Jean-Loup Trassard et "l'usure du paysage", entretien inédit
- Isabelle Favre

- il y a 1 jour
- 5 min de lecture

Jean-Loup Trassard en 2015. Photo Richard Dumas
Décédé à 92 ans, le 13 janvier dernier, Jean-Loup Trassard explorait, depuis les années 1960, la disparition du monde paysan et la métamorphose des campagnes françaises. Né en Mayenne en 1933, écrivain mais aussi photographe, il a composé une œuvre patiente où le détail concret – un hangar, une haie, un outil rouillé, une cour de ferme désertée – devient matière de mémoire et de vertige. Chez lui, le paysage rural n’est jamais simple décor nostalgique : c’est un territoire travaillé par l’histoire, la technique, l’exode, où les gestes anciens persistent comme des fantômes dans les mots. Il écrivait contre l’effacement, par inventaire minutieux et par dérive poétique, faisant de chaque nom de lieu, de chaque objet, une manière de retenir un monde au bord du silence. Pour lui rendre hommage : un entretien inédit, réalisé en 2020.

« Produire une image du réel est un jeu. Saisir et fixer d’une façon assez durable l’éphémère
(il y en a dans un paysage). Composer les lignes entre elles comme si le cadrage, par ses choix,
était une création. Oui. Pour exemples. Mais cette fébrilité à l’instant de se pencher, avec loupe,
sur les tirages en contact d’une nouvelle pellicule ? Dans l’acte de photographier, l’espoir muet
de faire le paysage se révéler autre (même dans la fidélité), d’ajouter aux lieux qui existent
un espace représenté, d’y pénétrer – le regard cherche – juste de l’autre côté du miroir. »
Jean-Loup Trassard
Jean-Loup Trassard (1933-2026), né et mort à Saint-Hilaire-du-Maine en Mayenne, est l’écrivain-photographe d’une civilisation rurale qu’il garde vivante. Fermier par sa naissance, aux droits d’un propriétaire qui voit d’abord les autres travailler, il a inscrit son œuvre dans l’expérience concrète du travail de la terre dans le bocage : outils usés, gestes paysans, parcellaires et haies : toute une (très longue) histoire.

