La "nouvelle France" clivante de Jean-Luc Mélenchon
- Michel Strulovici

- il y a 3 jours
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Jean-Luc Mélenchon sur une ancienne affiche pour les élections législatives, à Strasbourg, le 9 juin 2022. Photo Jean-François Badias / AP
Portée par Jean‑Luc Mélenchon, la notion de « nouvelle France » s’est imposée en quelques mois au cœur du débat public, en miroir du récit identitaire de l’extrême droite. En prétendant refonder le peuple autour des « bigarrés » et des quartiers populaires, elle articule populisme de gauche, créolisation culturelle et stratégie électorale. Mais derrière le slogan et les phrases à effet, cette notion révèle la faiblesse d’un discours essentialiste, qui divise et stigmatise au lieu d’émanciper et unir.
les humanités, ça n'est pas pareil.
Chroniques, analyses, récits, "hors-pistes" : pour rester à l'affût :
L'irruption et l'enracinement de la notion de “nouvelle France” créent l'événement rhétorique de cette année politique, sur un front opposé à celui du “grand remplacement” de Renaud Camus porté par Éric Zemmour et l’extrême droite.
Ce concept de « nouvelle France » a été explicitement formulé par Jean-Luc Mélenchon lors d’un meeting à Lyon le 6 juin 2024 : « Cette nouvelle France, c’est nous, les bigarrés, les mélangés qui refusons absolument le venin qui leur permet de rester au pouvoir – la division du peuple par le racisme ».
Cette déclaration ne se contentait pas de décrire un état de fait, elle posait les bases d’un projet politique qui entend redéfinir le « peuple » comme acteur central de la refondation nationale. Précédée par des allusions au peuple comme à un « nouvel acteur » dès octobre 2023, à Casablanca, cette idée s’étoffe au fil du temps dans les écrits et déclarations de Jean-Luc Mélenchon.
Sur son blog du 10 février 2026 (« Pourquoi veulent-ils salir la "Nouvelle France" ? »), le leader insoumis développe : « Au total, "la Nouvelle France" c’est à la fois un fait, un projet et son moyen populaire. C’est le remplacement de générations sur des bases culturelles entièrement nouvelles, une créolisation des cultures présentes ».
Et dans son billet du 30 mars 2026 (« Qu’est-ce que la nouvelle France ? »), utilisant la démarche qui lui est habituelle et qui fascine tant ses jeunes militants, il inscrit cet état des lieux dans une perspective historique : « Si l’on prend comme référence l’année de naissance de notre régime politique, la Ve République, la France a connu d’importantes mutations sociologiques, économiques et même anthropologiques ».
Par ce concept, Jean-Luc Mélenchon s’efforce de contrer le récit national de l’extrême droite et de synthétiser plusieurs dimensions : l’aspect démographique (le métissage urbain), culturel (la « créolisation », inspirée d’Édouard Glissant), politique (le bloc populaire anti-élites) et écologique (la nécessité d’une « civilisation humaine » face au changement climatique). C’est donc un véritable concept “couteau suisse”. À l’approche des municipales de mars 2026, cette nouvelle manière de voir la société française visait à mobiliser les « quartiers populaires » et la jeunesse. Et elle a obtenu un certain succès électoral.
Pourtant, cette invention de la « nouvelle France » survole bien rapidement les tensions profondes existant entre son ambition unificatrice et les réalités d’une société française marquée par des clivages territoriaux, de classes et sociétaux persistants, qui tendent même à s’aggraver.
Si nous examinons le contexte historique, l’évolution idéologique, les contradictions internes et les traductions électorales concrètes de ce concept, on mesure, tout à la fois, sa portée stratégique et ses limites potentielles.

Enluminure montrant Philippe Auguste face à Otton IV à la bataille de Bouvines.
Grandes Chroniques de France. / Bibliothèque nationale de France, Fr. 2813, fol. 253. Vers 1375.
Huit siècles pour forger la France
Pour évaluer la viabilité de l’analyse et du projet proposé par Jean-Luc Mélenchon, il est essentiel de rappeler, en tout premier lieu, que la nation française est le résultat d’un processus millénaire de convergence lente et souvent conflictuelle.
