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Kurdes : la nouvelle trahison

Combattantes des YPJ, les Unités de protection de la femme, une force armée entièrement féminine kurde

créée en 2013 au Rojava (Nord-Est de la Syrie). Wikimedia commons


Dans la Syrie d’après Assad, l’espoir d’un modèle fédéral démocratique et pluraliste, porté notamment par les Kurdes, est en train d’être méthodiquement écrasé. Sous l’impulsion d’Erdogan, avec la complicité active ou silencieuse de Trump, Netanyahou et des puissances occidentales, une offensive politique et militaire vise à liquider le Rojava et ses forces d’autodéfense. Témoin, depuis plus de vingt ans, des territoires kurdes de Turquie et d’Irak, Michel Strulovici rappelle ce que ces peuples ont déjà commencé à bâtir, avant d’être une nouvelle fois trahis. Une page sombre s’écrit une fois de plus dans l’histoire d’un peuple sacrifié.



Ils ont brûlé nos collines, mais le vent n’en finit pas de les nommer.

Derrière les pierres, les rivières se souviennent.

Quatre frontières, quatre blessures, et la même langue coupée au couteau.

Nous n’avons pas d’État, mais nous avons nos morts.

Et c’est parfois plus que des drapeaux.

Omed Quarani, Les Habitants du Silence (éditions Recours au Poème, 2025)


La tragédie en cours, dans cette Syrie d’après Assad, annihile l’espoir d’un pays où ses peuples, d’origine et de confession diverses, pourraient cohabiter dans une fédération de régions autonomes. Ce dont rêvaient les Kurdes, et qu’ils commençaient à construire.


Le dictateur turc Erdogan, mentor du président syrien (intérimaire) Ahmed al-Charaa (anciennement connu sous son nom de guerre Abu Mohammed al-Jolani), attise le conflit pour tenter d’en finir avec les mouvements d’émancipation kurdes. Le mouvement Hay’at Tahrir al-Cham (HTAC), dirigé par al-Charaa, doit beaucoup à Ankara. C’est Erdogan qui lui a fourni armes, soutien logistique et appui diplomatique, transformant ce mouvement islamiste en proxy.


Le 3 février 2925 à Ankara, rencontre entre Ahmed al-Charaa et xxx Erdogan
Le 3 février 2925 à Ankara, rencontre entre Ahmed al-Charaa et xxx Erdogan

Ce qui s’organise aujourd’hui contre les Kurdes a été pensé et conclu le 3 février 2025, il y a tout juste un an, lors d’une rencontre à Ankara entre les dirigeants turc et syrien. Erdogan insista pour que soit empêchée toute création d’un État syrien fédéral, car il craignait l’installation d’une région kurde autonome à sa frontière. Sa pression pour qu’il en soit ainsi n’a eu de cesse depuis.

Aussi se félicite-t-il aujourd’hui de l’offensive de Damas contre les Kurdes à Rakka et Deir ez-Zor. Il soutient également « l’accord de cessez-le-feu en 14 points » imposé aux FDS (les forces kurdes d’auto-défense). D’autant qu’il reflète à la lettre ses exigences : retrait kurde et contrôle frontalier. Lors d’un appel téléphonique, le 18 janvier 2026, Erdogan insistait auprès d’al-Charaa pour que les choses soient claires : il faut éliminer totalement le « terrorisme », c’est-à-dire liquider les FDS, le Rojava (1) et sa société égalitaire.


Trump et Netanyahou trahissent, Macron aussi


Cette offensive contre les régions gérées par les mouvements kurdes n’aurait pu débuter sans le feu vert donné par Trump, qui négocie un nouvel ordre à sa botte au Moyen-Orient. Tom Barrack, son émissaire dans la région, n’a-t-il pas déclaré, sur son compte X, mardi 20 janvier 2026, « que la mission anti-EI des forces kurdes (FDS) n’a plus de raison d’être » ? Le message est clair : ne comptez plus sur nous. Vous étiez nos alliés, nous vous avons remplacés par vos agresseurs !


