir, à chacun.e de lui donner sa couleur à défaut de toute autre réponse. La beauté tient souvent à peu de chose / vu sur Arte le (très) remarquable et non moins inquiétant documentaire Ma vie Maga de Marine Pradel, correspondante à la Maison Blanche, et qui se met en tête, comme s’il s’agissait d’une mission sacrée, guère après le début du second mandat de Trump en janvier 2025, d’essayer de comprendre si et comment une opposition va réussir à se construire et à se mettre en mouvement. Autant le dire tout de suite, c’est pas gagné ! L’angoisse émanant de ce récit est à peine contenue par la volonté tenace de l’auteure de comprendre la nature d’un régime qui s’installe sans mollir du genou et qui n’a pas encore de véritable nom. Impossible de ne pas être bouleversé par les quelques portraits, à la limite de l’héroïsme pour certains d’entre eux, autour desquels Marine Pradel organise son documentaire, impossible par-dessus tout de ne pas accueillir, profondément en soi, la mémoire d’un certain Will et de ses petites pancartes obstinément portées sous le nez (ou presque) du vieux monarque dont on a bien tort de se moquer https://www.arte.tv/fr/videos/124239-080-A/arte-reportage/ / admiré (le mot est faible) Notre salut d’Emmanuel Marre, avec le sommital Swann Arlaud dans la composition d’un personnage tout en grisaille, immensément trouble, fonctionnaire modeste et probablement médiocre, Henry Marre, arrière-grand-père du réalisateur, un homme qui n’appartient pas à la crème du régime de Vichy, mais s’y (littéralement) incorpore et s’y fond, sans toutefois y disparaître : sauver son pays, se donner corps et âme au Maréchal Pétain, certes, mais par-dessus tout, durer durer durer.

 

Daniel Conrod

(Les intertitres sont de la rédaction des humanités)


Sur le banquet, site qu'il a créé (www.lebanquet.eu), Daniel Conrod tient chronique, tous les quinze jours. En affinités (sans la moindre rivalité), ces chroniques trouvent hospitalité sur le site des humanités.


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