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Le «Nobel vert» pour une Colombienne de 24 ans

Dernière mise à jour : il y a 3 jours


Yuvelis Morales Blanco dans sa ville natale de Puerto Wilches, en 2025. Photo Jose Vargas/El Espectador


Menacée de mort à 20 ans pour avoir osé s’opposer au fracking dans sa ville natale de Puerto Wilches, sur les rives du fleuve Magdalena, Yuvelis Morales Blanco a dû s’exiler en France avant de revenir poursuivre le combat en Colombie. À 24 ans, cette jeune Afro-Colombienne, issue d’une famille de pêcheurs de subsistance, vient de recevoir avec cinq autres co-lauréates le Prix Goldman pour l’environnement, souvent présenté comme le « Nobel vert », pour avoir contribué à faire suspendre des projets pilotes de fracturation hydraulique. En racontant son histoire, c’est aussi notre rapport européen aux énergies fossiles importées, à la justice climatique et aux droits humains que son parcours vient interroger.

les humanités, ça n'est pas pareil.

Chroniques, analyses, récits, "hors-pistes" : pour rester à l'affût : 


En quoi la lutte d’une Colombienne de 24 ans contre le fracking nous regarde-t-elle, nous Européens ? Loin d’être une affaire isolée en Amérique latine, cette bataille révèle des enjeux universels qui touchent notre continent : pollution transfrontalière des milieux aquatiques et du climat, dépendance aux énergies fossiles importées, et défense des droits humains face aux industries extractives. (1)


En Colombie, qui fournit pétrole et gaz à l’Europe, le fracking menace notamment le fleuve Magdalena, poumon hydrique dont la dégradation amplifierait les migrations climatiques et les émissions de méthane (80 fois plus réchauffant que le CO2 à court terme) qui affectent aussi notre hémisphère via les courants atlantiques (2). Ces risques, interdits en France depuis 2017, rappellent comment l’Europe externalise ses pollutions vers des régions vulnérables, mais interconnectées dans l’Anthropocène.

 

C’est donc aussi pour nous que se bat Yuvelis Morales Blanco, qui vient d’être lauréate du Prix Goldman, souvent appelé le « Nobel vert ». Coïncidence de calendrier : l’annonce de sa distinction est intervenue alors que s’ouvrait, à Santa Marta, sur la côte caraïbe, la première conférence internationale consacrée à la sortie des énergies fossiles, coorganisée par la Colombie et les Pays-Bas. Ce rendez-vous, qui réunit une cinquantaine de pays pour discuter d’une transition « juste » loin du pétrole, du gaz et du charbon, donne une résonance mondiale au combat très local mené par la jeune femme sur les rives du Magdalena. (3)


Du haut de ses 24 ans, cette jeune activiste colombienne est née dans une famille de pêcheurs de subsistance au sein de la communauté afro-colombienne de Puerto Wilches, dans le département de Santander (au nord-est de la Colombie, frontalier du Venezuela). Elle a forgé son combat au cœur des pollutions qui ont souillé le fleuve Magdalena. Une marée noire en 2018, consécutive à une fuite sur un puits de pétrole, qui tue des milliers de poissons et mammifères, et oblige à la réinstallation de près de 100 familles de pêcheurs afro-colombiens, forge sa prise de conscience. Elle n’a que 16 ans mais décide alors de suivre des études en génie environnemental, tout en intégrant le Comité de lutte contre le fracking de Puerto Wilches, qui mobilise paysans, indigènes et étudiants face à des projets pilotes d’Ecopetrol (la compagnie pétrolière d’État) et d’ExxonMobil.

 

A gauche : "L'eau pour la vie, pas pour le fracking", affiche de l'Alliance Colombie contre le fracking. A droite : fresque murale réalisée à Puerto Wilches à l'initiative d'AguaWil, l'organisation de jeunes cofondée par Yuvelis Morales Blanco.
A gauche : "L'eau pour la vie, pas pour le fracking", affiche de l'Alliance Colombie contre le fracking. A droite : fresque murale réalisée à Puerto Wilches à l'initiative d'AguaWil, l'organisation de jeunes cofondée par Yuvelis Morales Blanco.

