L'Affaire Abdallah : autopsie d’une détention hors norme
- Nicolas Villodre
- il y a 8 minutes
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Georges Abdallah de retour à Beyrouth en juillet 2025
Dans un documentaire fouillé qui sort en salle ce 8 avril, Pierre Carles revient sur le parcours de Georges Abdallah, entre accusations de terrorisme, enjeux géopolitiques et détention hors norme. Une enquête qui interroge autant la justice que le traitement médiatique d’une affaire restée sensible pendant des décennies.
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Pierre Carles signe un long métrage documentaire et documenté, consacré à l'affaire Abdallah. À la double affaire, devrait-on dire : celle des actes terroristes qui lui furent imputés par la justice française et celle de son interminable, pour ne pas dire, perpétuel passage par la case prison.
Le dossier de presse du film résume les faits : « favorable à la lutte armée contre Israël et ses alliés américains, Georges Abdallah rejoint les Fractions Armées Révolutionnaires Libanaises. En riposte aux ingérences et agressions israéliennes, les FARL prennent pour cible des militaires américains ou israéliens, surtout en France. En janvier1982, Charles R. Ray, attaché militaire américain, est tué à Paris. En avril, Yacov Barsimantov, diplomate israélien agissant pour les services secrets, l’est à son tour. Le 24 octobre 1984, Georges Abdallah est arrêté à Lyon (...), accusé de détention d’armes et de faux papiers et condamné à 4 ans de prison, ce qui ne satisfait pas du tout les autorités américaines. Avec une remise de peine, il aurait pu sortir en 1986 ».
En 1986, cependant, une série d'attentats ensanglante Paris — revendiqués, cette fois, par un Comité de Solidarité avec les Prisonniers Politiques Arabes et du Proche-Orient. Ces opérations, conduites par des agents iraniens, constituent une riposte au soutien militaire français à l'Irak en guerre contre la République islamique. Le film souligne qu'à la différence des actions précédentes, celles-ci ne visaient aucune cible précise : menées à la bombe, elles frappaient aveuglément. Des images d'archives et d'actualités télévisées de l'époque montrent leurs effets, les nombreuses victimes et dégâts, notamment de ceux qui eurent lieu rue de Rennes, une des artères commerçantes les plus fréquentées par les Parisiens.
Pierre Carles eut l'occasion de croiser Georges Abdallah au parloir de la prison de Lannemezan alors qu'il rendait visite à un autre prisonnier politique. Contacté bien plus tard par Isabelle Vallade, membre du comité de soutien à Abdallah, il a alors enquêté personnellement pour connaître les raisons de l'anormalement longue durée d'incarcération de celui-ci. Ses investigations ont eu pour résultat un article dans Le Monde diplomatique, une bande dessinée chez Delcourt, illustrée par Malo Kerfriden et ce film. Deux James Bond girls, Clara Menais et Léa Gasquet, ont assisté le réalisateur et l'ont aidé à tirer les vers du nez de plusieurs protagonistes de l'affaire. Certains d'entre eux, pas trop "empressés de répondre aux demandes d'interviews", ont été filmés non pas en caméra cachée mais néanmoins de façon très "candide", au sens anglo-saxon de ce qualificatif. L'une des qualités du film est d'ailleurs de montrer le grand talent de comédiens de Laurent Fabius, de François Hollande et d'Éric Dupond-Moretti qui, depuis le tournage, a d'ailleurs fait ses preuves sur la scène d'un théâtre.
Preuve est apportée par l'image des raisons ou déraisons expliquant le rejet de neuf demandes de libération anticipée d'Abdallah, en dépit de l'avis favorable de l'administration et même de la ministre de la justice Christiane Taubira. Par l'image et par le son. Par des articles de presse, des documents comme celui exhumé par Wikileaks, un câble diplomatique adressé par Hillary Clinton à Laurent Fabius lui demandant de ne pas libérer Abdallah, inculpé pour avoir participé à l'assassinat de l'attaché militaire américain Charles R. Ray. Par le témoignage d'anciens policiers et d'ex-agents des services français ainsi que des journalistes ayant "couvert" l'affaire et reconnaissant pour certains leurs erreurs, manquant d'informations, se contentant des versions officielles ou interprétant de travers les événements.
La réflexion sur le traitement médiatique de l'affaire est aussi intéressante que le contenu lui-même du film qui reste dans la tradition du documentaire. La libération, l'an dernier, de Georges Abdallah conclut le métrage. Son accueil à l'aéroport de Beyrouth est, en quelque sorte, le happy end de toute l'affaire. Happy end cependant provisoire : le 1er avril dernier, la Cour de cassation a annulé la libération conditionnelle de Georges Abdallah, jugeant qu'il n'aurait pas dû être remis en liberté. L'affaire, décidément, n'est pas close.
Nicolas Villodre
L'Affaire Abdallah, film de Pierre Carles, 2026, 101', sortie en salles le 8 avril 2026.
Ci-dessous : bande-annonce du film


