Ce qui restes de Hernán Cortés
- Anna Never

- 28 déc. 2025
- 18 min de lecture

Diego Duran, Combat entre Espagnols et Indios / Bibliothèque nationale d'Espagne
Second épisode de notre "feuilleton Cortès". Alors que l’Espagne et le Mexique se déchirent sur l’héritage de la conquête, les restes de Hernán Cortés, son héros, languissent dans une niche de la nef nord d’une petite église de Mexico, presque oubliés, derrière une plaque qui l’identifie sans vraiment le célébrer. Menée en bateau, subtilisée, cachée, perdue puis retrouvée, inhumée et ré‑exhumée à de multiples reprises, sa dépouille a mis quatre siècles à trouver un repos incertain, faisant claquer ses os à chaque sursaut de l’histoire tourmentée du pays.
(Premier épisode, "Le convive de pierre", ICI).
On pourrait passer devant sans la voir. L’église de l’hôpital de Jésus Nazaréen, à deux pas du Zócalo de Mexico, se cache derrière sa façade grisâtre, noyée dans la circulation et l’odeur persistante des tacos al pastor. À l’intérieur, la lumière filtre à peine ; l’air sent la cire, la poussière et les siècles. Aucun panneau n’indique la présence d’un hôte illustre, et pour cause : Hernán Cortés, le plus célèbre des conquérants espagnols, y repose un peu en clandestin, après avoir changé plusieurs fois de place. Pas de marbre, pas de statue, juste une sobre inscription gravée sur une plaque modeste, portant son nom et les dates de sa naissance et de sa mort. Dans la longue histoire de ses péripéties mexicaines posthumes, il avait déjà connu beaucoup mieux que cela. À un moment de sa vie de mort, on avait eu au moins la décence d’écrire des mots latins, toujours sur une plaque, mais magniloquents. Les temps sont à la sobriété depuis 1947, date à laquelle on fourgua Hernán Cortés dans un trou pour la dernière fois, sans même de funérailles solennelles, malgré les quatre siècles écoulés depuis sa mort.
C’est une curieuse discrétion, celle qui entoure sa tombe aujourd’hui, si l’on songe que c’est de lui, en un sens, qu’est né le Mexique moderne. Certes, à coups d’épées, de pestes et de conversions forcées, mais il faut admettre que l’homme fit preuve, de son vivant, d’une certaine grandeur, que la modestie de la niche dans laquelle il repose actuellement, après tant d’aventures, ne laisse guère deviner. En 1519, il mit un empire à genoux et donna le signal de départ du plus vaste projet colonial européen jamais tenté : plusieurs dizaines de millions de morts plus tard, l’ancienne civilisation de Tenochtitlan n’existe plus, et l’ombre du conquistador plane encore sur les relations diplomatiques entre l’ex‑colonie et la métropole. Dans la ville qu’il a fait reconstruire par des indigènes réduits en esclavage, on préfère oublier son nom – une mesure d’hygiène historique, sans doute. Et, au‑delà des bancs de bois, Cortés, immobile, contemple peut‑être son œuvre : un monde qui lui a survécu et qui, aujourd’hui, ne veut plus de lui.
Il est clair que ses entreprises mexicaines y sont pour quelque chose, même si, lorsqu’il vint au monde, en 1485, issu d’une famille de la petite noblesse de Medellín, en Estrémadure, rien n’indiquait qu’il allait connaître un destin historique. Ses parents voulurent qu’il étudie le droit, chose qu’il ne fit qu’à moitié (dommage, cela lui aurait peut‑être appris quelque chose du respect). En 1504, le voilà embarqué vers le Nouveau Monde à bord d’un convoi de plusieurs navires faisant cap sur Hispaniola (Saint‑Domingue aujourd’hui), sous le commandement du capitaine Alonso Quintero. Il passe ensuite à Cuba, où il devient secrétaire du gouverneur Diego Velázquez. Ambitieux, rusé et toujours prompt à agir avant d’obtenir la permission, il quitte l’île en 1519 à la tête d’une expédition que ses supérieurs n’avaient pas vraiment autorisée, car il s’est piqué de conquérir le Mexique. La suite relève autant de la légende que du désastre civilisationnel : en quelques mois, Cortés fait tomber l’empire aztèque, capture Moctezuma, rase Tenochtitlan, décime la population autochtone et fonde la Nouvelle‑Espagne sur les ruines d’une culture vieille de plusieurs siècles.