Ahmed al-Charaa et Donald Trump à la Maison Blanche, le 10 novembre 2025.
Ahmed al-Charaa et Donald Trump à la Maison Blanche, le 10 novembre 2025.

Trump clôt ainsi l’engagement militaire américain en Syrie tout en soutenant le nouveau gouvernement de Damas d’Ahmed al-Charaa. Rappelons qu’il reçut très rapidement cet ancien dirigeant terroriste d’Al-Qaïda et de Daech à la Maison Blanche, le 10 novembre 2025. Lors de sa visite à Riyad, le 13 mai 2025, Trump avait été convaincu de normaliser ses relations avec le nouveau pouvoir syrien par le dirigeant saoudien Mohammed ben Salmane, un de ses soutiens. Ainsi furent levées les sanctions, et Damas fut intégré dans une supposée coalition internationale contre Daech. Ce retournement d’alliances permet à Trump de retirer ses forces militaires du nord-est syrien et, en levant les sanctions contre le régime de Damas, de « libérer » 216 milliards de dollars pour la reconstruction, en donnant priorité aux firmes américaines, notamment dans l’extraction du pétrole et du gaz.


Dans ce lâchage général des Kurdes, le gouvernement de Netanyahou n’est pas en reste. Celui-ci, partant du principe que l’ennemi de mon ennemi est mon ami, soutenait les forces kurdes syriennes (FDS/YPG) depuis octobre 2019. Cet appui faisait suite au retrait américain ordonné par Trump alors que les Kurdes subissaient l’offensive turque, titrée, comme pour un roman d’Orwell, "Source de Paix". Tsahal entraîna militairement les Kurdes irakiens et syriens. Début janvier 2026, main sur le cœur, le ministre des Affaires étrangères du gouvernement d’extrême droite, Gideon Sa’ar, a beau expliquer que les Kurdes restent des « alliés naturels pro-occidentaux » face à Damas et Ankara, ce ne sont là que des paroles.


Dans la réalité, comme le rapporte l’AFP le 6 janvier 2026, la Syrie et Israël sont « rassemblés sous une structure commune supervisée par les États-Unis pour garantir la sécurité » entre les deux parties. Elles « ont décidé de mettre en place un mécanisme conjoint de fusion – une cellule de communication dédiée – afin de faciliter la coordination immédiate et continue de leur partage de renseignements, de la désescalade militaire, de l’engagement diplomatique et des opportunités commerciales, sous la supervision des États-Unis », a précisé le département d’État. Ce communiqué a été publié au terme de négociations secrètes tenues à Paris entre les représentants israéliens – des proches de Netanyahou (Yechiel Leiter et Roman Gofman) – et syriens (Assaad al-Chaibani et Hussein Salameh), sous médiation américaine (Steve Witkoff et Tom Barrack).

La « cellule de communication » qui en émane vise large. Israël et la Syrie vont faire collaborer leurs services de renseignements, organiser la désescalade militaire (c’est-à-dire stopper les frappes israéliennes au sud de la Syrie), promouvoir l’engagement à résoudre les problèmes diplomatiquement, créer des opportunités commerciales et nouer des relations sécuritaires durables. Autant dire que tout soutien aux forces kurdes appartient désormais au passé.


L’attitude de l’Élysée ressemble comme deux gouttes de sang à ces lâchages. Le 21 janvier dernier, le Quai d’Orsay réaffirme une « pleine solidarité » avec les Kurdes, qualifiés de « frères d’armes » contre Daech, tout en soutenant les négociations pour leur intégration dans l’État syrien unifié, en coordination avec les États-Unis. L’Élysée publie un communiqué, le 22 janvier, appelant à un cessez-le-feu permanent respectant l’unité syrienne et la sécurité des civils kurdes à Kobané ou Hassaké. Ce qui signifie, dans les faits, que les FDS doivent déposer les armes et se retirer, entre autres, de ces régions.

