Le plan cul-cul de Rachida Dati, star du cancan (suite)
- Jean-Marc Adolphe

- 18 août
- 10 min de lecture

Illustration : truhelen/Shutterstock
Grâce à Rachida Dati, star du cancan, le ministère de la Culture subventionne Céline du Fion, Miss Clit’, Froufrou Bistouquette et Papi Chulo. Sous les plumes et les paillettes du « plan Cabaret », une politique publique très sérieuse s’écrit depuis le Moulin Rouge : personnages homologués, cancan mis en tableaux Excel, patrimoine immatériel en préparation — et célébration d’une entreprise familiale dont les comptes, eux, ne manquent vraiment pas de santé.
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Certains lecteurs suspicieux ont pu croire, en découvrant notre article sur le « plan cul » laissé par Rachida Dati au ministère de la Culture (lire ici), à un rachat discret des Humanités par Le Gorafi. Avouons que l’information avait de quoi sembler trop belle — ou trop absurde — pour être vraie.
Et pourtant. Ce n’est ni un canular ni une invention d’une rédaction en mal de clics : le plan Cabaret a bel et bien poursuivi son chemin administratif, avec ses appels à projets, ses lauréats, ses « personnages » subventionnés et, bientôt, sa grande Saison Cabaret. Notre source principale n’a même rien de clandestin : c’est le ministère de la Culture lui-même, qui détaille très sérieusement l’affaire ici et publie la liste des "artistes accompagnés dans le cadre du fonds de soutien au développement de personnage".
Au hasard — mais pas tout à fait, Balthazar —, nous n’en retiendrons ici que quelques-uns : Céline du Fion, Froufrou Bistouquette, Miss Clit’, La Jeune Fiotte à la perle ou encore Papi Chulo. La rédaction des Humanités regrette vivement de n’avoir pas été conviée à siéger dans la commission chargée de sélectionner ces « personnages » : on n’a pas tous les jours l’occasion de s’émoustiller au nom du service public.

Miss Clit'
On se moque, mais, en un sens, on ne devrait pas. Car certaines et certains des artistes qui portent ces « personnages » sont tout à fait recommandables — du moins celles et ceux que nous avons pu identifier derrière leurs noms de scène.
Miss Clit’, par exemple, est incarnée par Soizic Billet, comédienne et metteuse en scène issue d’une formation en théâtre physique. Son travail de drag procède notamment d’une réflexion sur les représentations du féminin et les stéréotypes qui leur collent à la peau — parfois jusqu’à les recouvrir d’une épaisse couche de plastique.
Au Cabaret Bad Biches, Miss Clit’ semble être restée coincée dans les heures de gloire de Loana. Elle se fait l’apôtre des millennials nostalgiques de Diam’s et de Kamaro : actrice de charme ratée, plus plastifiée qu’un océan, elle entonne les chants d’une sirène en mal d’amour. Ce qui, convenons-en, mérite au moins autant d’attention qu’un formulaire Cerfa.