En 2019, elle cofonde AguaWil, une organisation de jeunes qui s’oppose aux projets de fracking (page Facebook ICI). En décembre 2020, une marche de protestation à Puerto Wilches a rassemblé dans une ambiance de carnaval des milliers de personnes. Un mois plus tard, Yuvelis est invitée à intervenir lors d’une audience publique sur la fracturation hydraulique. Son témoignage percutant, largement diffusé « a contribué à marquer un tournant », indique un communiqué du prix Goldman. Mais pour la jeune militante, ce succès a un revers. Menacée de mort, elle est contrainte de s’exiler. En France, « exfiltrée » par l’Ambassade de France à Bogota. Elle a elle-même raconté cette longue séquence dans un entretien publié en septembre 2024 par le magazine en ligne Grist. Un témoignage édifiant, qu'il faut absolument lire :


« Des rassemblements ont commencé à avoir lieu chez Ecopetrol, la compagnie pétrolière d’État à l’origine du projet de fracturation hydraulique. Au début, j’ai tenu mes parents à l’écart de tout ça, mais un jour, ma mère m’a dit : « Tu ne vas plus à ces manifestations. Je ne veux pas que tu te fasses tuer. »

À cause de ça, on s’est dit : « Personne ne viendra à la marche. » Qui marcherait aux côtés de quelqu’un qualifié de « guérillero rebelle » dans une ville contrôlée par les paramilitaires ? Mais le jour est arrivé, et alors que j’arrivais, j’ai vu une foule. Les larmes ont commencé à couler sur mon visage. Nous n'étions que des gamins qui s’opposaient à Ecopetrol et ExxonMobil.

Le défilé était immense. Les gens venaient de partout — de villes comme Bucaramanga et Barrancabermeja, des universités, ceux qui s’opposaient à la fracturation hydraulique dans la ville montagneuse de Cajamarca, dans le páramo, et ceux qui s’y opposaient dans la ville voisine de San Martín. Les médias nationaux et internationaux étaient là. C’était en décembre, alors nous avons transformé les chants de Noël en chants de protestation. C’était un début innocent.

(…) Au Congrès, ils ont pris conscience de ce qui s’était passé et nous avons reçu un e-mail disant : « Dr Yuvelis, vous êtes invité à participer à l’audience publique sur la fracturation hydraulique. » Mes amis d’AguaWil m’ont dit : « C’est toi qui dois le faire. Les gens s’identifient à vous, et vous vous exprimez si bien. »

L’audience a eu lieu le 29 janvier 2021. J’étais nerveuse. Je n’ai pas Internet chez moi, alors je suis allée chez une amie. La connexion était tellement mauvaise que je n’ai pas pu allumer la caméra. Ils m’ont présentée comme « Dr Yuvelis Natalia », et la première chose que j’ai dite, c’est : « Tout d’abord, je ne suis pas docteur » — j’ai adopté un ton irrévérencieux dès la première minute — et j’ai commencé à parler. J’ai dit que même si nous [Puerto Wilches] étions une ville productrice de pétrole depuis plus de 70 ans, nous n’avions pas de système éducatif de qualité, nous n’avions pas d’hôpital décent. La sécurité publique était inexistante. Nous étions une ville qui apportait la richesse à toute une nation qui nous ignorait. Puis, à la fin, j’ai dit : « Il y a des siècles, vous êtes venus, vous nous avez donné un miroir en échange, et nous vous avons donné toute notre richesse. Aujourd’hui, cet or, c’est l’eau, et nous n’allons pas y renoncer pour de petits miroirs. » Pour le meilleur ou pour le pire, tout le monde a commencé à en parler — ils n’avaient jamais entendu ce genre de témoignage venant de Wilches, encore moins de la part d’une femme, encore moins d’une jeune femme, encore moins d’une femme noire.

Les menaces ont commencé le jour même.

"Soudain j’ai vu un homme debout à côté de moi. Je me suis levée d’un bond. J’avais les cheveux très longs, et il les a caressés en disant : « Tu es très jolie. Ce serait dommage qu’il t’arrive quelque chose."