Pour bien situer le niveau de ces trahisons, il faut nous souvenir combien furent essentiels les combattantes et les combattants kurdes pour stopper et vaincre les terroristes de Daech dans ce qui apparaissait alors, pour eux, comme une marche triomphale. Les armes étaient souvent américaines ou françaises, le sang était kurde. Dans cette guerre de cinq ans contre Daech, nombre de combattantes et combattants kurdes se sont sacrifiés. Entre 2014 et 2019, de la bataille de Kobané à celle, finale, de Baghouz, ce sont 11.000 combattantes et combattants qui tombèrent et 21.000 qui furent grièvement blessés. Soit le tiers des forces des FDS. Comme nous les aimions alors. Comme les "séries" françaises, telles Le Bureau des légendesNo man’s land ou Cœurs noirs, savaient vanter le courage et l’intelligence de ces jeunes Kurdes au combat, les seuls à faire barrage sur le terrain au déferlement des terroristes islamistes dirigés par Abou Bakr al-Baghdadi. Ce sont eux qui stoppèrent le Califat en voie d’extension.

Le martyre du peuple kurde (Sèvres / Lausanne)


Ce martyre vécu par les Kurdes n’est en rien le fruit du hasard. Un État leur avait pourtant été promis par le Traité de Sèvres, le 10 août 1920. Signé entre les Alliés (France, Royaume-Uni, Italie) et le gouvernement ottoman d’Istanbul, ce traité prévoyait pour la première fois une reconnaissance internationale des Kurdes. Ce traité avait notamment créé une commission interalliée (britannique, française, italienne) chargée de préparer l’autonomie locale des territoires à majorité kurde (est de l’Euphrate, sud de l’Arménie, nord de la Syrie/Mésopotamie). Il affirmait le droit à l’indépendance, à deux conditions : si, dans l’année suivant le traité, une majorité kurde extérieure à ces zones demandait à la Société des Nations (SDN) son indépendance, et si la SDN l’estimait viable, la Turquie devrait s’y soumettre et renoncer à tout droit sur ces territoires.

Mais ces promesses ont été considérées, de fait, comme de simples chiffons de papier par les nations signataires. Le traité suivant concernant la région, celui de Lausanne, du 24 juillet 1923, oublia tout simplement de parler des Kurdes. Signé entre les Alliés et le gouvernement d’Ankara dirigé par Mustafa Kemal, ce traité n’évoque ni autonomie, ni indépendance. Le représentant turc y affirme que les Kurdes sont des « Turcs des montagnes », racialement et culturellement identiques. Si certains articles garantissent des droits linguistiques et culturels aux « non-musulmans » (Grecs, Arméniens), les signataires, sous l’insistance des Turcs, excluent explicitement les Kurdes de cette protection en niant leur existence nationale. L’usage du kurde est toléré six mois, puis interdit dès 1924.


En juillet 1930, dans la vallée de Zilan (province de Van), l’armée kémaliste massacre plusieurs milliers de Kurdes, détruisant des dizaines de villages. Présentée alors comme une « victoire » de l’État turc, l’opération visait à briser la révolte d’Ararat et à terroriser la population kurde. Zilan demeure, avec Dersim, l’un des symboles les plus sombres de la politique de répression et de « turquisation » imposée au Kurdistan de Turquie.
En juillet 1930, dans la vallée de Zilan (province de Van), l’armée kémaliste massacre plusieurs milliers de Kurdes, détruisant des dizaines de villages. Présentée alors comme une « victoire » de l’État turc, l’opération visait à briser la révolte d’Ararat et à terroriser la population kurde. Zilan demeure, avec Dersim, l’un des symboles les plus sombres de la politique de répression et de « turquisation » imposée au Kurdistan de Turquie.

