Grand nettoyage à la Cité interdite
- Michel Strulovici

- il y a 23 minutes
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A gauche : Xi Jinping, ce mois-ci à Pékin (photo Carlos Osorio/Reuters). A droite : le général Zhang Youxia, en 2024
Pourquoi Xi Jinping a-t-il décapité son propre état-major ? À Pékin, la disgrâce simultanée des deux plus hauts responsables militaires confirme un tournant autoritaire sans précédent. À l’approche du XXIᵉ Congrès du PCC, Xi Jinping élimine toute dissidence interne et prépare un nouveau mandat sous le signe de la discipline, de la militarisation et du culte du chef.

Derrière les hauts murs du Zhongnanhai (1), jouxtant la Cité interdite à Pékin, là où vivent et siègent les dirigeants du pays depuis Mao, un affrontement d’une rare intensité vient de se dérouler entre quelques dizaines de responsables — sans que le milliard quatre cent millions de Chinois n’y prennent part.
Ils viennent d’apprendre, en même temps que nous, samedi dernier, que l’Empereur Xi Jinping vient de se débarrasser des deux généraux les plus puissants du pays. Il s’agit de Zhang Youxia, le désormais ex-bras droit du président. Vice-président de la décisive Commission militaire centrale (CMC) depuis 2017, nommé à ce poste stratégique sur proposition de Xi, sa mission était claire : moderniser l’armée.
L’autre général éliminé n’est rien moins que Liu Zhenli, chef d’état-major interarmées. Autrement dit, toute la direction militaire opérationnelle du pays vient d’être décapitée par l’Empereur, accusée du pire — comme il est de coutume. En mars 1971 déjà, Mao Zedong avait accusé de trahison son ami et bras droit, le maréchal Lin Biao, victime expiatoire des désordres et crimes de ladite Grande Révolution culturelle prolétarienne.
Le ministère chinois de la Défense a annoncé l’ouverture d’une enquête contre les deux hommes pour « graves violations de la discipline et de la loi », ce qui, traduit du chinois bureaucratique, signifie : corruption et trahison.
Selon le Wall Street Journal de samedi, citant des milieux « bien informés », il serait question de divulgation de secrets nucléaires… aux États-Unis !Mais c’est le Quotidien de l’Armée populaire (Jiěfàngjūn Bào) qui en donne la version officielle. Dans son éditorial du dimanche 25 janvier 2026, les deux généraux sont accusés d’avoir « gravement bafoué et affaibli le système de responsabilité présidentielle de la Commission militaire centrale ». Traduisons : ils ont mis en cause la politique, les buts et la stratégie militaire de Xi Jinping.Ils avaient manifestement oublié le principe maoïste de base, enseigné partout en Chine : « si la victoire est au bout du fusil, c’est le Parti qui commande aux fusils ».
Selon le chercheur taïwanais K. Tristan Wang, du site de la Fondation Jamestown, les divergences portaient sur le calendrier accéléré de modernisation de l’Armée populaire de libération (APL) imposé par Xi. Celui-ci avait fixé l’échéance de 2027 pour que l’APL soit prête à envahir Taïwan. Zhang Youxia jugeait un tel calendrier irréaliste et « accordait moins d’importance que Xi à la lutte militaire comme objectif autonome, préférant l’intégrer aux activités de formation » révèle le chercheur taiwanais.
Liu Zhenli résistait lui aussi à l’exécution stricte des directives présidentielles, entraînant des retards visibles dans l’entraînement et les capacités de combat. Cette inertie perçue menaçait l’autorité absolue de Xi à la veille du 15e plan quinquennal (2026‑2030).
Le message transmis au pays est limpide : même les plus proches de l’Empereur ne peuvent ignorer ses décisions. Zhang Youxia entretenait pourtant des liens personnels étroits avec Xi Jinping : tous deux issus de familles de vétérans révolutionnaires. Xi lui avait même permis de demeurer vice‑président de la CMC au‑delà de l’âge de la retraite (75 ans), un privilège rare.
À l’approche du 21e Congrès du Parti communiste chinois (PCC), prévu fin 2027, Xi Jinping consolide méthodiquement son pouvoir. Il élimine les rivaux potentiels et purifie les élites perçues comme déloyales. Cette « mise au pas » s’inscrit dans une stratégie exigeant une loyauté absolue, marquée par des vagues d’arrestations et de disgrâces au sein de l’armée, du Parti et de l’administration.