Le désormais capitaine général de la Nouvelle‑Espagne règne alors en maître sur des millions d’âmes. Son courage intrigue, son intelligence politique fascine, son arrogance irrite. Il écrit au roi Charles Quint pour plaider sa loyauté, mais sa gloire inquiète Madrid plus qu’elle ne la réjouit. De retour en Espagne, il découvre qu’il n’est plus un héros, juste un homme devenu encombrant. Les décennies suivantes oscillent entre procès, titres honorifiques – il devient marquis de la Vallée de Oaxaca – et frustrations administratives. Sa fortune s’érode, sa santé aussi. C’est à Séville qu’il a le sentiment que la fin approche et, en 1547, quelques semaines avant sa mort, il rédige un testament où il précise dans le moindre détail le sort qu’il souhaite voir réservé à ses restes. Il faut dire que, sur le papier, le plan était plutôt bon. Malheureusement, les temps étaient troubles, et le dernier voyage du conquistador s’avéra beaucoup plus périlleux qu’il ne l’avait imaginé.

Vous parlez d’un enterrement ?
Hernán Cortés a été enterré, déterré, ré‑enterré et redéterré neuf fois en quatre siècles (1). Tout commence le 12 octobre 1547, lorsque, dans les maisons de la collation de San Marcos, à Séville, où il séjournait, le notaire Melchor de Portes reçoit, devant témoins, ses dernières volontés. Dans son testament, Cortés souhaitait que son corps soit transféré dès que possible en Nouvelle‑Espagne, et inhumé dans un couvent qu’on construirait à cette fin dans sa ville de Coyoacán. D’autres membres de sa famille avaient déjà trouvé le repos éternel au Mexique : sa mère (ou sa première épouse, Catalina Suárez Marcaida, selon les différentes sources) et deux de ses enfants avaient été respectivement inhumés au monastère franciscain de Tezcoco et dans un autre monastère à Cuernavaca. Il voulait que leurs restes soient réunis. Il chargeait de la besogne son épouse, doña Juana Zúñiga, et son fils, don Martín Cortés, alors âgé de quinze ans – l’enfant qu’il avait eu avec La Malinche, et qu’il avait fait reconnaître entre‑temps (2).
Au lendemain de sa mort, le 2 décembre 1547, Cortés est pris en charge par le prieur du monastère de San Isidoro del Campo, et le 4 décembre il est prêt pour le voyage ultime, lors d’obsèques solennelles qui ne furent pas pour lui déplaire. Il est vrai que, dans son testament, le conquistador les avait imaginées en grand. Une procession de religieux, chapelains de paroisse et frères des ordres mineurs équipés de croix, un défilé d’au moins cinquante pauvres tenant chacun un cierge et drapés de manteaux noirs, et une corvée de cinq mille messes pour le clergé local : deux mille pour ses compagnons d’armes, mille pour les âmes du purgatoire et deux mille, au cas où, pour ceux qu’il aurait offensés de son vivant sans le vouloir et dont il ne se souviendrait plus. Aucune messe, cela va sans dire, pour les indigènes de la Nouvelle‑Espagne qui, eux, avaient été offensés bien exprès.
Le jour de ses funérailles, il n’y eut pas ce défilé de pauvres, mais la cathédrale avait été drapée de noir, on avait exposé les armes et les étendards des marquis de la Vallée de Oaxaca, et tous les notables de la ville endeuillée avaient pris part à la cérémonie. Le cercueil contenant les restes du feu capitaine général de la Nouvelle‑Espagne fut déposé en grande pompe dans le mausolée des ducs de Medina Sidonia, une famille dont Cortés avait été très proche de son vivant et qui lui avait magnanimement prêté une place parmi les siens, à l’occasion unique de son trépas.
Mais le repos du conquistador fut de courte durée. En 1550, Alonso Pérez de Guzmán, cinquième duc de Medina Sidonia, meurt à son tour, et l’on se voit contraint de déloger le conquistador pour mettre le duc dans le mausolée qui lui revient – d’ailleurs, cela avait été un prêt et non un don. Exhumation numéro 1. L’illustre relique passe dans une niche creusée aux pieds de l’autel de sainte Catherine.