Lausanne enterre donc définitivement le projet d’État kurde, divisant le Kurdistan entre Turquie (au sud-est), Irak (sous autorité britannique), Syrie (sous autorité française) et Iran. Les révoltes kurdes seront toutes noyées dans le sang. Comme celle de 1925 dans la province de Diyarbakır, au sud-est de la Turquie. Comme celle, en 1930, autour du célèbre mont Ararat, à la frontière turco-iranienne, puis à Dersim, en 1937, au centre oriental de la Turquie. Pour mater cette révolte, l’armée turque détruisit plus de 60 villages et massacra 70.000 Kurdes.


À la suite de toutes ces révoltes, la répression est, elle aussi, violente. À Dersim, par exemple, après la répression initiale (bombardements aériens et exécutions sommaires), une vaste « campagne de nettoyage » (tarama) fut lancée en août-septembre 1938, visant à éradiquer toute résistance résiduelle. Des villages entiers furent rasés, des civils furent asphyxiés dans les grottes où ils avaient trouvé refuge, et ces massacres indiscriminés frappèrent hommes, femmes et enfants. 10.000 personnes furent déportées vers l’ouest de la Turquie. Des dizaines de milliers d’autres fuirent en exil, en Syrie ou en Irak, vidant la région de sa population autochtone.


Les prémisses d'un État kurde


En avril 2004, j’ai pu constater, de visu, ce que « occupation militaire » veut dire. Missionné pour former des journalistes de la télévision kurde à Erbil, au Kurdistan irakien, j’ai parcouru les 250 kilomètres de route qui mènent de Diyarbakır, capitale du pays kurde en Turquie, jusqu’au poste frontière de Silopi, à l’entrée du Kurdistan irakien. Cette région vivait en état de siège. Tout au long de la route, comme dans la traversée des villes, l’armée d’Ankara patrouillait, en alerte, parmi les barbelés, les postes militaires, les miradors, les patrouilles en automitrailleuses. L’arrogance de l’occupant, l’humiliation et la colère silencieuse des occupés.



En février 2016, une femme fuit le quartier de Firat, à Nusaybin, par crainte des combats entre l’armée turque et les rebelles kurdes, le 18  février. Photo Emilien Urbano / MYOP.
En février 2016, une femme fuit le quartier de Firat, à Nusaybin, par crainte des combats entre l’armée turque et les rebelles kurdes, le 18  février. Photo Emilien Urbano / MYOP.

Avec le journaliste Bruno Le Dreff et le regretté Jean-Claude Bourbault, acteur et coach du positionnement des voix, "missionnés" comme moi (2), je me souviens particulièrement de notre pause déjeuner dans un bistrot, à mi-chemin, aux alentours de Nusaybin, l’ancienne Nisibe antique. L’étonnement des clients devant l’arrivée de trois étrangers, Français de surcroît, se transforma en accueil chaleureux quand notre chauffeur de taxi, kurde, expliqua que nous partions aider la région kurde irakienne. Tous avaient des étincelles dans les yeux et des sourires qui ne laissaient planer aucun doute sur l’estime portée à cette région sœur d’Irak. Quand nous arrivâmes à destination, nous plongions dans une atmosphère tendue certes (des attentats islamistes avaient tué plus de cent personnes à Erbil en janvier), mais la gaîté était palpable. Les enfants jouaient au foot dans le parc non loin de l’hôtel et, comme un secret ne peut être gardé longtemps là-bas, nous avions été rapidement identifiés: les gamins nous saluaient tous avec des « Zidane ! » exubérants.


Au cours de cette mission, nous avons pu constater le fonctionnement normal des prémisses d’un État indépendant, et donc de sa possibilité. Ces Kurdes irakiens commençaient déjà à accueillir, dans la région d’Erbil, des centaines de familles chrétiennes fuyant les persécutions d’Al-Qaïda, après ses attentats contre cinq églises à Bagdad et Mossoul. Le Gouvernement régional du Kurdistan représente, à ce jour, le seul succès kurde institutionnalisé. Né de la no-fly zone imposée par les alliés après la guerre du Golfe de 1991, il émerge avec les élections de 1992, les premières organisées en toute liberté, qui opposaient Massoud Barzani, leader du Parti démocratique du Kurdistan (PDK) basé à Erbil, à Jalal Talabani, chef de l’Union patriotique du Kurdistan (UPK ou PUK) implanté à Souleimaniyeh.


