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Jean-Christophe Maillot signe et soigne "sa" Bayadère

Juliette Klein dans Ma Bayadère de Jean-Christophe Maillot. Photographie Alice Blangero
Juliette Klein dans Ma Bayadère de Jean-Christophe Maillot. Photographie Alice Blangero

Jean-Christophe Maillot recommence par le commencement. Par le premier grand succès que fut La Bayadère en 1877 pour Marius Petipa et Léon Minkus. L'adjectif possessif substitué à l'article défini du titre d'origine signale le passage d'une œuvre d'un chorégraphe à l'autre et la découverte d'une remarquable danseuse issue du sérail - de l'Académie Princesse Grace - qui a pour nom Juliette Klein.


On peut penser que pour cette pièce du répertoire qui fait suite, dans la carrière de Petipa, à La Fille du Pharaon (1862) et, dans sa collaboration avec le compositeur Léon Minkus, à Don Quichotte (1869), Maillot ait surtout (et d'abord ?) cherché à se démarquer de ses collègues par le traitement du Royaume des Ombres - le 2e tableau de l'acte I. Et selon nous, c'est la partie la plus réussie à tous points de vue, chorégraphiquement, dramatiquement, plastiquement parlant. Ce qui pouvait apparaître tabou - ou "totem", comme on dit de nos jours - a été bel et bien accompli par les uns - les scénographes et créateurs de costumes Jérôme et Paul Kaplan, les lumiéristes Jean-Christophe Maillot et Samuel Thery - et les autres - les dramaturges Maillot et Geoffroy Staquet et les danseurs (1).


En faisant le contraire de ce qui pouvait être attendu, autrement dit en traitant ce moment chorégraphique non pas ou non plus par la sombreur ou le clair-obscur mais par l'éclat, la blancheur, la pureté, le chorégraphe a splendidement résolu le problème. En faisant le contraire de ce contraire au premier tableau de l'acte, celui-ci est de fait plus ténébreux. Certes, en couleurs, alors que les Ombres ne sont qu'épures et valeurs. Mais ces couleurs sont éteintes, ternes, terreuses - terre de Sienne, ocre brun.


Ces décisions plastiques, picturales, graphiques gouvernent autant la chorégraphie que la musique - restituée avec ampleur par l'Orchestre philharmonique de Monte Carlo, dirigé par Garrett Keast. D'autant que, comme le rappelle Alice Blot dans le programme, Léon Minkus, grand mélodiste, avait pour fonction d'écrire de la "musique pour ballet", travaillait "sur ordre" du choréauteur, était compositeur à tiroirs - apte à en sortir les échantillonnages suivant les besoins. Ceci étant, Léon Minkus n'est pas Charles Mingus...


Dans la préface du programme, Geoffroy Staquet définit Ma Bayadère comme « un ballet qui montre une compagnie de danse répétant son prochain spectacle ». Telle est l'action au premier acte jusqu'au suicide de l'héroïne qu'incarne Juliette Klein, jeune et remarquable danseuse issue du sérail - de l'Académie Princesse Grace. Et, le soir de la première, même avant le début du spectacle puisque le public, en prenant place, pouvait assister à la leçon de la compagnie déjà là au travail. La barre restera sur scène près d'une heure durant et jouera le rôle d'agrès à plusieurs reprises.


Pour ce qui est du « théâtre dans le théâtre », Geoffroy Staquet évoque Le Songe d'une nuit (1595) de Shakespeare et Les Ménines (1657) de Vélasquez; Alice Blot se réfère à L'Illusion comique (1636) de Corneille. On peut penser aussi au Paradoxe sur le comédien (1777) de Diderot, à Six personnages en quête d'auteur (1921) de Pirandello, à L'Opéra de quat'sous (1928) de Brecht, au ballet Carmen (1983) de Gades et Saura (avec la même entrée des danseurs, un moment d'échauffement semblable, les portants chargés des tenues de scène), aux films Hurlements en faveur de Sade (1952) de Debord et au Mépris (1963) de Godard (joué par une comédienne récemment disparue, formée dans l'enfance à l'école de danse Bourgat).