Le soir, vers 21 h ou 22 h, j’étais chez moi à regarder la télé et à manger un morceau. Ma mère était au travail. Il n’y avait que ma petite sœur et moi. J’habitais dans une rue principale, donc il y avait toujours beaucoup de circulation. J’ai entendu une moto s’arrêter devant chez nous. J’étais assise sur une chaise à bascule, les jambes relevées, quand soudain j’ai vu un homme debout à côté de moi. Je me suis levée d’un bond. J’avais les cheveux très longs, et il les a caressés en disant : « Tu es très jolie. Ce serait dommage qu’il t’arrive quelque chose. Arrête de te mêler de ces conneries de fracturation hydraulique, sinon on te tuera. »

Tout s’est passé en un clin d’œil, mais pour moi, cela a duré des heures. Je me suis sentie très maltraitée. Ils m’avaient touchée, ils avaient envahi mon espace, ils étaient entrés chez moi.

Après m’être assurée que ma sœur allait bien, j’ai verrouillé la porte d’entrée. Je l’ai allongée à côté de moi. Je n’ai pas dormi cette nuit-là. (…)

La violence à notre égard s’est aggravée. Ils m’appelaient pour me dire d’arrêter de parler de la fracturation hydraulique. Mais il n’y avait pas que moi, ils appelaient aussi les autres.

Une fois, quelqu’un s’apprêtait à me tendre un soda et m’a fait un geste représentant un pistolet.

Ils venaient chez moi. J’étais à moto avec un ami, et ils nous poursuivaient.

Un autre jour, nous étions en train de repérer les sites des projets pilotes de fracturation hydraulique lorsqu’un pick-up blanc sans plaque d’immatriculation est passé près de nous. Ils nous ont dit : « Ils vont vous tuer et seuls les vautours vous retrouveront. »

(…) La Yuvelis que j’étais avant a disparu parce que j’étais devenue très craintive. Je ne pouvais plus sortir. Je ne savais même plus qui j’étais, entre la peur de la persécution et la menace imminente d’être tuée alors que je venais tout juste d’avoir 20 ans. J’ai commencé à avoir des démangeaisons, des irritations. Ma peau s’est couverte de taches. Mes règles ont aussi changé : soudain, j’avais des hémorragies.

(…)

"J’ai commencé à dire que se battre pour la vie en Colombie vous enlevait la vôtre."

L’Alliance m’a acheté un billet de bus, et je suis partie à Bogotá. Mon nom ne figurait même pas sur le billet. (…) Un ami m’a proposé de m’héberger dans le quartier de La Perseverancia. Il m’a dit : « Prends juste un taxi et va à cette adresse. » Un taxi ? À Wilches, on prend juste une moto ou on marche. J’avais tellement peur, je ne savais pas où j’étais. J’avais terriblement froid. Je n’avais pas de vêtements pour le froid. Je suis arrivée à l’aube, et il m’a prise dans ses bras. Je ne parlais pas. Il m’a donné une ruana [un poncho pour le froid] et m’a allongée dans un sac de couchage sur un canapé. Je me suis endormie.

(…) Malgré tout le traumatisme et le choc psychologique que je subissais, il y avait une chose que je n’ai jamais cessé de faire, et qui m’a sauvé la vie : parler. Je ressentais le besoin de dire au monde que leurs pratiques d’extraction me coûtaient la vie. J’ai commencé à dire que se battre pour la vie en Colombie vous enlevait la vôtre. Bientôt, des gens ont commencé à me confier leurs propres difficultés à trouver de l’aide.

Petit à petit, en 2021, je suis retournée à Wilches. J’ai réalisé que tous mes amis étaient passés à autre chose [avec leur vie], mais la vie que j’avais construite n’était plus la mienne, elle appartenait au mouvement anti-fracturation hydraulique, au mépris public, à tout le monde sauf à moi. (…)

En janvier 2022, les dates des visites de l’ANLA [Agence nationale des autorisations environnementales] pour délivrer les permis environnementaux aux projets pilotes ont été annoncées. Nous avons commencé à nous organiser comme des fous. Un jour, avant une réunion importante au conseil municipal, deux types en tenue militaire sont venus chez moi et m’ont dit : « Tu le sais déjà : on va te tuer. »

Je suis devenue un roc. J’avais construit en moi une figure qui s’était fracturée en deux parties : la militante et la personne. Ma partie la plus active a toujours été la militante. Elle était toujours là, engagée. Tout le monde s’attendait à ce que je dise : « Je ne veux plus être ici. » Mais je ne l’ai jamais fait ; je n’arrêtais pas de penser à la façon dont j’avais pris la fuite l’année précédente.