Grâce à cette intervention, essentiellement américaine et qui visait à s’approprier les ressources pétrolières irakiennes, les Kurdes ont pu commencer à décliner le mot liberté. Lors de notre arrivée à l’hôtel Hilton d’Erbil, j’avais été surpris de voir flotter, à deux cents mètres de là, un drapeau rouge avec la faucille et le marteau. M’en étonnant auprès de notre guide, il s’étonna de mon étonnement. Oui, c’est bien le drapeau du Parti communiste kurde. Oui, ce parti est non seulement autorisé, mais il a des élus à l’Assemblée.

Ainsi, l’intervention de Bush junior contre Saddam Hussein avait sorti de la clandestinité le PC local ! Elle avait également stoppé l’épuration ethnique contre les Kurdes irakiens que menait le dictateur de Bagdad, au pas de charge. De 1986 à 1989, l’offensive de terreur menée par Ali Hassan al-Majid – surnommé "Majid le Chimiste", cousin de Saddam Hussein – avait fait 182.000 morts, rasé 4.500 villages et gazé Halabja le 16 mars 1988, tuant 5.000 civils au gaz moutarde et tabun, et en blessant 10.000 autres. Reconnu comme génocide par l’Union européenne et le Royaume-Uni en 2013, ce crime a soudé toute une génération autour des Barzani et des Talabani.


Rappelons également que cette région autonome a accueilli et protégé nombre de persécutés par l’État islamique : 300.000 Yézidis de Sinjar en 2014, 150.000 chrétiens de Bartella, ces deux villes de la province de Ninive autour de Mossoul. 800 000 Syriens fuyant Manbij et Raqqa y ont également trouvé refuge.


La ville d'Erbil (anciennement Arbela) au Kurdistan irakien entoure l'ancienne citadelle où des traces de plus de six millénaires d'habitation humaine ont été mises au jour. Photo Golden Eagle Global, Kurdistan, Irak
La ville d'Erbil (anciennement Arbela) au Kurdistan irakien entoure l'ancienne citadelle où des traces de plus de six millénaires d'habitation humaine ont été mises au jour. Photo Golden Eagle Global, Kurdistan, Irak

La Constitution irakienne de 2005 a entériné l’autonomie du Kurdistan. Son gouvernement, qui fait rêver l’ensemble des Kurdes du monde entier, administre 40.000 kilomètres carrés habités par 6 millions d’habitants. Erbil, une des plus anciennes villes de l’humanité, habitée en continu depuis 5.000 ans, est une capitale mêlant constructions millénaires et bâtiments à la pointe de la modernité. L’économie repose sur le pétrole : 450 000 barils par jour, acheminés via le pipeline Kirkouk-Ceyhan en Turquie, générant 1,5 milliard de dollars annuels. Le PIB par habitant y atteint 7 200 dollars, contre 4 500 à Bagdad. Ces relations économiques privilégiées avec le pouvoir d’Ankara expliquent en partie les désaccords politiques et idéologiques entre les organisations kurdes irakiennes et syriennes.

Le dirigeant historique Massoud Barzani avait organisé, contre l’avis du pouvoir à Bagdad, un référendum sur l’indépendance, le 25 septembre 2017. Celle-ci fut approuvée par 92,73% des votants, soit 3,3 millions de Kurdes irakiens. Bagdad réagit immédiatement : le 1er octobre, l’armée irakienne s’empara de Kirkouk et de ses champs pétrolifères. Un coup dur fut porté aux revenus pétroliers de la région autonome, qui chutèrent de 8 à 1,2 milliard de dollars annuels.


