top of page

"Crear escuela"de la France à la Guajira colombienne

Enfants de la Cachaca III, dans le département de la Guajiria, en Colombie, en janvier 2026.

Photo Liliane et Claude Bernhardt


Au cœur de la péninsule de La Guajira, la création d’une école porte l’espoir d’un accès à une éducation digne pour les enfants des communautés wayuu. Liliane et Claude Bernhardt, qui soutiennent l'initiative depuis 15 ans avec l'association Crear escuela, soulignent à quel point ce projet est un acte de résistance et de construction collective dans un territoire marqué par l’abandon et les inégalités.



Jean-Marc Adolphe : Pour nos lecteurs, il faut préciser que nous nous connaissons depuis longtemps : à la fin des années 1980, je venais d’arriver à Paris et vous dirigiez alors le Free Théâtre, avec lequel nous nous sommes rencontrés autour d’un spectacle inspiré de Juan Rulfo. Nous partageons une passion commune pour l’Amérique latine, en particulier pour la Colombie. Dans quelques jours, vous repartez justement pour la Colombie, dans le département de La Guajira, où vous avez noué des liens depuis une quinzaine d'années. Qu’est‑ce qui vous a amenés pour la première fois en Colombie, et plus particulièrement dans cette région du nord du pays, encore assez méconnue en France ?


Claude Bernhardt : L’histoire remonte en réalité aux années 1970. À Paris, nous animions un atelier de théâtre dans lequel est arrivé un jeune lycéen, Juan Manuel Selva, fils d’une femme réfugiée en France à cause de la violence politique en Colombie. C’est lui qui nous a fait découvrir l’œuvre de Juan Rulfo. Plus tard, après ses études, il est rentré en Colombie et nous a lancé une invitation très simple : « Venez me voir. » Il nous a fallu trente‑cinq ans pour y répondre, mais nous étions restés en contact, même avant Internet, grâce à ses retours réguliers en France pour voir sa mère.


Liliane Bernhardt : Au moment de la retraite, le désir d’un long voyage en Amérique du Sud s’est imposé. Nous sommes partis de Santiago du Chili et avons remonté la cordillère des Andes en bus locaux, en traversant la Bolivie, le Pérou puis la Colombie, avec l’envie de rencontrer des gens hors des circuits touristiques. Ce voyage nous a conduits jusqu’à Bogotá, où habite Juan Manuel. C’est là que Claude a eu cette idée un peu folle : aller tout au nord du pays, dans une région présentée comme dangereuse, habitée par un peuple autochtone, les Wayuu. Par l’intermédiaire de nos amis, nous avons été « parrainés » pour rencontrer une communauté.


Claude Bernhardt : C’était en février 2013. Nous devions rester une semaine. La leader de la communauté, Clarena Fonseca, m’a emmenée voir l’école du village, une communauté d’environ 150 personnes. L’enseignant n’avait aucun livre, les enfants disposaient d’un petit cahier, d’un crayon, d’une gomme et de quelques sièges rabattables : sur le plan pédagogique, c’était très pauvre. À la fin de la semaine, Clarena nous a demandé : « Est‑ce que vous pouvez aider l’école ? » Tout est parti de cette question.


La Guajira, un territoire extrême


Jean-Marc Adolphe : En France, on connaît mal la géographie colombienne : au‑delà de Bogotá, Cali, Medellín ou Carthagène, le pays reste largement méconnu, alors qu’il est presque deux fois plus grand que la France et l’un des plus riches au monde en biodiversité, avec une grande diversité de peuples autochtones et afro‑colombiens. Pourriez‑vous situer plus précisément le département de La Guajira, et dire en quoi ce territoire est particulier ?


Claude Bernhardt : La Guajira se trouve tout au nord de la Colombie, et même tout au nord du continent sud‑américain. C’est une sorte de presqu’île, à peu près grande comme les deux tiers de la Bretagne, qui prolonge la Sierra Nevada de Santa Marta. La région commence par des zones un peu boisées, puis devient semi‑désertique et, dans sa partie la plus avancée vers la mer, totalement désertique. Malgré ces conditions, environ 500.000 Wayuu y vivent, dans une région essentiellement rurale. Il faut aussi rappeler qu’elle est frontalière du Venezuela, au niveau du golfe de Maracaibo, ce qui ajoute une dimension géopolitique et migratoire importante à la situation locale.