Mais tout cela n’était qu’un mensonge. À l’intérieur, j’étais morte, je voulais que la Terre m’engloutisse et me recrache ailleurs.

Un soir, nous sommes allés dîner avec l’Unión Sindical Obrera (Syndicat national des travailleurs). Ils m’ont dit : « Nous ne sommes pas connus pour être têtus et attendre d’être tués. Nous sommes connus parce que quand vient notre tour de partir, nous partons et continuons à nous battre ailleurs. » C’est ainsi qu’est venue la proposition de rejoindre une organisation dotée d’un dispositif de sécurité collective, car Agua Wil n’en avait jamais reçu un du gouvernement.

"À un moment donné, je me suis dit : j’espère qu’ils nous tueront rapidement. J’espère qu’ils me tireront dans la tête parce que je ne veux pas souffrir. Cette pensée me hante encore."

Un jour, je rentrais chez moi pour aller chercher des vêtements pour une audience. Tout à coup, les gardes du corps sont entrés chez moi, m’ont attrapée par le bras et m’ont jetée dans une fourgonnette. (…) Les gardes du corps m’ont dit de me recroqueviller et ont commencé à m’enfiler un gilet pare-balles. Ils ont appelé la police, mais la police de Wilches n’a jamais répondu. Nous étions seuls. Nous avons commencé à tourner en rond dans la ville, pour essayer de les semer. À un moment donné, je me suis dit : j’espère qu’ils nous tueront rapidement. J’espère qu’ils me tireront dans la tête parce que je ne veux pas souffrir. Cette pensée me hante encore. Je voulais juste que tout s’arrête. Je voulais que ceux qui m’entouraient cessent d’avoir peur et de s’enfuir dès qu’ils étaient près de moi. Je voulais cesser de mettre d’autres vies en danger.

Après cela, l’Alliance a contacté l’ambassade de France. Ils m’ont dit : « Tu n’as pas de dispositif de sécurité. Ta maison est faite de planches de bois. Le gouvernement n’a rien fait et ne fera rien, car le président veut que le fracking soit mis en œuvre, et aujourd’hui, vous vous opposez au fracking en Colombie. Ils vont vous tuer. Vous partez. Vous allez en France. »

Nous sommes partis le lendemain matin vers 4 heures ; il faisait encore nuit. Les gardes du corps sont entrés dans l’aéroport avec leurs armes et ne m’ont pas laissée seule jusqu’à ce que je monte dans l’avion pour Bogotá. Dans l’avion, j’ai été accueillie par d’autres agents de sécurité et, à Bogotá, par les agents de l’ambassade. Ils m’ont emmenée à un rendez-vous avec l’ambassadeur de France en Colombie, et il m’a dit : « Nous vous admirons, nous vous protégerons, et vous aurez tout ce qu’il vous faut en France, alors ne vous inquiétez pas. »

Nous avons atterri, et tout semblait inhospitalier. Il n’y avait pas de soleil. Un groupe de personnes m’attendait avec des pancartes à mon nom. En sortant de l’aéroport, ils me parlaient, tout excités. Et je regardais simplement par la fenêtre tous ces arbres morts. Ils m’ont demandé : « Es-tu heureuse ? » Et j’ai répondu : « Non. » Je ne leur ai pas adressé la parole. Et ils ont compris. Je voulais juste me reposer.

Toute cette année-là, c'était comme un brouillard. C'était le rêve doré : tu as un appartement, tu as une bourse, tu peux voyager dans d'autres pays, mais je me sentais incomprise — à cause de la langue et de tout ce que j'avais traversé pour en arriver là. Je n'avais personne à qui parler. J’ai commencé à demander une aide psychologique parce que j’étais en très mauvaise posture. Ils ont donc cherché quelqu’un, mais cette personne parlait portugais, pas espagnol. Il ne comprenait rien ; c’était horrible et ça ne faisait que me rendre encore plus mal. J’ai survécu parce que j’ai trouvé d’autres exilés. Mais j’ai toujours dit que je voulais rentrer, peu importe comment, je voulais rentrer chez moi. Je n’avais pas fait mon deuil. Mon travail était inachevé, et à cause de cela, j’étais moi-même inachevée. Je n’avais pas eu l’occasion de dire au revoir à ma mère, à mes sœurs et frères, ni à mon père. Je n’avais pas eu l’occasion de dire au revoir au fleuve. Ma vie ne m’appartenait plus, et je voulais qu’elle m’appartienne. Je suis revenue en Colombie en décembre 2022.