Ses récits (L’Homme des haies, Inventaire des outils à main, …) et ses photographies en noir et blanc (https://www.jeanlouptrassard.com/photo/sous-les-nuages-d-argent) fixent une « empreinte paysagère » où se croisent travail, temps et altérité du sol. Il fut aussi auteur engagé auprès de la jeunesse. Dans Une classe de nature, il accueille des enfants citadins en ferme mayennaise où ils repiquent plants, binent, sentent la terre. Apprentissage sensoriel contre abstraction urbaine (« repiquer les petits citadins en pleine terre », pour sentir l’humus), il transmet une attention sensorielle au réel agricole et à son paysage. / Isabelle Favre
« Le temps a construit les paysages », entretien inédit avec Jean-Loup Trassard (octobre 2020)
Isabelle Favre : Vous dites avoir besoin que le paysage soit agricole, avec la « main de l’homme » visible. Quel lieu précis situera notre entretien aujourd’hui ?
Jean-Loup Trassard : Un chemin creux près de chez moi, entre talus et haies. Là, les clôtures réparées, les ruisseaux dégagés, les arbres taillés pour le passage disent le travail patient. Sans cela, ce ne serait un décor, pas un lieu vécu. Ou plutôt, non, allons dans mon jardin.
Une éolienne est en construction tout près d’ici. J’imagine la surprise des habitants de telle plaine espagnole qui ont vu surgir de leur terre une centaine d’éoliennes. Je suis passé au milieu, elles font désormais le paysage, elles sont le paysage !
Isabelle Favre : Vous aimez « l’usure du paysage » par les sentes, et par le temps « petit à petit » : que voient vos paysages de Mayenne aujourd’hui ?
Jean-Loup Trassard : Le temps a construit les paysages, c’est une pensée utilitaire à l’intérieur d’une obligation de respecter la route, le chemin, le champ du propriétaire voisin. C’est de cette façon que le parcellaire a pris figure après la distribution des premières parcelles de terre (comme on le sait, en cercle autour du village ou en étoile à partir des chemins).
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Isabelle Favre : Finalement, qu’entendez-vous par « paysage » ?
Jean-Loup Trassard : Les sentes, ornières, talus marqués d’usages répétés : une disposition du terrain et des arbres qui me touche. Aussi bien dans le Queyras que dans le Massif central ou ici. Mais moi j’aime bien que ce soit agricole. La nature, comme disaient les romantiques, des landes, des bruyères, moi je n’aime pas du tout. J’ai besoin que ce soit agricole. La main de l’homme avec des traces : des clôtures, des ruisseaux qui sont entretenus, des chemins.
Reliés avec les créateurs de ces paysages qui se sont faits petit à petit, et maintenant on le fait en 20 mn à coup de bulldozer, tout est réglé. On n’a plus le même rapport au temps comme autrefois. Le paysage c’était du temps. Maintenant, il n’y a plus de temps, tout est massacré et on n’a pas la durée. Les gros tracteurs travaillent vite, seuls ; avant, à deux ou trois, on revenait par les mêmes chemins. Cela change le corps paysan et la forme des champs.
Isabelle Favre : La « gymnastique du corps autour de l’outil », et votre notion d’empreinte paysagère face à l’économie ?
Jean-Loup Trassard : Une fourche impose des milliers de micro-gestes ; son usure les raconte. Les machines élargissent tout, suppriment haies et chemins. L’empreinte paysagère dit ce qui nous fait vivre, mais menace ces relations fines. Et fortes. Quand il y a du vent en octobre on fume la terre pour qu’elle soit prête à recevoir le blé, avant la Toussaint . C’est ce qu’on appelle faire la Toussaint ici : le fumier avant le 1er novembre. Je l’ai fait aussi, comme un bourgeois qui joue à faire l’éleveur. Avec le vent on recevait le fumier plein la figure, je sentais très très mauvais. J’’ai fait ce qu’un fils de fermier n’aurait pas fait avec plaisir. Il l’aurait fait par contrainte. Je n’étais pas obligé.

Isabelle Favre : Entre pensée utilitaire des paysans et « pensée du paysage », quel rôle pour écriture et photographie ?
Jean-Loup Trassard : Retracer la diversité. Le paysan vise le praticable, non le “paysage”, même si j’ai rencontré un paysan d’Ardèche qui m’a dit « tous les matins, je viens là, et je regarde » montrant la vue à côté de sa maison. Dans le Queyras, seule montagne que je connaisse, les habitants regardent leur paysage, lequel, presque naturel, ne reçoit qu’un minimum de gestes agricoles. J’ai un peu fréquenté les Béarnais, sensibles je crois à leur campagne.
L’écriture nomme ces relations muettes ; la photo cadre une portion de monde fixe ; les mots suivent le temps des gestes. La photo aussi finalement : une de mes premières photos c’est un ruisseau, je l’ai photographié pendant 40 ans...
Propos recueillis le 10 octobre 2020, lors d'une visite chez Jean-Loup Trassard, à son invitation, dans son domaine du Poirier à Saint Hilaire du Maine en Mayenne (par l'entremise de Martin de la Soudière, qui n'a pas souhaité interagir dans l'entretien. / Isabelle Favre
Ci-dessous : La grâce du sillon (2020), bande annonce. Ce film de Cyril Le Tourneur d'Ison explore la mémoire du paysage mayennais qui conserve la trace d’héritages anciens. Mais cette mémoire est menacée de disparaître. Témoin de cette disparition, un épouvantail vagabonde dans le paysage de la Mayenne. Il assiste secrètement à la métamorphose du monde rural depuis la fin de la civilisation paysanne, qui engloutit peu à peu les traces du passé, celles d’un paysage construit depuis des siècles.Ce film explore la mémoire du paysage mayennais qui conserve la trace d’héritages anciens. Mais cette mémoire est menacée de disparaître. Témoin de cette disparition, un épouvantail vagabonde dans le paysage de la Mayenne. Il assiste secrètement à la métamorphose du monde rural depuis la fin de la civilisation paysanne, qui engloutit peu à peu les traces du passé, celles d’un paysage construit depuis des siècles.
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