Jean-Marc Adolphe : Lorsque vous y êtes allés pour la première fois, on vous présentait déjà La Guajira comme une région dangereuse, un peu comme le Chocó, autre région très marginalisée à forte population afro‑colombienne. Ce sont des territoires où, jusqu’à récemment et encore aujourd’hui d’une certaine façon, l’État est largement absent. Concrètement, qu’est‑ce que cela signifie pour les habitants ?


Claude Bernhardt : Tout à fait. L’absence de l’État est presque totale, avec une corruption massive dans les administrations, la police et les institutions locales. Quand l’État ne remplit pas ses fonctions, il manque les infrastructures essentielles : les paysans n’ont souvent pas les moyens d’acheminer leurs produits, la ville la plus proche pouvant se trouver à quatre ou cinq heures de pistes. La population wayuu, selon les clans, est pour une grande part extrêmement pauvre.


Liliane Bernhardt : Lors de la grande sécheresse de 2015, il y a eu une forte mortalité infantile directement liée à la faim et à la soif. À cela s’ajoute un racisme très fort envers les communautés autochtones, pas seulement les Wayuu, mais aussi les Afro‑Colombiens, ce qui complique encore l’accès aux droits les plus élémentaires.


Claude Bernhardt : Depuis, nous sommes retournés chaque année dans cette communauté, en y restant au minimum deux mois. Nous avons mené de nombreux projets : pour l’école et l’éducation, pour la pêche en mer en achetant du matériel sur place, et pour la collecte et le stockage de l’eau de pluie, avec des réservoirs de 5.000 à 10.000 litres et un travail sur la grande mare communautaire, le hawé. Ce projet d’accès à l’eau a été rendu possible par des subventions de la région Occitanie et de l’agglomération toulousaine, ainsi que par le travail d’un ingénieur.


Matrilinéarité, justice wayuu et nouvelles leaders


Jean-Marc Adolphe : En 2021, le grand mouvement social, l’estallido social, a mis davantage en lumière les peuples autochtones, notamment à travers les Mingas (2) qui se sont jointes aux mobilisations. Les habitants des grandes villes ont découvert des communautés organisées et courageuses, loin des clichés. Comment cela se traduit‑il dans la société wayuu ?


Liliane Bernhardt : La société wayuu est matrilinéaire et clanique : les appartenances se transmettent par les femmes et chaque clan dispose de ses autorités traditionnelles. Il n’existe donc pas une instance unique qui pourrait représenter l’ensemble des Wayuu, ce qui complique leur défense collective, notamment face aux grands projets extractivistes. Sur leur territoire se trouve par exemple l’une des plus grandes mines de charbon à ciel ouvert du monde, la mine de Cerrejón, que beaucoup appellent « la Mort noire ».


Claude Bernhardt : Chez les Wayuu, les décisions se prennent à l’intérieur de chaque communauté, au niveau local. Une exception relative concerne aujourd’hui l’érosion côtière et le projet d’usine de traitement des eaux usées de Riohacha, qui déverserait ses effluents dans le rio Guerrero : dans ce contexte, Clarena Fonseca, leader de la communauté de Cachaca III, est devenue une figure importante de la lutte, capable de rassembler les communautés directement impactées.


Liliane Bernhardt : Le système de justice wayuu est reconnu par l’UNESCO comme patrimoine culturel immatériel. Il repose sur la parole et la médiation : des autorités morales, les Pütchipü’üi ou palabreros, négocient les conflits et organisent des compensations pour éviter que les tensions ne dégénèrent en violence armée.


« Nous sommes une présence vivante »


Jean-Marc Adolphe : Dans un texte que vous m’avez transmis, Clarena écrit : « Beaucoup de non‑Wayuu parlent souvent de nous comme si nous appartenions au passé, comme si nous étions anciens, presque obsolètes. Mais ils ont tort. Nous, les Wayuu, ne sommes pas des souvenirs. Nous sommes une présence vivante. » Elle ajoute : « Aujourd’hui, les Wayuu sont enseignants, étudiants, scientifiques, médecins, ingénieurs, artistes, avocats. » Est‑ce qu’on peut dire que, dans la nouvelle génération, émergent des leaders qui se saisissent d’outils comme le droit, les sciences ou l’ingénierie, sans rien renier de leur culture ?