Ce n’est pas encore la Nouvelle‑Espagne. Hernán Cortés devra en effet patienter encore quelques années avant que quelqu’un passe le chercher, le sorte de sous les pieds de sainte Catherine, le charge sur un bateau et l’expédie outre‑océan comme il l’avait voulu. Ce n’est que le 23 mai 1566 que Francisco López de Calatayud – homme de confiance de Martín Cortés, auquel celui‑ci avait laissé procuration avant de partir au Mexique, en 1562, rappelé par des affaires familiales – se fait remettre les restes du conquistador. Exhumation numéro 2. Le marquis est emballé et hissé dans un navire. Ironie du sort, il voyagera avec le nouveau vice‑roi en personne, pour arriver en vue de sa Nouvelle‑Espagne bien‑aimée au cours du mois d’octobre 1566.

Cristóbal de Villalpando, Vue de la Plaza de Armas de México, huile sur toile, 1695
Les conjurés
Seulement voilà, lorsque le paternel arrive à Mexico, Martín est en prison depuis le mois de juillet. Fâcheuse déconvenue pour un squelette en boîte, d’autant plus qu’à la mort du vice‑roi Luis de Velasco, en 1564, la rumeur avait même couru que les Cortés allaient prendre la relève. On peut imaginer les funérailles qui s’en seraient suivies si cela avait été le cas. Mais il n’en fut rien. Depuis 1540, la couronne espagnole voyait d’un mauvais œil les encomenderos, ces colons nobles titulaires d’un droit d’exploitation sur la population indigène, dont le poids politique allait toujours croissant, et dont les marquis de la Vallée de Oaxaca étaient les champions. Martín Cortés lui‑même avait regagné le Mexique pour s’occuper des encomiendas de son père, remises en cause par des lois visant à limiter les droits de succession (3).
Il est vrai que, dès son arrivée, le rejeton illustre avait pris du melon : il utilisait le titre de duc à tort et à travers, estampillait sa correspondance de sceaux surdimensionnés, se promenait en ville précédé d’un cortège hérissé de lances et d’étendards. En se prenant pour un monarque, il avait fait placer dans la cathédrale une estrade sur laquelle il pouvait se hisser pour assister à la messe sans risquer de tâcher ses parements de boue, assis sur ses propres coussins – un privilège réservé aux membres de la famille royale. Mais la goutte qui fit déborder le vase fut une fête organisée en mars 1566 par les frères Gil et Alonso de Ávila, encomenderos très influents dans la société créole et noble de ces temps (et fervents fomentateurs du complot, à tel point qu’ils seront condamnés et décapités le 3 août 1566).
Lors d’une charade en l’honneur de Cortés père, ils mirent en scène l’entrée des Espagnols au Mexique : Martín joua le rôle du conquistador, alors que son ami Alonso prenait la place de l’empereur Moctezuma se prosternant devant lui. À la fin de la représentation, Martín Cortés était couronné vice‑roi de la Nouvelle‑Espagne. Ce fut trop pour la vraie couronne espagnole. Accusé de complot contre le roi dans le contexte de ce qui passera à l’histoire comme la conjuration des marquis de la Vallée, Martín Cortés sera jugé avec d’autres complices entre septembre et novembre 1566. Passible de la peine de mort, il obtiendra l’autorisation de rentrer en Espagne pour plaider sa cause auprès du roi (qui finira par le pardonner) ; l’affaire sera suspendue, et le 22 février 1567 Martín Cortés traversera l’océan dans l’autre sens.
On ne peut que formuler des hypothèses sur l’identité de l’âme charitable qui se chargea de récupérer les restes de Hernán Cortés à la place de son fils emprisonné et de les mettre à l’abri le temps que les choses se tassent. Le plus probable est que Luis Cal, frère franciscain ayant épousé la cause des conjurés, les ait subtilisés pour les garder en lieu sûr dans le monastère de San Francisco de Tezcoco, dont il était responsable et où, le monastère relevant de la juridiction des marquis, la famille Cortés avait beaucoup de partisans. De plus, le frère rebelle y sera retenu, assigné à résidence, pendant toute la durée de son procès, dans l’attente d’être jugé coupable de complicité dans le complot contre le roi. Enterrement numéro 3. Hernán Cortés peut enfin reposer à côté de sa mère (ou de sa première épouse), à peu près comme il l’avait prévu.