M'être effondrée tant de fois m'a aidée à me reconstruire de mille façons. J'ai décidé de prendre position, d'être forte, mais aussi d'avoir un cœur tendre, ce que beaucoup de militantes perdent parfois : l'empathie envers leur propre vie.

J'ai décidé que la militante et l'autre moitié devaient ne faire qu'un. Je m’appelle Yuvelis Natalia Morales Blanco, la militante contre la fracturation hydraulique qui ressent beaucoup, souffre beaucoup, aime beaucoup et qui peut défendre une cause — et se défendre elle-même. »


Le 8 mars 2022, alors exilée en France, Yuvelis Morales Blanco rencontre Emmanuel Macron
Le 8 mars 2022, alors exilée en France, Yuvelis Morales Blanco rencontre Emmanuel Macron

En France, elle poursuit son combat, écrit à des élus du Congrès colombien, et parvient même, début mars 2022, à rencontrer Emmanuel Macron, qui soutient pourtant le président colombien de l’époque, Ivan Duque, fervent défenseur des industries extractives et en particulier du fracking.


Et la lutte qu’elle mène finit par payer. En novembre 2022, la compagnie Ecopetrol décide « d’appuyer sur le frein », en l’occurrence de suspendre ses contrats pour les projets pilotes de fracturation hydraulique. Pour les communautés de Puerto Wilches, la délivrance arrive en août 2024, lorsque la Cour constitutionnelle colombienne vient confirmer que les projets de fracking avaient violé le droit de la communauté afro-colombienne « au consentement libre, préalable et éclairé » (4).

 

De toute façon, l’élection de Gustavo Petro à la présidence de la Colombie, le 19 juin 2022, a (provisoirement ?) changé la donne : premier président de gauche de l’histoire du pays, investi le 7 août 2022, il avait promis en campagne l’interdiction totale du fracking, qualifiant la technique de « crime contre l’humanité » et s’engageant à une transition énergétique juste loin des fossiles.

 

Yuvelis Morales Blanco sur les rives du rio Magdalena. Photo Christian Escobar Mora / El Espectador
Yuvelis Morales Blanco sur les rives du rio Magdalena. Photo Christian Escobar Mora / El Espectador

Yuvelis Morales Blanco, aujourd’hui lauréate du Prix Goldman, ne va sans doute pas se reposer sur ces lauriers : son combat s’inscrit dans une lutte plus large pour sauver le rio Magdalena, artère vitale de 1 540 km traversant la Colombie des Andes à la mer des Caraïbes, poumon économique et culturel asphyxié par des décennies de pollutions pétrolières, mines illégales et méga-projets hydroélectriques comme le controversé barrage HidroItuango. Via Aguawil, elle dénonce les fuites récurrentes d’Ecopetrol, les dragages favorisant la navigation commerciale au détriment des sédiments naturels, et la pisciculture industrielle qui menace les pêcheurs traditionnels afro-colombiens et paysans du bassin. Soutenant des initiatives des projets REDD+ dans le bassin du Magdalena, afin de restaurer forêts et zones humides, tout en prônant écotourisme et agroécologie, Morales incarne une génération qui rêve d’un fleuve redevenu « puissance de la vie », face à la dictature minero-énergétique, selon les termes de collectifs comme Ríos Vivos 


Cinq autres femmes co-lauréates du Prix Goldman

 

Avec elle, le Prix Goldman pour l’environnement a distingué cette année cinq autres lauréates. Uniquement des femmes : une première dans l’histoire de ce Prix créé en 1989 par le couple de philanthropes californiens Rhoda et Richard Goldman pour honorer des activistes de terrain « ordinaires qui font des choses extraordinaires » afin de protéger la planète.