En 2025, des figures comme l’amiral Miao Hua, vice‑président de la CMC et proche de Xi depuis les années 2000, ont été placées en résidence surveillée pour « corruption grave », tandis que le général He Weidong, autre militaire influent, a , lui, disparu des radars.Depuis 2023, Xi a intensifié sa vaste campagne anticorruption au sein de l’Armée populaire de libération, visant au moins vingt hauts responsables militaires et de l’industrie de défense — dont neuf généraux portés disparus et cinq sous enquête approfondie.
Ces purges, les plus massives depuis que Deng Xaoping liquida la Bandes des Quatre (2) ont décapité la CMC, réduite de sept à quatre membres, et frappent des officiers souvent promus par Xi lui-même. Elles renforcent son contrôle absolu sur l’appareil sécuritaire et économique, au moment même où les défis internes – ralentissement économique, tensions avec Taïwan – exigent une unité renforcée.
Les implications géopolitiques sont claires : en nettoyant le terrain avant le Congrès, Xi neutralise toute dissidence susceptible d’exploiter les fragilités économiques (déflation, crise immobilière) ou les pressions externes (sanctions américaines sur les semi‑conducteurs). Il prépare ainsi une réélection sans surprise en 2027, potentiellement pour un quatrième mandat, à la tête d’un Bureau politique presque exclusivement composé de ses fidèles.
Michel Strulovici
(1) Zhongnanhai est un vaste complexe impérial situé à Pékin, adjacent à la Cité interdite. Son nom signifie littéralement « mers centrale et méridionale », en référence aux deux étangs artificiels qui structurent le site. Aménagé dès la dynastie Jin au XIIᵉ siècle, il devint jardin impérial autour du lac Taiye. Avec la fondation de la République en 1912, le centre du pouvoir se déplaça vers ces jardins, sans franchir les murs de la Cité interdite, symbole d’une rupture avec l’empire. En 1949, Mao s’y installa : le pouvoir chinois n’en est plus jamais sorti.
(2) La « Bande des Quatre » désigne un groupe de dirigeants politiques chinois dominé par Jiang Qing, l’épouse de Mao Zedong, et composé aussi de Zhang Chunqiao, Yao Wenyuan et Wang Hongwen. Formée à la fin des années 1960, cette faction contrôlait une grande partie de l’appareil idéologique et culturel pendant la Révolution culturelle (1966‑1976). Elle imposait la ligne la plus radicale du maoïsme, combinant purisme idéologique, répression politique et culte du chef. A la mort de Mao, elle tenta d'occuper le pouvoir. Sans succès. Deng Xiaoping liquida de la direction centrale et provinciale tous les dirigeants civils et militaires qui leur étaient favorables.
Et aussi : à lire sur Geostrategia : "La culture stratégique chinoise" (21 décembre 2023)
Geostrategia est une plateforme numérique française consacrée aux enjeux stratégiques contemporains, présentée comme une « agora stratégique 2.0 ». Collaboratif, le site agrège des articles de think tanks, laboratoires de recherche, revues spécialisées et institutions partenaires (notamment liés au Cnam et au réseau IHEDN) afin de nourrir la réflexion stratégique nationale. Chaque mois, il propose un éditorial et une sélection de six textes, accessibles en ligne et relayés par une newsletter, complétés par un « kiosque » de plusieurs centaines d’articles classés en rubriques et entend devenir un relais majeur pour la diffusion des travaux de jeunes chercheurs en études stratégiques.
La culture stratégique chinoise repose sur un double héritage, confucéen et « parabellum », que le PCC réinterprète pour projeter une image pacifique tout en assumant une posture de puissance armée.
Nourrie par le confucianisme et Sun Tzu, la doctrine officielle se présente comme strictement défensive, privilégiant dissuasion, guerre psychologique, soft power et victoire « sans combattre » plutôt que l’affrontement direct. Mais l’histoire militaire de la RPC, la nucléarisation, la montée en puissance navale et la doctrine de « défense active » révèlent une forte composante réaliste et offensive, notamment autour de Taïwan et en haute mer. Cette culture hybride, qui oscille entre discours de paix et préparatifs de guerre, permet à Pékin d’adapter opportunément ses références stratégiques – pacifiques ou coercitives – selon les contextes, donnant naissance à une diplomatie et à une stratégie militaires à « double visage ».
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