Le leader historique kurde démissionna. Depuis 2019, c’est son fils, Mésrour, qui dirige la région et navigue entre indépendance rêvée et survie économique. Signe des difficultés présentes, les jeunes instruits émigrent massivement – 50 000 par an vers l’Europe. Surveillé de près par Bagdad, Ankara et Téhéran afin de limiter son influence, le gouvernement autonome kurde d’Irak demeure un exemple vivant, un laboratoire, pour ce peuple écartelé entre quatre États : Irak, Iran, Turquie et Syrie.


Les Kurdes constituent la plus grande nation sans État souverain au monde, avec une population estimée entre 35 et 40 millions d’individus. La Turquie en abrite le plus grand nombre, entre 15 et 20 millions, concentrés dans le sud-est anatolien. L’Iran en compte 8 à 10 millions. L’Irak, comme nous l’avons vu, en dénombre 5 à 6 millions et la Syrie, 2 à 3 millions. À cela s’ajoute une diaspora massive : 1,5 million de Kurdes vivent en Europe, dont 250.000 en France et 500.000 dans les États de l’ex-URSS.


Leur identité culturelle transcende les frontières artificielles imposées par les États modernes. La langue kurde, branche iranienne de la famille indo-européenne, est commune, avec des variations entre les communautés des différents États. Et la géographie joue ici un rôle décisif dans leur histoire : le plateau du Kurdistan historique s’étend sur 1 000 kilomètres, des crêtes du Zagros irano-irakien au Taurus turc, culminant à 3 000 mètres, offrant depuis des millénaires un refuge contre les invasions perses, arabes ou ottomanes.


Ankebut | Female Spider (2023), installation‑performance vidéo de l’artiste et journaliste kurde Zehra Doğan, centrée sur la résistance féminine. Elle y tisse une toile avec des cheveux humains sur des barbelés, métaphore d’un corps de femme pris dans les dispositifs de guerre et d’enfermement, mais qui transforme ces instruments de contrôle en espace de solidarité, de mémoire et de lutte. L’œuvre s’inscrit dans ses recherches sur l’emprisonnement, la déculturalisation et les formes d’auto‑organisation des femmes kurdes face à la violence étatique et patriarcale. www.zehradogan.net

Si les musulmans sunnites représentent les deux tiers de ce peuple, ceux-ci vivent en bonne intelligence avec les Yézidis, les Alévis, les chiites, les zoroastriens minoritaires, les chrétiens – qu’ils soient assyriens ou syriaques – et les athées. Élément remarquable dans toute cette région et dans cette civilisation, les femmes occupent une place centrale. De la tradition des amazones médiévales à la « jineology » théorisée au Rojava par Abdullah Öcalan, le dirigeant du PKK emprisonné depuis 24 ans sur une île de la mer de Marmara, cette idéologie combat le masculinisme et promeut l’égalité entre hommes et femmes. Elle relie féminisme, écologie sociale et confédéralisme démocratique. Cette stricte égalité frappe particulièrement au combat, où les unités féminines des Unités de protection du peuple (YPG), bras armé du Parti de l’union démocratique (PYD), font en ce moment même la démonstration de leur courage et de leur efficacité.

L’histoire kurde est une suite de résistances brisées depuis Saladin le Magnifique, ce Kurde fondateur de la dynastie ayyoubide au XIIe siècle. Les tentatives d’instaurer l’indépendance, comme l’éphémère République de Mahabad en 1946 en Iran (3), ont été vaincues et violemment, sinon atrocement réprimées. En Turquie, les 18 millions de Kurdes continuent de vivre sous la botte d’Erdogan, malgré les concessions de leur leader emprisonné, qui a pourtant renoncé à la lutte armée. Mais la dissidence kurde se poursuit en Turquie, en Syrie et en Iran, malgré la répression. À l’exemple des mères de Diyarbakır, qui, par leurs sit-in hebdomadaires, demandent des comptes à Erdogan sur les disparus, victimes de l’armée d’occupation.