Céline du Fion
L’état civil de Céline du Fion, en revanche, ne nous est pas apparu avec la même évidence — et il serait absurde de lui en inventer un pour les besoins de l’enquête. Restons-en donc à ce qu’elle donne elle-même à voir : une artiste de scène, à la croisée du drag, du cirque et du cabaret, qui se présente publiquement comme « Drag Queen Clownesque Trapéziste Cabaretiste ».
La formule a au moins le mérite de ne pas faire dans la modestie administrative. Céline du Fion apparaît aussi dans des programmations de soirées queer, notamment à Lausanne. On comprend que le ministère ait tenu à l’accompagner dans le développement de son « personnage » : il serait dommage qu’une trapéziste clownesque, drag queen et cabaretiste reste suspendue dans le vide sans le secours de la puissance publique.
Quant à « Papi Chulo », pour le moment, c’est mystère et boule de gomme. Le personnage est peut-être encore en gestation — ou son identité se dérobe-t-elle, avec une élégance toute cabaret, à l’indiscrétion journalistique. Mais son nom de scène suffit déjà à renseigner l’imaginaire convoqué.
En espagnol latino-américain et caribéen, papi chulo désigne familièrement un homme séduisant, sûr de lui et bien sapé : un beau gosse, un séducteur, un lover boy. Littéralement, papi est une forme affectueuse de « papa » — ou de daddy —, tandis que chulo varie selon les pays : mignon, beau, cool, frimeur ; le mot garde aussi, dans certains usages, son ancien sens de « proxénète ». C’est donc un sobriquet à manier avec précaution, mais qui ne manque pas de panache.
Pour qui aurait échappé au phénomène, l’imaginaire sonore correspondant fut mondialement popularisé, en 2003, par la rappeuse et chanteuse panaméenne Lorna Zarina Aponte avec Papi Chulo… Te Traigo El Mmmm — un tube de reggaeton qui fut notamment numéro un en France. La preuve en images et en décibels :
Reste à savoir ce que le « personnage » accompagné par le ministère fera de cet héritage : torse bombé, sourire carnassier et déhanchement de circonstance, ou détournement féroce de la virilité en strass. Dans les deux cas, la commission de sélection semble avoir jugé que Papi Chulo méritait sa part de service public.
Et, dans son obsession de tout bien classer afin de produire de nouveaux fichiers Excel, le ministère de la Culture a encouragé la création ex nihilo d’une association « Arts du cabaret ». Celle-ci a engagé, au début de 2026, une première étude au titre impeccablement administratif : Panorama de la pratique du cancan dans les cabarets en métropole. Au moins, désormais, on sait où l’on va.
Plus personne ne devrait donc ignorer que, parmi les cabarets présentant un cancan, 66% ont moins de quinze années d’existence ; que 72% de ces établissements estiment que le cancan est porteur d’un message sur la liberté des femmes ; ou encore que le numéro constitue une séquence importante du spectacle, d’une durée moyenne de six minutes, mobilisant en moyenne huit artistes. On apprend aussi que 48% des cabarets concernés se réclament d’un « cancan original », tandis que son apprentissage repose principalement sur la transmission interne, avec la ou le chorégraphe — et, dans une moindre mesure, sur le compagnonnage. Et patati, et cancan.
Au fait, où siège donc cette association chargée de mettre la jambe levée en tableau statistique ? Au 84, boulevard de Clichy, dans le XVIIIe arrondissement de Paris : à l’adresse même du Moulin Rouge. Voilà qui évite les longs déplacements entre l’observation scientifique du cancan et sa mise en pratique.
Quant à sa présidence, elle ne ressort pas, à ce stade, des registres publics aisément consultables. Le secret, décidément, est aussi un art de cabaret.
Rappelons, pour qui l’ignorerait, que le cancan est une danse populaire née dans les bals publics parisiens vers 1830. Coups de pied hauts, sauts, jupons maniés avec une vigueur toute chorégraphique : à son apparition, elle fut jugée scandaleuse, notamment parce qu’elle bousculait les normes de bienséance alors imposées aux femmes. Devenu le French Cancan, il s’est imposé comme l’un des emblèmes des cabarets montmartrois — surtout du Moulin Rouge —, sous la forme d’un numéro collectif, réglé et hautement exportable.
Dans l’enquête conduite par « Arts du cabaret », il ressort pourtant que, dans plus de la moitié des établissements qui en présentent un, le cancan est exécuté sans qu’aucun artiste n’endosse une « figure emblématique » de la danse. Voilà qui ne paraît guère troubler le ministère : l’essentiel est sans doute que le tableau soit bien renseigné.