Sans parler du film de Bob Fosse de 1979 sur les affres du chorégraphe, All That Jazz, intitulé en français Que le spectacle commence... La première partie est d'ailleurs très cinématographique. On pense au décor en briques du West Side Story (1961) de Jerome Robbins et Robert Wise, aux costumes de scène casual tout ce qu'il y a de contemporains et au format cinemascope qu'autorise le grand plateau mis à nu de la salle des Princes du Grimaldi Forum. La chorégraphie est, comme toujours aux petits oignons, aussi bien les pas de deux chers à Petipa qui, selon Alice Blot, représentaient pour lui l'apogée du ballet classique que les mouvements d'ensemble - de deux ensembles, devrait-on dire, la compagnie ayant été doublée par l'enrôlement d'apprentis danseurs.


Romina Contreras dans Ma Bayadère de Jean-Christophe Maillot. Photographie Alice Blangero
Romina Contreras dans Ma Bayadère de Jean-Christophe Maillot. Photographie Alice Blangero

Si les variations et les duos permettent aux solistes de briller et, notamment à Romina Contreras (Gamza), Ige Cornelis (Solo), Jaat Benoot (Rajah), de se faire à juste titre acclamer, les danses de caractère dont Petipa était friand produisent leur effet avant l'assez longue coda. Certains ont regretté que Jean-Christophe Maillot ait sous-traité la Danse infernale en la confiant à Alexeï Ratmansky ou qu'il ait dans le numéro orientaliste caricatural un peu trop ralenti le tempo - là où celui des danses polovtsiennes aurait convenu. Pour notre part, nous avons apprécié les entames des deux premiers tableaux. Le début des Ombres rappelle le rêve surréaliste de Dali pour le film La Maison du docteur Edwardes (1945) d'Hitchcock, avec des éclairages dignes de Bob Wilson.


Du début à la fin, nous avons profité du faste chorégraphique qui nous a été offert : des arabesques, des portés innovants (tête bêche, pyramidal ou le corps de la ballerine transbahuté en tous sens), des développés, des enchaînements surprenants, des contrepoints visuels dans les mouvements d’ensemble, du travail sur pointes, de la fluidité, la souplesse, la virtuosité technique dans les sauts, les équilibres, les pirouettes, des qualités athlétiques des garçons dans les tableaux des 4 chasseurs et des 5 fakirs, de la précision et la vivacité de Romina Contreras dans sa longue variation où elle est, littéralement, en apesanteur, tenue à bout de bras par deux costauds à plusieurs dizaines de centimètres du sol. La géométrie du décor se retrouve dans les lignes, les diagonales, les manèges horaires et antihoraires... Que demande le peuple ?


Nicolas Villodre


  • Ma Bayadère, chorégraphie Jean-Christophe Maillot pour les Ballets de Monte Carlo, jusqu'au 4 janvier 2026 à Monaco, Grimaldi Forum - Salle des Princes. https://www.balletsdemontecarlo.com/fr


(1) Distribution principale : Niki, jeune danseuse : Juliette Klein, Gamza, danseuse Étoile : Romina Contreras, Solo, danseur Étoile : Ige Cornelis, Rajah, chorégraphe : Jaat Benoot, Brahma, maître de ballet : Michele Esposito, Magda, ami de Solo : Francesco Resch, Les 2 Amies : Ashley Krauhaus - Anissa Bruley, Les Danseuses : Lydia Wellington, Anissa Bruley, Ashley Krauhaus, Ekaterina Mamrenko, Kathryn McDonald, Ayhun Shin, Lucía Alfaro Córcoles, Portia Adams, Sooyeon Yi, Emilee Blake, Emma Knowlson, Candela Ebbesen, Cara Verschraegen, Isabelle Maia, Les Danseurs : Lukas Simonetto, Simone Tribuna, Alexandre Joaquim, Cristian Oliveri, Kizuki Matsuyama, Daniele Delvecchio, Kozam Radouant, Zino Merckx, Alvaro Prieto, Alessio Scognamiglio, Fraser Roach, Alejandro Moya Vaquero, Luca Bergamaschi.


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