Fin d’un lignage
Les conjurés sont morts depuis longtemps lorsque, en 1629, un grand deuil frappe la famille des marquis : le 29 janvier, Pedro Cortés Ramírez, quatrième marquis de la Vallée de Oaxaca et dernier descendant mâle en ligne directe du conquistador, quitte ce monde. Des funérailles somptueuses sont organisées sur ordre du vice‑roi, auxquelles l’ancêtre ne peut certes pas manquer. Exhumation/inhumation numéro 4. Les restes de Hernán Cortés sont récupérés, transportés à Mexico et exposés à côté de son descendant.
Les obsèques grandioses se tiennent le 24 février dans la cathédrale de Mexico : les cercueils traversent la ville, escortés par un long cortège de chevaliers de l’ordre de Santiago, et des auditeurs de l’Audience royale portent l’urne dans laquelle se trouve le conquistador. Les chevaliers sont suivis de près par tous les notables de la ville, et ferme le cortège en deuil un cheval drapé de noir, suivi par quatre compagnies d’infanterie, les drapeaux placés dans des coffres recouverts de tissus noirs. Le premier et le dernier représentant de la dynastie conquérante arrivent dans une église qu’il faut imaginer embrasée par la lumière dansante de milliers de cierges, tandis que 300 frères franciscains venus de tout le pays chantent des hymnes. Pedro Cortés Ramírez est déposé dans l’épître, alors que Hernán Cortés est placé dans le presbytère, sous un baldaquin orné de deux hallebardes. Le tout pour la modeste somme de 16.000 pesos, dont 1.300 en cire.
Ce n’est pas encore son ultime demeure. En 1716, on achève la chapelle principale de la cathédrale : Cortés est alors transféré dans l’abside et déposé dans une niche derrière le tabernacle, protégée par une grille en fer forgé, situation bien plus digne pour un si grand homme. Exhumation/réinhumation numéro 5. « Ferdinandi Cortes ossa servatur hic famosa », dit l’inscription. Un vrai « hic », c’est le cas de le dire, car jamais on ne grava dans le marbre des paroles plus fugitives.

Dans l’église de l’Hôpital de Jésus Nazaréen
La fin du siècle approche, et avec elle celle de la domination espagnole sur le Mexique. Nous sommes en 1790, et le nouveau vice‑roi, Juan Vicente Güemes Pacheco de Padilla y Orcasitas, deuxième comte de Revillagigedo, se pique de rendre une énième fois honneur à l’homme par lequel tout a commencé. À en juger par sa démarche, on peut croire qu’il estima que le conquistador, qui, à ce stade, avait déjà connu deux funérailles plus solennelles l’une que l’autre, et dont on avait tellement à cœur les restes qu’on n’oubliait jamais où on les avait enterrés la dernière fois, n’avait pas encore été magnifié à sa juste valeur. Mais la décision relève aussi d’une manœuvre politique. Deux siècles et demi après la conquête, on avait assez de recul pour se rendre compte que l’arrivée de Cortés sur les côtes du Mexique, en 1519, n’avait pas seulement permis à l’Espagne de conquérir un nouveau territoire, mais avait ouvert la voie à l’édification d’un immense empire colonial dont les frontières dépassaient désormais largement celles du Mexique. Il s’agissait de renouveler ce lien et de ranimer la mémoire en rendant hommage à une figure fondatrice de la légitimité du pouvoir colonial espagnol, au Mexique comme ailleurs.
Le vice‑roi entreprend donc de lever des fonds, auprès du gouverneur de l’État de Oaxaca et des descendants italiens de Cortés, la famille des ducs de Terranova et Monteleone, pour la construction d’un monument funéraire et la sculpture d’un buste. Les financements obtenus, en 1792 le vice‑roi passe commande à José del Mazo pour la réalisation du monument funéraire – en jaspe – et à Manuel Tolsá pour la sculpture du buste. Le 3 juillet 1794, Cortés est retiré de sa niche derrière le tabernacle, dans la chapelle des marquis de la Vallée de Oaxaca à la cathédrale de Mexico. Le 8 novembre de la même année, il est transféré, au cours d’obsèques officielles, dans l’église attenante à l’hôpital de Jésus Nazaréen, où le monument funéraire a été installé. Enterrement numéro 6. Le buste en bronze est placé dans une galerie de l’hôpital lui‑même (on peut en admirer une copie, installée dans le patio en 1970).