La militante sud-coréenne Borim Kim (ci-dessus) et son organisation Youth 4 Climate Action ont lancé le premier procès national pour le changement climatique dirigé par des jeunes en dehors de l’Europe. En août 2024, la Cour constitutionnelle sud-coréenne a conclu que la politique climatique du gouvernement violait les droits constitutionnels des générations futures. La Cour a exigé la création d’objectifs de réduction des émissions juridiquement contraignants de 2031 à 2049 pour respecter l’engagement du pays d’atteindre la neutralité carbone d’ici 2050.



Pendant plus d’une décennie, Sarah Finch (ci-dessus) et le Weald Action Group ont mené une campagne acharnée contre le forage pétrolier dans le sud-est de l’Angleterre. Ils ont tenu bon pendant cinq ans de batailles judiciaires contre le développement pétrolier dans le Surrey, jusqu’à ce que la coalition obtienne en juin 2024 une décision de la Cour suprême qui force finalement la fermeture du site.

 


Alannah Acaq Hurley (ci-dessus), cheffe yup’ik de Bristol Bay en Alaska, a mené une campagne au nom de 15 nations tribales pour stopper le projet de mine d’or et de cuivre Pebble Mine. L’EPA (Environmental Protection Agency, l’Agence de protection de l’environnement des États-Unis) a opposé son veto à la mine en 2023, protégeant le bassin versant de la baie de Bristol de ce qui aurait été la plus grande mine à ciel ouvert d’Amérique du Nord.

 


La scientifique nigériane Iroro Tanshi (ci-dessus) a redécouvert la chauve-souris à queue ronde, espèce en voie de disparition dans le pays. Elle a identifié que les feux de forêt causés par l’homme menaçaient principalement sa survie et a lancé une brigade de pompiers communautaire qui a depuis protégé l’habitat des chauves-souris contre plus de 70 départs de feu.

 


Theonila Roka Matbob (ci-dessus), de Papouasie-Nouvelle-Guinée, a mené une campagne exigeant que le géant minier Rio Tinto répare les dommages environnementaux et sociaux durables causés par sa mine massive d’or et de cuivre de Panguna. Cette mobilisation a abouti en 2024 à un accord avec l’entreprise pour remédier à ces impacts, 35 ans après la fermeture de la mine.


Jean-Marc Adolphe


NOTES


(1). En 2024, l’ONG britannique Global Witness a documenté 146 assassinats ou disparitions de défenseurs de l’environnement dans le monde, dont 48 en Colombie, qui reste ainsi le pays le plus meurtrier pour ces activistes.


(2). La fracturation hydraulique consomme des millions de litres d'eau par puits et libère des produits chimiques toxiques comme le benzène, contaminant les nappes phréatiques et les rivières qui alimentent des bassins amazoniens reliés au climat atlantique.


(3). La conférence de Santa Marta, coorganisée par la Colombie et les Pays-Bas du 24 au 29 avril 2026, est le premier sommet international entièrement dédié à la sortie des énergies fossiles. Elle réunit une cinquantaine de pays pour élaborer des scénarios concrets d’abandon du pétrole, du gaz et du charbon, en particulier dans les États dont l’économie reste très dépendante de ces ressources, et se veut un complément aux COP onusiennes, jugées incapables jusqu’ici de fixer une trajectoire claire de sortie des fossiles.


(4). En Colombie, le droit au « consentement libre, préalable et éclairé » est une garantie constitutionnelle fondamentale pour les communautés ethniques (autochtones, afro-colombiennes, raizales), inscrite à l’article 330 de la Constitution de 1991: L’État doit réaliser une « consulta previa » pour toute mesure législative ou administrative susceptible d’affecter substantiellement les territoires ancestraux ou les droits collectifs des peuples ethniques ; celle-ci doit être libre (sans coercition), préalable (avant toute autorisation), éclairée (avec info complète sur impacts) et informée (en langues et protocoles culturels).


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1 commentaire


yanitz2018
il y a 4 jours

Très stimulant les combats de ces grandes femmes sans peur.

Hélas pas trouvé de photos de la chauve-souris à queue ronde sur le net.

Pour Yuvelis Morales Blanco, cette dédicace :

du Jazz, le disque "Third World" (1969) de l'argentin Gato Barbieri

" https://www.youtube.com/watch?v=pp5XcEi8cvc&list=RDpp5XcEi8cvc&start_radio=1 "

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