Dès 987, l’élection d’Hugues Capet instaure, certes, la dynastie capétienne, mais le royaume demeure un ensemble féodal fragmenté, où les seigneuries locales prédominent.
Le règne de Philippe Auguste (1180-1223) marque un tournant, avec la centralisation de l’administration et l’agrandissement du domaine royal. À cet égard, il y a un avant et un après la bataille de Bouvines avec la victoire complète de Philippe Auguste, le 27 juillet 1214. Ce jour-là, à quinze kilomètres de Lille (gros bourg de dix mille habitants), il défait une coalition internationale menée par l’empereur du Saint Empire germanique Otton IV et le roi d’Angleterre Jean sans Terre. « Victoire, comme on l’a dit et répété, fondatrice : les assises de la monarchie française en furent décidément raffermies. » écrit l’historien Georges Duby (1). Puis, avec la fin de la Guerre de Cent Ans en 1453 – avec les victoires de Charles VII et le rôle symbolique de Jeanne d’Arc – se dessinent les contours territoriaux de l’Hexagone moderne.
L’ordonnance de Villers-Cotterêts, promulguée par François Ier le 1er août 1539, constitue, elle aussi, une étape décisive, qui impose le français comme langue des actes judiciaires et administratifs et amorce l’érosion des parlers régionaux (occitan, breton, gascon).
Sous Louis XIV (1643-1715), l’absolutisme se traduit par une administration centralisée et une armée nationale permanente, forgeant un premier sentiment d’appartenance étatique. La Révolution française accélère le mouvement : la proclamation de la République « une et indivisible » le 24 juin 1793, suivie de la levée en masse du 23 août 1793, transforme les sujets en citoyens soldats unis par un idéal commun.
Au XIXe siècle, les lois de Jules Ferry achèvent l’homogénéisation culturelle du pays. L’une, en mars 1882, instaure l’enseignement primaire gratuit, laïque et obligatoire. L’autre, en 1872, crée la conscription universelle. Mais ce n’est qu’après la guerre de 14-18 que le français devient la langue quotidienne de la majorité des Français ruraux.
Ainsi, près de huit siècles séparent le royaume capétien fragmenté de notre nation républicaine unifiée. Jean-Luc Mélenchon, en invoquant des “mutations anthropologiques” depuis l’instauration de la Cinquième République, accélère symboliquement ce calendrier. Pierre Rosanvallon rappelle pourtant, dans ses travaux, qu’un peuple ne se décrète pas : il se construit dans la durée, au fil d’une négociation continue entre la diversité des expériences vécues et un projet commun partagé.
Refonder la nation par le seul discours, transformer l’imaginaire français à marche forcée, ne participe-t-il pas plutôt d’une pensée magique que d’une analyse politique et historique ?
Le politologue argentin Ernesto Laclau (à gauche, en 2012) et la philosophe politique belge Chantal Mouffe (à droite, en 2013)
sont à l'origine de la théorisation du populisme de gauche. Photos Xavier Granja Cedeño et Stephan Rhöl / Wikimedia Commons
Populisme et créolisation
Le discours mélenchonien, ou plutôt ses diverses déclinaisons nationales ont, eux aussi, une histoire. Et ils se sont profondément transformés depuis 2012. Le leader insoumis défendait alors l’apport culturel des immigrations dans le cadre d’un universalisme républicain. Un classique de la gauche. « Le métissage est une chance pour la France, un enrichissement culturel et humain », expliquait-il lors d'un meeting au Mans, le 1er avril 2012 .
En 2017, avec la naissance de LFI, il s’inspire explicitement des penseurs populistes Ernesto Laclau et Chantal Mouffe. Le peuple est conçu comme le résultat d’une opération discursive qui articule des demandes « équivalentielles » contre un pouvoir discrédité, formant un bloc hégémonique (2). Jean-Luc Mélenchon applique alors dans ses déclarations publiques la formule populiste : pour lui, le peuple, c’est tout ce qui n’est pas l’élite – ouvriers, précaires, ruraux, urbains, tous les « fâchés mais pas fachos ».