Le grand poète contemporain kurde Cigerxwîn écrivit en 1973 ce poème intitulé « Qui suis-je ? » (Kîme Ez ?) qui dit tout de cet espoir : (4)


« Je garde une poignée de terre de mon village,

là où nul ne revient plus.

À l’exil, j’écoute le monde passer,

et l’espoir n’attend pas les cartes.

Un mot : demain.

Je le tends au vent.

S’il franchit la frontière, il sera à tous. »

 

Michel Strulovici

 

NOTES


(1) Le Rojava, région autonome du nord-est de la Syrie, incarne une expérience démocratique unique, née en 2012, au cœur de la guerre civile syrienne. Inspiré par le confédéralisme démocratique d'Abdullah Öcalan, ce territoire kurde majoritaire promeut l'autogestion, l'écologie et l'émancipation des femmes. Profitant du retrait des forces d' Assad en juillet 2012, les Unités de protection du peuple (YPG) et le  Parti de l'Union démocratique (Partiya Yekîtiya Demokrat en kurde), principal parti politique kurde  syrien fondé en 2003. ont proclamé l'autonomie des trois cantons d'Afrin, Kobané et Jazira (Cizîrê). Cette "révolution de Rojava" s'appuie sur une organisation en communes et conseils locaux, transcendant les clivages ethniques et religieux entre Kurdes, Arabes, Assyriens et Yézidis. Malgré des critiques sur la répression d'opposants internes, elle s'est imposée face aux djihadistes comme Daesh, notamment lors de la bataille héroïque de Kobané en 2014-2015


(2) Nous étions envoyés par le CIFAP, le centre de formation aux métiers de l 'audiovisuel, que dirigeait mon regretté ami Jérôme Kanapa. « Missionnés » par le ministère des Affaires étrangères et l ' Ambassade de France à Bagdad, nous resterons deux semaines auprès des journalistes de Zagros TV, la chaine du PDK, le parti majoritaire au Kurdistan. Je raconte cette aventure dans mes Évanouissements. Chroniques des continents engloutis », Editions du Croquant, pp. 600 et la suite.


(3) La République de Mahabad fut un État kurde éphémère proclamé en 1946 dans le Kurdistan iranien, durant la crise irano-soviétique, juste après la seconde guerre mondiale. Profitant du retrait iranien lors de l'occupation alliée ( avec les troupes soviétiques au nord), Qazi Muhammad, chef religieux et nationaliste, fonda la république le 22 janvier 1946 à Mahabad (capitale), avec un soutien soviétique limité. Elle couvrait un territoire étroit le long des frontières Irak-Turquie-URSS, incluant Baneh, Naqadeh et Urmia. Elle  promut la langue kurde, l'enseignement gratuit et obligatoire et lança une réforme agraire. Abandonnée par l'URSS, en  fin 1946 sous pression ONU, l'armée iranienne écrasa cette République le 15 décembre 1946. Qazi Muhammad et les dirigeants furent pendus le 31 mars 1947.


(4) Cigerxwîn (1903-1984), de son vrai nom Şêxmûs Hesen, est un poète, écrivain et militant kurde majeur du XXe siècle, considéré comme l'un des pères de la littérature kurde moderne. Né en 1903 à Hesar près de Batman (Empire ottoman, Kurdistan turc actuel), orphelin jeune, il fuit en 1914 vers Amuda en Syrie. Étudiant la théologie, il devient mollah en 1921, publie ses premiers poèmes dans la revue Hawar après la révolte de Sheikh Said (1925), et s'engage politiquement. Il devient militant du Parti communiste syrien, puis du Parti démocratique kurde de Syrie. Emprisonné à Damas, en 1963, il rejoint l'insurrection de Barzani au Kurdistan irakien en1969, puis fuit au Liban et en Suède.

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