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Guillaume Pujolle, la peinture comme lieu d’être

Dernière mise à jour : 21 juin



PORTFOLIO Interné à 33 ans jusqu'à la fin de ses jours, c'est à l'hôpital que Guillaume Pujolle a commencé à peindre, dans les années 1930. Il emploie pour cela divers produits pharmaceutiques dérobés dans le laboratoire de l’hôpital qu’il applique en lavis, mais fait aussi usage d’encres, de crayons de couleur et de gouache, et fabrique lui-même ses instruments de travail, notamment ses pinceaux, confectionnés à l’aide de ses propres mèches de cheveux. Son œuvre, qui fait partie de la Collection de l'Art Brut à Lausanne, est l'objet d'un livre tout récemment paru aux éditions L'Atelier contemporain.


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Comment !? Tu ne connais pas Guillaume Pujollle !, me suis-je laissé entendre dire plusieurs fois depuis quelques jours… Je note tout de même que cette figure majeure de l’art brut n’a que très peu été exposé (au MIAM en 2015 notamment) et, surtout, n’a fait l’objet d’aucune publication jusqu’à aujourd’hui où les éditions L'Atelier contemporain publient un livre qui lui est consacré. Ce beau titre : "La peinture, un lieu d’être" !


Un passionnant livre-enquête réalisé par Blandine Ponet, infirmière en psychiatrie, qui en faisait la présentation dimanche dernier à l’auditorium de la Halle St Pierre. Voilà comment j’ai découvert avec une très agréable simplicité, loin des mises en scène de l’art brut prisées par les collectionneurs, marchands et institutions, l’extraordinaire cas de Guillaume Pujolle et ses fascinants moyens d’expression artistique. Vive l’édition !


Guillaume Pujolle (1893-1971), fils d’ébéniste, s’enrôle à l’âge de 20 ans dans l'armée en 1913… Il y sera fait prisonnier.  Il paraît probable que cette expérience ait été à l’origine de la folie qui s’empare de lui dix ans plus tard…. Sujet à de violents emportements et à une tentative de meurtre sur sa femme, il sera interné à Toulouse à l’âge de trente-trois ans jusqu’à la fin de sa vie. Il commence à dessiner à l’hôpital à partir de 1935, encouragé par les médecins, notamment le Dr Gaston Ferdière qui avait un œil sur Artaud.


Pour répondre aux commandes passées par les médecins, Guillaume Pujolle basait son travail sur les détails qu’on lui fournissait concernant le thème ou les caractéristiques formelles du projet demandé. Il s’inspirait d’images ou d’œuvres de peintres célèbres – en particulier Delacroix – et dessinait la charpente du dessin à l’aide d’instruments de géométrie, tel un ébéniste.


Ses dessins sont composés de flammèches, courbes et droites qui se disputent l’espace, et peuplés d’oiseaux de nuit, de bateaux volants, d’avions, ainsi que de personnages étranges et tourmentés. Des éléments naturels, comme le vent, l’eau ou le feu, s’ajoutent à ces compositions.


De manière aléatoire, Guillaume Pujolle trace sur des feuilles disposées au sol des traits sinueux ou rectilignes à l’aide d’un compas, d’une équerre et d’une règle. Son corps entier participe à la genèse de l’œuvre et ses impulsions gestuelles sont traduites sur le support. Les courbes se croisent et s’enchevêtrent, les lignes engendrent des volutes, des arabesques et des formes tourbillonnantes. La multiplicité des points de vue – les visages de face, les corps de profil –, les variations d’échelle et la présence d’anamorphoses contribuent à rendre le contenu de ses compositions énigmatiques.


L’artiste emploie divers produits pharmaceutiques dérobés dans le laboratoire de l’hôpital qu’il applique en lavis, comme de la teinture d’iode, du bleu de méthylène et du mercurochrome. Il fait aussi usage d’encres, de crayons de couleur et de gouache, et fabrique lui-même ses instruments de travail, notamment ses pinceaux, confectionnés à l’aide de ses propres mèches de cheveux et de papier roulé en guise de manche. Ses outils sont conservés dans un coffret en bois fermé à clé, dont il ne se sépare jamais. Ce créateur n’accorde que peu de valeur artistique à ses dessins et les offre, les vend pour de modiques sommes ou les échange contre du tabac.


A partir de 1947, Guillaume Pujolle ne dessine probablement plus, mais réalise des travaux de menuiserie et fabrique aussi des bagues, des objets talismaniques, des simulacres de poignards, ainsi que des miniatures d’avions ou de bateaux à partir de matériaux de rebut et de morceaux de bois grossièrement taillés. Après quatorze ans de création, il cesse toute activité...


Daniel Mallerin

 

Extraits


« Ce que leurs mains produisent leur tient-il lieu de lieu ?"…. Ce lieu, nous pourrions l’appeler un lieu d’être.

Lieu d’être qu’il s’agit de construire-reconstruire parce qu’on en a été exilé à la fois par la guerre et, pour Guillaume, par la maladie qui s’est déclenchée quelques années plus tard. Un double exil.

Pour répondre à cette expulsion de soi-même, cette mise hors de soi - dont il ne faut pas oublier qu’elle est la conséquence de ce qui était exigé des soldats au front sous peine de condamnation à mort -, c’est une réponse concrète qu’il faut fabriquer. Opposer quelque chose à l’effondrement du monde.

Une production : inventer-construire-fabriquer quelque chose qui répond de la personne et lui rende un monde. Et créer ainsi son lieu d’être ».


(Notes composées à partir des informations délivrées par la Collection de l’Art Brut de Laussanne, le LaM et le Musée d’Art et d’Histoire de l’Hôpital Sainte-Anne).


  • A lire : Blandine Ponet, Guillaume Pujolle – La peinture, un lieu d’être, éditions L'Atelier contemporain, janvier 2024, 228 pages, 25 €. A commander ICI

PORTFOLIO



Giovanni Bellini, 1937, 31,5 x 44,9 cm, © LaM



L'ennemie héréditaire l'aîgle allemand bléssé de Saille, 1937, 31,2 x 44,8 cm, © LaM. Photo Michel Bourguet



La Sourie, 1940, 48,4 x 63,5 cm, © LaM. Photo Philip Bernard.



Odilon Redon, 1938, encre, crayon de couleur et produits de laboratoire sur papier, 29,5 x 21,5 cm, © Collection de l’Art Brut, Lausanne



Les aigles, la plume d’oie, 1940, encre, crayon de couleur et produits de laboratoire sur papier, 38,6 x 63,5 cm

© Collection de l’Art Brut, Lausanne



Le Normandie, 2 août 1939, aquarelle et encre sur papier 39 x 50,5 cm © Collection de l’Art Brut, Lausanne


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