Mais l’analyse bute sur la réalité post-2022 : les classes populaires rurales et périurbaines basculent en partie vers le Rassemblement national (RN), tandis que LFI progresse dans les métropoles et les banlieues.
Le pivotement théorique du leader insoumis s’opère alors en 2023-2024, avec l’appropriation de la notion de créolisation qu'Édouard Glissant a ainsi définie dans son Traité du Tout-Monde : « La créolisation est la mise en contact de plusieurs cultures ou au moins de plusieurs éléments de cultures distinctes, dans un endroit du monde, avec pour résultante une donnée nouvelle, totalement imprévisible par rapport à la somme ou à la simple synthèse de ces éléments. » (3)
C’est à Casablanca, le 5 octobre 2023, lors d’une conférence-débat à l’université Hassan II au titre évocateur de « Nouveau monde, nouvelle humanité, nouveau peuple », que Jean-Luc Mélenchon évoque le peuple comme un « nouvel acteur » émergent. À Lyon, le 6 juin 2024, il le propose comme vecteur d’un contre-récit du « grand remplacement », épaulé en cela par l’eurodéputé LFI Younous Omarjee, qui affirme : « Il y a deux visions, celle de la droite et de l’extrême droite, qui conduit droit dans des affrontements ; face à cela, nous offrons une vision optimiste, positive de l’histoire en disant qu’il y a un débouché pacifique. »
Comme le souligne le sociologue Éric Fassin, Mélenchon s’est d’abord inscrit, en 2017, dans un « populisme de gauche » cherchant à agréger jusque des électeurs d’extrême droite autour du rejet du néolibéralisme, avant de s’orienter vers une mobilisation plus ciblée des milieux de gauche urbains et sensibles aux thématiques décoloniales.
Cette trajectoire traduit une adaptation stratégique : face à l’hégémonie droitière sur le terrain national, LFI « déplace » le curseur de son discours électoral et de son récit national vers la mise en évidence du rôle des populations françaises d’origine immigrée, particulièrement de dernière génération, dans la « production » d’une « nouvelle France ».

Houria Bouteldja, cofondatrice et ex‑porte‑parole du Parti des indigènes de la République, mouvement décolonial accusé de racialisme
et d’antisémitisme, dont les thèses ont nourri des polémiques jusque dans la gauche radicale, y compris autour de Jean‑Luc Mélenchon
et de La France insoumise. Photo Getty Images
Dissonances
Au cœur du concept réside pourtant une tension fondamentale entre les exigences du populisme et celles de la créolisation. Dans Pour un populisme de gauche, Chantal Mouffe théorise que la politique populiste réussit en articulant des identités flottantes et plurielles en un front équivalent, unifié contre un adversaire commun, simplifiant le champ politique pour créer de la cohésion. Or, la créolisation, pour Édouard Glissant, valorise des multiplicités mouvantes : identités en perpétuel entre-choc, sans fusion stable ni socle homogène.
Cette dissonance se manifeste dans la redéfinition du « nous ». Le populisme « marque 2017 » visait un bloc large et hétérogène ; la « nouvelle France » le restreint à un peuple urbain, jeune, « bigarré », opposé à une « vieille France » rurale et conservatrice, « blanche », comme la dénoncent les Indigènes de la République, ce mouvement crée par Houria Bouteldja.
Pierre Rosanvallon nous avait pourtant mis en garde dans La Société des égaux : « L’universalisme républicain peut intégrer une diversité croissante tant qu’elle s’inscrit dans un projet commun ; sans cet horizon partagé, elle risque de verser dans des logiques communautaires fragmentées » (4).
Des critiques internes à la gauche ont amplifié cette analyse. François Ruffin, ex-Insoumis, déclarait dans Le Figaro du 11 septembre 2024 que, selon lui, Mélenchon « découpe la France en segments » sur une base « spaciale et quasi raciale » : la nouvelle France des villes, vertueuse, contre la vieille France raciste des campagnes, créant une hiérarchie implicite au sein du peuple. Et Fabien Roussel, invité du « Grand entretien » de France Inter le 1er avril dernier, ajoutait que « la France insoumise [...] fait du communautarisme. Mélenchon a un concept identitaire. Il essentialise les gens ».