Le choix de cette nouvelle situation n’est pas non plus dû au hasard : le complexe, que Hernán Cortés en personne avait fait construire en 1524, constituait une trace tangible de son héritage, incarnant pleinement la continuité de la domination espagnole. Ce ne sera pourtant qu’un bref moment de répit : depuis la porte entrebâillée de l’église guettait déjà la guerre d’indépendance.

Un conquistador sur les bras
Le Mexique est officiellement indépendant en 1821, après une guerre qui aura duré onze ans. L’affaire se corse pour le symbole du régime qu’on vient de renverser. Le pays se déchire sur son devenir, avec, d’une part, les tenants de l’ordre colonial, en majorité l’élite créole qui veut rester ancrée dans les hiérarchies sociales héritées de l’empire espagnol, et, de l’autre, les défenseurs d’un idéal républicain qui veut rompre le plus nettement possible avec le passé, pour acheminer le Mexique libéré vers le destin qu’il se forgerait lui‑même, notamment en se débarrassant des anciens privilèges des colonisateurs. Que faire donc des ossements de Cortés, le colonisateur par antonomase, qui se trouvent encore inopinément en terre mexicaine ? Une idée radicale pointe son nez autour de 1823, après l’abdication d’Iturbide et l’avènement de la république (4). Certains républicains radicaux, hostiles à l’héritage colonial, proposent de profaner les restes ou de les disperser anonymement. Il s’en trouve même pour suggérer d’aller les chercher à l’église de Jésus Nazaréen et de les jeter dans une fosse commune au cimetière de San Lázaro, avec les lépreux. Heureusement pour le conquistador, il reste des conservateurs au Mexique.
L’homme qui lui évita cette fin honteuse s’appelait Lucas Alamán y Escalada. Figure importante du Mexique indépendant, il était issu d’une famille créole aisée qui s’était enrichie grâce à l’exploitation minière dans la région de Guanajuato. Né en 1792, Alamán avait fait ses études en Europe, d’où il était revenu avec une conscience politique plutôt modérée. En 1823, il est l’un des leaders du mouvement conservateur et occupe le ministère des Relations intérieures et extérieures du gouvernement de Guadalupe Victoria. Cette histoire de disperser Cortés aux quatre vents ne lui dit rien de bon. Le voilà donc qui entame des pourparlers discrets avec Joaquín Canales, alors aumônier de l’Hôpital de Jésus, pour organiser une opération clandestine de dissimulation de cadavre : les deux hommes retirent les restes de Cortés de son monument funéraire en jaspe – n’en déplaise au conquistador –, démontent la plate‑forme de l’autel, creusent un trou, y mettent Cortés, remettent la dalle à sa place et puis, pour ainsi dire, secret‑défense. Le monument funéraire est démonté et envoyé en Italie, chez les descendants du marquis, avec le buste. Alamán fera circuler les jours suivants la rumeur selon laquelle les restes du conquistador ont été envoyés avec. On en est où, déjà ? Exhumation/réinhumation numéro 7 ? Eh bien, ce n’est pas encore fini. En 1836, Lucas Alamán, qui, entre‑temps, n’a parlé à personne de son petit subterfuge, est saisi d’une soudaine inquiétude quant à l’état de conservation de la dépouille là où il l’a cachée, sous l’autel. Peut‑être est‑ce un peu trop humide. Il se pose des questions, en tout cas. Il décide donc d’aller la repêcher une nouvelle fois. Exhumation/réinhumation numéro 8.
Et c’est ainsi, par souci de salubrité, disons, que le mur de la nef nord de l’église de Jésus Nazaréen se retrouve affublé d’une nouvelle niche, pour y dissimuler l’urne dans laquelle reposerait Hernán Cortés, si seulement il le pouvait. Mais cette fois‑ci, Alamán ne garde pas le secret pour lui seul. Il écrit en effet à l’ambassade espagnole à Mexico, la curie métropolitaine en copie. Sur les fameux ossements plane désormais le secret diplomatique. Non que Cortés puisse enfin dormir son sommeil éternel. Ce sera plutôt un roupillon, qui durera à peu près cent dix ans. Tout bien considéré, c’est déjà ça.