Les danseuses du Moulin Rouge au Centre National de la Danse, le 7 décembre 2024. Photo Sandie Bertrand.
Pour lancer cette reconnaissance institutionnelle, le ministère a proposé au Moulin Rouge de travailler avec le Centre national de la danse afin de préparer le dossier d’inscription du cancan à l’Inventaire national du patrimoine culturel immatériel, en association avec la « communauté cabaret ». Avant même l’annonce du plan, les artistes du Moulin Rouge avaient été invités, le 7 décembre 2024, dans le cadre des vingt ans du CN D à Pantin, pour un défilé de costumes suivi d’un French Cancan spécialement chorégraphié pour l’occasion.
Une « danse révolutionnaire par laquelle les femmes se libèrent »
Des costumes que l’on qualifiera, par égard pour les ateliers qui les fabriquent, de généreusement ajourés. Le CN D y voyait une « danse révolutionnaire et engagée par laquelle les femmes se libèrent », présente dès l’ouverture du cabaret en 1889. C’est écrit ici. Il fallait bien, pour la libération des femmes, quelques jupons qui virevoltent sous le regard attentif d’un établissement public (industriel et commercial).
Quelques jours après cette clinquante entrée en matière au Centre national de la danse, c’est tout naturellement au Moulin Rouge que Rachida Dati annonçait, le 21 janvier 2025, le lancement de son fabuleux « plan Cabaret » et ses 475 000 euros d'aide. Bien informée, la ministre saluait alors « le Royal Palace en Alsace, l’Ange Bleu ou les Folies fermières en Nouvelle-Aquitaine, le Grand Cabaret du Vieux-Berquin ou le Cabaret de Licques dans les Hauts-de-France, la Sirène à Barbe en Normandie, Moustache en Bretagne… » : autrement dit, une France qui danse, chante, mange et boit — et qui, pour finir, remplit les conditions d’éligibilité.
« Je salue également le Centre national de la musique qui apporte un soutien massif et croissant au cabaret. Ce soutien a représenté 3,5 millions d’euros en 2024 », déclarait encore Rachida Dati. Le montant est réel, mais la formule demande à être lue avec soin : il ne s’agit pas d’un fonds spécifique de 3,5 millions créé pour les cabarets. C’est le total des aides du CNM attribuées en 2024 à des projets relevant du secteur — principalement via ses mécanismes ordinaires de soutien à la production et à la diffusion de spectacles de musique et de variétés.
Le « plan Cabaret » promettait donc surtout une meilleure information des établissements sur ces dispositifs existants, ainsi que des propositions de formation destinées à les aider à s’en saisir. Il ajoutait que le ministère soutenait la demande d’Ekhoscènes -- nouveau nom du Prodiss, syndicat patronal du spectacle vivant privé, depuis 2024 -- visant à étendre aux cabarets le bénéfice du crédit d’impôt pour le spectacle vivant.
On comprend mieux la belle mécanique : 475 000 euros constituaient le soutien direct nouveau du ministère pour le plan lui-même ; les 3,5 millions du CNM relevaient, eux, d’aides déjà disponibles dans le droit commun de la musique et des variétés. Une somme n’est jamais aussi cabaret que lorsqu’elle entre sur scène sous les projecteurs, même si elle avait déjà payé son billet.
Pas avare d’annonces à paillettes, Rachida Dati a aussi promis au French Cancan les honneurs du patrimoine immatériel. Attention toutefois au vocabulaire : il ne s’agit pas, à ce stade, de l’inscrire au « patrimoine culturel immatériel de l’humanité » de l’Unesco — club autrement plus sélectif où la France compte notamment le repas gastronomique, le fest-noz ou les gestes verriers. Le projet consiste, beaucoup plus modestement, à préparer son entrée à l’Inventaire national du patrimoine culturel immatériel, vaste registre dans lequel le ministère recense déjà plus de 549 pratiques.Un dossier devait être déposé à l’automne 2027, avec l’appui du Moulin Rouge et de l’association « Arts du cabaret ». Après avoir transformé le coup de pied en tableau Excel, l’État pourra donc le transformer en élément patrimonial : une consécration qui devrait faire beaucoup pour la mémoire nationale, et peut-être un peu moins pour les adducteurs des danseuses. Lesquelles peuvent, on va le voir, compter sur un ostéopathe maison.
Un bénéfice net de 15,4 millions d'euros
À l’adresse où se dessine une politique publique du cabaret, la Société Bal du Moulin Rouge ne donne pas exactement l’image d’un établissement en survie. Ses derniers comptes sociaux font état d’un chiffre d’affaires de 90,6 millions d’euros en 2025 et d’un bénéfice net de 15,4 millions -- environ 17 centimes de profit pour chaque euro de chiffre d’affaires, pas mal ! Son excédent brut d’exploitation atteint 31,5 millions d’euros, soit une marge de 36,3%. Il n’y a rien d’infamant à gagner de l’argent avec des plumes, des paillettes et du champagne. Mais lorsque l’État installe le Moulin Rouge au centre de la reconnaissance patrimoniale du cabaret, il choisit aussi, de fait, son interlocuteur : non pas le maillon le plus fragile de la chaîne, mais l’une de ses enseignes les plus prospères.
Une autre singularité apparaît dans l’organigramme du Moulin Rouge. Le président de son conseil de surveillance — l’organe qui contrôle la gestion des dirigeants exécutifs, examine les comptes et peut peser sur les décisions stratégiques ou patrimoniales — s’appelle François Bolloré. Il est également gérant de Kerbollo, une société civile immobilière domiciliée au 10, avenue de l’Opéra, à Paris. Le nom sent la Bretagne : ker désigne, en breton, le lieu habité, le village ; quant au reste, l’étymologie se garde bien de nous livrer ses secrets.