Sur la laïcité, l’évolution est symptomatique : Mélenchon, ancien partisan d’une application stricte de ce principe, considéré par lui jusqu’en 2015 comme un des piliers de la République, déclare en 2019 devant la commission parlementaire contre l’islamisme avoir « renoncé à mon anticléricalisme grossier » pour protéger les pratiques religieuses individuelles face à la stigmatisation. Sa participation à la marche contre l’islamophobie le 10 novembre 2019 illustre son revirement. Depuis, il a fait de la dénonciation de “l’islamophobie” un axe central de son discours, en se posant régulièrement en défenseur des “six millions de musulmans” de France. Ses adversaires lui reprochent d’avoir laissé prospérer, à la marge, des réseaux fréristes ou salafistes qui cherchent à parler au nom de cet électorat, au risque de légitimer de fait leurs prétentions représentatives. Certains de ses ex-amis, comme Alexis Corbières et François Ruffin, ne reconnaissent plus ce « nouveau » Mélenchon, ni comprennent ce qu’ils considèrent comme une dérive. Le 1er avril dernier, le député Loïc Prud’homme a quitté, lui aussi, La France insoumise en raison de ce désaccord stratégique majeur avec la ligne du mouvement depuis 2022, la jugeant « fracturante ».

Une photo de classe à Plozévet, dans le Pays Bigouden, en Bretagne, en 1921.
L'école publique a été un facteur déterminant dans la construction de l'idéal républicain, notamment par l'uniformisation de la langue.
Quoique dictée par un idéal d'inclusion, la réforme de Jules Ferry est aujourd'hui contestée comme la cause principale
de la progressive érosion des minorités linguistiques en France. Photo Nicole Plouzennec
Essentialisation et division
La question des catégories identitaires et, particulièrement, le terme de “racisé”, cristallise les contradictions de la “nouvelle France”. Utilisé dans les discours de LFI pour désigner les populations subissant des discriminations systémiques liées à leur apparence ou à leur origine, ce concept suscite des résistances théoriques et pratiques majeures. Nourri par des approches nord‑américaines du racisme structurel, il s’est imposé en France dans le sillage des courants décoloniaux, notamment autour du Parti des indigènes de la République, avant de se diffuser plus largement.
Dans une tribune publiée par Le Monde, le 2 avril 2026, suite à la victoire de Bally Bagayoko à Saint-Denis, Stéphane Beaud et Gérard Noiriel développent une critique argumentée de ce concept : « Refuser de diviser le peuple français entre les racisés et les non-racisés n’est pas nier l’existence du racisme. [...] Le mot ‘racisé’ essentialise les identités des individus à partir de leurs seuls attributs physiques apparents, ce qui aboutit à l’écrasement des autres éléments structurant leur personnalité. Celles et celles qui refusent cette étiquette ne veulent pas être enfermées dans les catégories que fabriquent les professionnels de la parole publique pour alimenter les polémiques qui les opposent ».
Gérard Noiriel, historien de l’immigration, avait déjà traité de cette question dans Race et sciences sociales (avec Stéphane Beaud) : les deux auteurs soulignaient que Le terme "racisé" reproduit paradoxalement la logique coloniale qu’il prétend combattre, en assignant des individus à une origine figée, niant leur capacité à se réinventer dans le creuset national. (5)
La « nouvelle France » de Jean-Luc Mélenchon définit pourtant un peuple où les populations issues de l’immigration et la jeunesse des quartiers populaires deviennent les moteurs d’une refondation républicaine face à un État perçu comme structurellement raciste et élitiste. Mais faire nation n’est-ce pas précisément faire exploser cette essentialisation ? L’histoire française montre que l’appartenance nationale transcende les origines par un processus d’hybridation continue. Pierre Rosanvallon soulignait dans ses réflexions que la nation républicaine opère par universalisation des particularités ; elle dissout les assignations originelles dans un destin commun, transformant les différences en richesses partagées.