Les conjurés (encore)
Mexico, 11 novembre 1946. Dans le bureau de don Alberto María Carreño, érudit, historien, écrivain et éditeur, sont réunis quatre personnages : don Carreño lui‑même, Fernando Baeza, républicain espagnol réfugié au Mexique, Francisco de la Maza, historien renommé et spécialiste de l’histoire de l’art colonial, et Manuel Moreno, globe‑trotter probablement cubain, un peu aventurier sur les bords. Que font‑ils, assis autour de la table sous le nuage épais des cigares, avec leurs allures de conspirateurs ? Ils regardent un document. Ici, les sources divergent : selon certaines, il s’agirait de la lettre que Lucas Alamán avait envoyée en 1836 à l’ambassade espagnole ; selon d’autres, il s’agirait d’un acte notarié du XVIIIe siècle, probablement joint par Alamán à cette même lettre. Dans les deux cas, le document en question, échappé d’une manière non précisée aux mailles du secret diplomatique (probablement grâce à la trahison d’un diplomate), relate la dernière sépulture de Hernán Cortés en (peu de) chair et en os : une urne en cristal, le crâne sectionné en deux, le tout enveloppé dans un tissu de dentelle noire. Le document contient les indications précises pour le localiser.
Les quatre conjurés contactent le docteur Benjamín Trillo, directeur de l’Hôpital de Jésus et président de la Fondation des marquis de la Vallée. Ils lui racontent qu’ils détiennent un document permettant de retrouver les restes du conquistador, et lui demandent la permission d’aller creuser dans l’église. Monsieur Trillo est dubitatif. Il se dit d’accord, mais à la condition d’obtenir l’autorisation de la Direction des monuments coloniaux. L’autorisation est demandée. La Direction des monuments coloniaux, méfiante, demande à son tour l’aval de l’Institut national d’anthropologie et d’histoire, dépendant du ministère de l’Éducation. L’affaire se bloque et traîne. Carreño, Baeza, de la Maza et Moreno, intellectuels, certes, mais aussi hommes d’action – et surtout hommes d’action sur le point de faire la découverte du siècle –, ne patientent pas. Le 24 novembre, ils se rendent sur place et, ni vu ni connu, commencent à chercher Cortés à coups de pioche.
Ils le trouvent, en effet, là où le fameux document le situait. Le lendemain, 25 novembre, dans les bureaux du docteur Trillo, les restes du conquistador sont présentés à la presse. Une équipe de scientifiques nommée dans la foulée les identifiera définitivement, et le 4 juillet 1947 Hernán Cortés sera remis dans son urne, dans sa niche, sous sa plaque, presque en entier.
Oui, « presque ». Carreño a un ami espagnol, pharmacien, prénommé Leonardo Gutiérrez‑Colomer. Bien placé pour dérober un peu du conquistador lors des fouilles sauvages à l’église, puisqu’il est le commandant de l’expédition, Carreño a précautionneusement subtilisé quelques reliques mineures de la sépulture : un morceau du tissu en dentelle, des fragments de verre provenant de l’urne, du plomb, un morceau du ruban qui tenait le tissu. On ne veut pas savoir comment, il a aussi balayé dans une enveloppe de la poussière d’os. Il a remis le tout à son ami et l’a chargé de revenir en Espagne pour le remettre au gouvernement. Malheureusement pour Carreño, Gutiérrez‑Colomer et – pour d’autres raisons – les Espagnols, Franco est au pouvoir, et il n’en veut pas, de Cortés. La conquête du Mexique au XVIe siècle ne trouve pas sa place dans la propagande du régime, qui, en 1946, préfère trucider les opposants et les faire disparaître dans des fosses communes. Le pharmacien chargé de la mission ne trouve alors rien de mieux à faire que de remettre les reliques à la famille. Celle‑ci les gardera jusqu’en 2023, lorsqu’elle décidera d’en faire don à la région d’Estrémadure. À vrai dire, cette partie de Cortés serait censée finir à Medellín, en vue d’une exposition. Mais le personnage, on l’a dit, n’est pas commode, et, pour l’heure, il reste dans un coffre‑fort des archives de la région, en attente de jours meilleurs. (5).
Les retrouvailles sensationnelles des ossements de Hernán Cortés en 1947 occupèrent pendant un moment la presse mexicaine et espagnole, à une époque où le pays était pris d’une sorte de frénésie nécrophile pour les héros de la nation. Il y eut tout un grand remue‑ménage de cadavres d’un bout à l’autre du territoire, au moment où le nationalisme mexicain cherchait à construire une identité fondée sur l’idée du métissage, dont Cortés était l’incarnation. Mais, sur le front opposé, une autre idée de l’identité nationale avait commencé à se frayer un chemin, une idée qui rejetait les implications prétendument positives du métissage pour revendiquer des racines anciennes, gommées de l’histoire par la violence et l’oppression. Ce front‑là allait trouver son propre mythe. Si la niche de Cortés fut vite oubliée avec son illustre occupant, c’est que celui‑ci se trouva soudain confronté à un adversaire de taille : Cuauhtémoc, dernier empereur aztèque, que lui‑même avait fait pendre en 1521, et qui, cette fois‑ci, allait prendre sa revanche.