Le patronyme appelle évidemment une vérification. François Bolloré est présenté, dans les bases de données d’entreprises, comme né en 1955 ; son éventuel lien de parenté avec Vincent Bolloré, l’industriel et propriétaire de médias, ne saurait être affirmé sans source biographique ou document primaire explicite. En revanche, les liens professionnels documentés méritent d’être signalés : Morgan Bolloré, associé de Kerbollo, se présente sur LinkedIn comme « ostéopathe du Moulin Rouge ».
Parmi les entreprises qu’il indique suivre en premier lieu sur ce même profil figure Africa Global Logistics. AGL est l’ancien Bolloré Africa Logistics : un vaste opérateur de transports, de logistique, de terminaux portuaires et de concessions ferroviaires en Afrique, cédé par le groupe Bolloré à l’armateur italo-suisse MSC en 2022, puis rebaptisé en 2023. De là à établir une relation familiale, professionnelle ou capitalistique entre l’ostéopathe du Moulin Rouge et l’ancien empire logistique africain des Bolloré, il y a un pas qu’aucune mention LinkedIn ne permet de franchir. Mais, dans cette histoire, les coïncidences ont décidément le goût du champagne — et parfois le parfum du transit maritime.

Rachida Dati entourée de quatre danseurs et danseuses du Moulin Rouge, le 21 janvier 2025, avec, à gauche, Jean-Victor Clerico, directeur général du Moulin Rouge et Virginie Clerico, directrice de la marque Moulin Rouge. Photo Vlada Krassilnikova / Paris-Match
Au Moulin Rouge, le 21 janvier 2025, Rachida Dati ne s’est pas contentée de faire sonner les trompettes de la renommée immatérielle pour le French Cancan — qui n’en a nul besoin pour aimanter les cars de touristes. La ministre de la Culture a aussi remis les insignes de l’Ordre des Arts et des Lettres à Virginie Clérico-Patsouris, membre de la quatrième génération de la famille qui dirige le Moulin Rouge depuis son rachat, en 1955, par Joseph et Louis Clérico.

Une telle distinction se mérite : il faut s’être distingué par une création artistique ou littéraire, ou avoir contribué au rayonnement des arts et des lettres en France et dans le monde.culturel.
Dans le temple du French Cancan, Virginie Clérico-Patsouris tient salon. En septembre 2024, elle recevait notamment le Femme Club, « l’un de ces nouveaux cercles féminins qui bourgeonnent dans la capitale. Dans les salons feutrés du Moulin Rouge, sous les lustres de cristal et les dorures Belle Époque, une petite cinquantaine de femmes — directrices marketing, entrepreneures, artistes — sirotaient du champagne en échangeant cartes de visite et confidences », rapportait Madame Figaro.
Les communications de l’époque présentaient avantageusement Virginie Clérico-Patsouris comme « directrice artistique » du cabaret. Dans l’organigramme officiel du Moulin Rouge, elle occupe pourtant le poste de VP Strategic Marketing and Brand — responsable, donc, de la stratégie marketing et de la marque. Une fonction essentielle, certes, pour faire rayonner mondialement une entreprise familiale qui emploie plusieurs centaines de personnes et exploite une des enseignes les plus exportables de Paris.
Il y a sans doute une explication. Peut-être Rachida Dati a-t-elle cru que « Marketing and Brand » était le nom d’un nouveau « personnage » de cabaret, financé sur fonds publics : deux silhouettes impeccablement habillées, chargées d’apprendre à la France comment transformer le coup de pied en actif immatériel et le patrimoine en stratégie de marque. Malheureusement, Rachida Dati a dû quitter la Rue de Valois avant d'avoir pu fusionner les plans Camping et Cabaret. Là, ça aurait vraiment été intéressant !
Jean-Marc Adolphe




Survolant hâtivement cette chronique, certainement appréciée par la virago Christine Boutin, je me suis dit ceci :
Toutes ces facéties, exhibitionnistes, étaient des montres molles de Dali et non de Dati ! ...
Car rien n'égale le grand et génial film "Helzapoppin" de H.C Potter (1941) Le voici le voila :
" https://www.youtube.com/watch?v=V9pPhs92AQs "