Le concept de « nouvelle France », en mobilisant des catégories fixes pour lutter contre le racisme, ne risque-t-il pas de pérenniser ce qu’elle veut abolir, freinant l’émergence d’un peuple fluide mais uni ?

L'Insoumis Bally Bagayoko en 2026, nouveau maire de Saint-Denis. Photo Ed Alcock / The Guardian
Études de cas
Les études de cas, à l’occasion des élections municipales, sont particulièrement éclairantes pour situer l’impact mobilisateur – ou ses limites – des concepts de « racisés » et de « nouvelle France » que Jean‑Luc Mélenchon a lancés, avec insistance, dans le débat public.
À Saint‑Denis (Seine‑Saint‑Denis), le candidat insoumis Bally Bagayoko est élu dès le premier tour avec un peu plus de 50% des voix, battant le maire socialiste sortant Mathieu Hanotin. À l’annonce de sa victoire, il se félicite que Saint‑Denis, « avec 150 nationalités d’origines différentes », représente en fin de compte « tout ce que l’extrême droite déteste » et lance : « Saint‑Denis écrit l’Histoire. » Reportages et témoignages insistent sur la forte mobilisation des quartiers populaires et de la jeunesse, appuyée sur un tissu dense d’associations locales et de collectifs engagés sur les questions antiracistes et internationalistes, notamment autour de la cause palestinienne, même si le profil précis des votants reste difficile à documenter finement.
À Roubaix (Nord), l’insoumis David Guiraud, député sortant, domine le premier tour puis conquiert la mairie au second dans une ville parmi les plus pauvres de France, marquée par une
forte présence de populations originaires du Maghreb et, plus largement, d’Afrique du Nord et d’Afrique subsaharienne. Plusieurs enquêtes et reportages décrivent Roubaix comme un des foyers importants du salafisme en France, en évoquant un maillage associatif religieux très structuré et des quartiers où l’islam rigoriste est fortement implanté. La campagne de David Guiraud, très ancrée dans les quartiers, s’est appuyée sur des réseaux associatifs, syndicaux et religieux variés, dans un contexte où la question du « vote des électeurs musulmans » est abondamment commentée par les médias comme par ses adversaires, souvent de manière spéculative. Là encore, les données disponibles permettent de saisir une dynamique de mobilisation locale, sans qu’on puisse pour autant réduire le résultat à un simple vote « communautaire ».
Dans la métropole lilloise, les percées sont notables dans certains quartiers populaires, où la liste conduite par l’insoumise Lahouaria Addouche réalise des scores significatifs dans des zones urbaines dites « sensibles », sans parvenir toutefois à ravir la mairie au candidat socialiste. Dans le reste du département, en revanche, La France insoumise peine face aux sortants PS ou PCF, stagne dans de nombreuses communes et enregistre des revers dans les villages ruraux ; le mouvement perd même la ville de Faches‑Thumesnil, proche de Lille, qu’il dirigeait depuis 2020.

Des militants de La France Insoumise à Marseille, lors d'une manifestation contre la loi immigration, le 21 janvier 2024. Photo Sipa Press
Horizon 2027
Les dernières élections municipales mettent en évidence un clivage territorial et sociologique prononcé. La France insoumise réalise ses meilleurs scores dans les grandes agglomérations et les banlieues populaires, où ses listes dépassent fréquemment les 20%, voire davantage dans certaines communes comme Saint‑Denis ou Roubaix, tandis qu’elle reste beaucoup plus faible dans la plupart des petites villes et dans les zones rurales, où le Rassemblement national poursuit sa progression.
Cette configuration traduit l’existence d’une base militante très active, concentrée dans certains segments de l’électorat urbain et des quartiers populaires, mais aussi une difficulté persistante à élargir ce bloc au‑delà de ces territoires. Plusieurs analyses soulignent que cette stratégie permet d’obtenir des scores solides au premier tour, dans un contexte de dispersion des voix, mais qu’elle devient un handicap au second : elle limite les possibilités d’alliance et freine la capacité à rassembler un électorat plus large, pourtant indispensable dans un scrutin majoritaire.