Claude Bernhardt : Clarena a cinq enfants, dont Nancy, une vingtaine d’années, qui la seconde de près dans ses luttes. Clarena se déplace régulièrement, au Brésil, à Bogotá ou ailleurs, pour témoigner des combats menés sur le territoire, et Nancy l’accompagne souvent. Dans la communauté de Cachacatrés, on observe aujourd’hui une attention très forte portée à l’éducation scolaire des jeunes.


Liliane Bernhardt : L’objectif est de les mener le plus loin possible dans les études, même si beaucoup s’arrêtent à l’équivalent d’un BTS technique, ce qui est déjà considérable au vu du coût des études. Nous apportons une aide financière pour soutenir certains parcours : une Wayuu que nous connaissons, Remedios, occupe aujourd’hui un poste important dans l’administration de Bogotá comme représentante de sa communauté, même si ces réussites restent encore trop rares. L’articulation entre trajectoires éducatives et enracinement culturel fort permet l’émergence d’une nouvelle génération capable de naviguer entre le monde wayuu et les institutions nationales ou internationales.


École de l’image et luttes pour l’eau


Jean-Marc Adolphe : Vous avez aussi contribué à créer une « école de l’image » en Colombie, pour documenter ces territoires, ces luttes et ces communautés. En quoi consiste ce projet et pourquoi l’image y joue‑t‑elle un rôle central ?


Claude Bernhardt : En 2018, une nouvelle étape s’est ouverte avec la rencontre de deux artistes colombiens, Lucas et Andrela. Lucas est photographe et vidéaste, engagé de longue date aux côtés de villages paysans et de communautés autochtones, jusqu’en Bolivie, pour documenter leurs territoires, leurs espoirs et leurs luttes ; Andrela est dessinatrice, peintre et artiste de street art. Avec eux, nous avons créé ce que nous appelons une « école de l’image » à Aquitania, près du lac de Tota.


Liliane Bernhardt : Ce n’est pas une école en dur, mais une structure souple permettant d’organiser des formations pour les paysans, les jeunes et les moins jeunes, afin de documenter leur territoire, d’enquêter sur leurs savoirs et d’imaginer des futurs possibles. Tout récemment, un documentaire de 18 minutes réalisé dans la région du Tolima, centré sur l’eau comme élément vital pour la montagne et la forêt, montre aussi les luttes des communautés face aux compagnies pétrolières. L’image est un médium formidable, d’autant qu’aujourd’hui, même les plus modestes disposent de téléphones portables et de WhatsApp, ce qui facilite l’auto‑documentation et la circulation de l’information.


Claude Bernhardt : Nous avons également organisé des ateliers mêlant image, musique et théâtre dans des villages isolés, avec des enfants de quatre à quatorze ans, en travaillant à la fois la prise de vue, la composition musicale et le jeu. Entre 2015 et 2018, j’ai animé à Riohacha des stages d’initiation au théâtre pour des jeunes et des adultes wayuu, et pour des jeunes des milieux populaires de la ville, en partenariat avec une danseuse de Bogotá et avec Juan Manuel pour l’image. J’ai aussi écrit un spectacle, La pointe de la flèche est invisible dans le cœur de l’oiseau, que j’ai joué en France puis à Bogotá et dans La Guajira, en espagnol, avant de monter un spectacle avec des jeunes de Riohacha.


Propos recueillis par Jean-Marc Adolphe,

le 14 janvier 2026



  • A lire également : "« Nous ne sommes pas des souvenirs » : Clarena Fonseca, voix wayuu face à l’effacement de son territoire" (ICI)

RAPPEL. Nous avons fait le choix d'un site entièrement gratuit, sans publicité, qui ne dépend que de l'engagement de nos lecteurs. Dons ou abonnements ICI

Et pour recevoir notre infolettre : https://www.leshumanites-media.com/info-lettre 

Commentaires


nos  thématiques  et  mots-clés

Conception du site :

Jean-Charles Herrmann  / Art + Culture + Développement (2021),

Malena Hurtado Desgoutte (2024)

bottom of page