La suite au prochain épisode, où l’on découvrira cette figure centrale de la mexicanidad moderne et contemporaine, et où l’on saluera, avec les honneurs qu’il mérite, le génie de la fraude archéologique qui lui permit d’avoir un corps.
Anna Never
NOTES
(1). Pour reconstruire les péripéties de la dépouille de Hernán Cortés, on s’est appuyé sur l’article de Nadine Beligand (université de Lyon), « Le tombeau d’un héros au cœur de la tempête. La pérégrination transatlantique des restes de Hernán Cortés », faisant partie de l’ouvrage collectif dirigé par Éric Roulet, Conquistadores, négriers et inquisiteurs. Trois figures majeures du monde colonial américain. XVIe-XVIIIe siècle (hommages à Bernard Grunberg), Paris, L’Harmattan, 2018, p. 89-105 ; sur les informations disponibles sur le site de l’Association historique de Médellin, dans le post intitulé « Los nueve enterramientos de Hernán Cortés » (ICI) ; et, pour l’histoire plus récente, sur l’article intitulé « El día que exhumaron los restos de Hernán Cortés », paru sur le quotidien El Universal le 23 novembre 2019 (ICI).
(2). En 1528-1529, Cortés fait engager un avocat pour demander au pape Clément VII la légitimation de Martín, dans le cadre d’une démarche plus large qui concerne aussi d’autres enfants naturels (Catalina, Luis). Une bulle pontificale accorde cette légitimation, ce qui permet à Martín d’être traité comme fils légitime, d’accéder à la cour royale et même à l’Ordre de Santiago, honneur réservé à la haute noblesse.
(3). Les lois de Charles Quint sur la succession des encomiendas s’inscrivent dans un contexte de critiques morales, de tensions politiques avec la Couronne et de peur de voir naître une noblesse quasi féodale en Amérique. Charles Quint craint que les grands encomenderos ne transforment leurs charges en seigneuries héréditaires, indépendantes de la monarchie, surtout au Mexique et au Pérou où quelques conquistadors, dont Cortés, contrôlent d’immenses ressources. Pour défendre la souveraineté royale et limiter la concentration du pouvoir local, la Couronne cherche donc à reprendre la main sur les personnes et les tributs indigènes, en évitant que l’encomienda devienne un fief transmissible indéfiniment dans une même lignée.
(4) Augustin de Iturbide était un militaire créole ayant joué un rôle important dans la guerre d’indépendance. Il proclame en 1821 le Plan d’Iguala, qui pose les bases du nouvel État mexicain (indépendance, catholicisme officiel, égalité entre Espagnols et créoles). Après l’entrée triomphale de l’Armée des Trois Garanties à Mexico, il est proclamé empereur sous le nom d’Agustín Ier en 1822, à la tête du Premier Empire mexicain. Son régime autoritaire (dissolution du Congrès, gouvernement appuyé sur une junte militaire) et la crise financière provoquent une opposition croissante, notamment de chefs comme Antonio López de Santa Anna et Guadalupe Victoria, qui lancent le Plan de Casa Mata pour rétablir un Congrès souverain et instaurer une république. C’est dans ce contexte qu’il abdique, le 19 mars 1823, et part en exile en Europe.
(5) Cette histoire est racontée lors d’une conférence de presse qui s’est tenue à Medellín en 2023, pour la présentation du livre de l’historienne et écrivaine espagnole Matilde Muro Castillo, intitulé El secreto, dans lequel l’autrice reconstruit les circonstances dans lesquelles les reliques de Cortés ont pu regagner l’Espagne (ICI).
RAPPEL. Nous avons fait le choix d'un site entièrement gratuit, sans publicité, qui ne dépend que de l'engagement de nos lecteurs. Dons ou abonnements ICI
Et pour recevoir notre infolettre : https://www.leshumanites-media.com/info-lettre





.png)

Commentaires