Le concept de « nouvelle France », s’il s’efforce de traduire une partie des réalités de la démographie, de l’urbanisation, et des inégalités du pays, voit son succès bloquer sur sa capacité fédératrice. Une partie de la population se sent exclue ou rejetée par le concept de « nouvelle France » et y perçoit une remise en cause explicite de sa légitimité citoyenne. Elle se sent accusée d’être rabougrie dans des certitudes anciennes, et hors de l’Histoire en train de s’accomplir. Cette perception nourrit un clivage spatial et quasi ethnique sur le modèle des “tours contre les bourgs”. Une fracture supplémentaire dans un pays qui n’en manque pas.
En somme, cette partie de la population se sent exclue du projet mélenchoniste parce qu’elle perçoit la “nouvelle France” comme un récit qui la met en retrait, voire en opposition, plutôt que de l’intégrer à un horizon commun assez large pour embrasser à la fois diversité, métropoles, campagnes et classes populaires. Dans une large mesure, le concept de “nouvelle France” tend ainsi à servir de catalyseur à ses opposants davantage qu’il ne parvient à stabiliser un bloc majoritaire autour de lui. Dans un article paru sur le site Regards.fr le 6 avril dernier, l’historien Roger Martelli note avec justesse : « En se polarisant sur l’immigration, la proposition de "nouvelle France" peut alors exacerber la concurrence de deux souffrances : celle de l’héritier du fait colonial soumis au déni de reconnaissance et à la discrimination, et celle du dominé non immigré, sur qui pèse le poids de la relégation et l’angoisse du déclassement (…) Face à une société qui doute et qui s’inquiète, il est dangereux de se réclamer d’une France contre une autre, qu’elle soit celle de l’ancien ou du nouveau, du mouvement ou de l’immobilité, des « métropoles » ou des « périphéries », des minorités racisées ou des majorités présumées monocolores. Le seul horizon soutenable et désirable est celui d’une France qui ne blâme que l’exclusion, qui n’écarte que ce qui sépare. »
Jean-Luc Mélenchon pousse-t-il trop loin, trop vite son désir de transformation de la société française, au risque d’être atteint, et, avec lui, les forces d’émancipation, par un effet boomerang ? Cliver et cliver encore pour changer le pays selon ses vœux et ceux de son mouvement, est à l’exact opposé des propositions du philosophe et pédagogue brésilien Paulo Freire : « Personne ne libère personne, personne ne se libère seul : les hommes se libèrent ensemble » (« Pédagogie des opprimés », 1968).
Michel Strulovici
NOTES
(1). Voir Georges Duby, Le Dimanche de Bouvines, Gallimard, coll. “Trente journées qui ont fait la France”, 1973.
(2). Ernesto Laclau, La Raison populiste (Seuil, 2006). Voir également la vidéo de la conférence commune de Chantal Mouffe et de Jean-Luc Mélenchon du 25 octobre 2016, sur YouTube (ICI).
(3). Édouard Glissant, Traité du Tout-Monde, Gallimard, 1997.
(4). Pierre Rosanvallon, La société des égaux, Éditions du Seuil, 2011.
(5). Stéphane Beaud, Gérard Noiriel, Race et sciences sociales, Éditions Agone, 2021.










Michel Strulovici merci pour cet article et pour cette mise en perspective bien salutaire.
Je tiens à signaler un rageux ras le bol.
J'en ai marre de me faire traiter de "facho" par des militants LFI ou associés mélenchonistes.
La moindre remise en question de la politique du "Mouvement" ou une simple critique du "Lideur Maximô" et vous vous attirez les foudres des troupes en rangs d'oignons.
J-L Mélenchon est devenu une espèce de gourou à la tête d'une secte d'incultes à qui il faut expliquer, entre autres, que "les purges cé pâ bô" et qu'historiquement cela relève du stalinisme !!!
J'essaye de discuter, d'argumenter, et finalement je conclus, face aux murs, par : "La Terre est plate"
Quant à…