Le "plan cul" laissé par Rachida Dati au ministère de la Culture
- Jean-Marc Adolphe

- 16 août
- 4 min de lecture

On connaissait déjà le grand œuvre de Rachida Dati lors de son passage rue de Valois : faire entrer la culture dans les campings. Mais elle laisse aussi un « plan Cabaret » : personnages, résidences, French Cancan, patrimoine immatériel et stratégie d’exportation. Rien de honteux, au contraire. Mais enfin, en période de disette budgétaire : à quoi joue un ministère quand il prétend sauver la culture en lui faisant faire le grand écart ?
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Il y a des legs qui sentent le vieux cuir ministériel, les dossiers bouclés à la hâte et les rubans tricolores. Et puis il y a celui-ci : un plan Cabaret.
Rachida Dati aura donc laissé au ministère de la Culture un « plan cul ». N’y voyons pas — pas trop vite — ce que le titre semble promettre. Le ministère n’a pas ouvert une ligne budgétaire pour les chambres d’hôtel, ni confié la politique culturelle française à un compte OnlyFans. Il s’agit de cabarets : de spectacles, de musique, de revue, de satire, de plumes, de strass, de travestissement, de danse et de plaisir populaire. Bref, de ce que la culture française sait produire lorsqu’elle arrête de se prendre pour un conseil d’administration.
L’annonce remonte au 21 janvier 2025, au Moulin Rouge, lieu on ne peut plus approprié pour lancer une politique publique qui entend réconcilier l’État et la joie de vivre. Pour la première fois, assure le ministère, les cabarets bénéficient d’un soutien direct. Trois objectifs sont proclamés : aider la création, mieux faire connaître le secteur, valoriser son patrimoine.
Sur le papier, rien à redire. Il était même grand temps de regarder autrement ces lieux et ces équipes que la hiérarchie culturelle française traite volontiers comme une curiosité touristique — éventuellement bonne pour les cars de visiteurs — plutôt que comme une part vivante de l’histoire populaire des arts de la scène. Le cabaret est une machine à fabriquer des personnages, des récits, de la musique, de l’insolence et du collectif. Il peut être chic, vulgaire, sublime, ringard, politique, commercial, férocement drôle : c’est-à-dire vivant.
Le ministère a donc prévu 150 000 euros pour le développement de « personnages ». La formule est admirable. Elle fait songer à une commission administrative réunie pour décider si la France a encore besoin de divas, de maîtresses de cérémonie, de monstres sacrés, de créatures de nuit et de mauvais garçons en smoking. Réponse : oui. Le plan prévoit également 75 000 euros pour des résidences de cabaret dans des lieux pluridisciplinaires et des centres d’art, 200 000 euros pour un « Focus Cabaret » et 50 000 euros destinés aux recherches et publications.
On comprend l’intention : faire sortir le cabaret de son image de carte postale. Le faire entrer dans les scènes nationales, les centres d’art, la recherche, l’exportation. Lui attribuer en somme les signes extérieurs de respectabilité dont bénéficient les formes consacrées du spectacle vivant. Mais il y a là un paradoxe délicieux : le cabaret tire historiquement une part de sa force de ce qui déborde précisément les cases. Il parle bas, il chante fort, il se moque des puissants, il trafique les genres, les identités et les bonnes mœurs. À vouloir le labelliser, le documenter, le programmer, l’internationaliser, ne risque-t-on pas de le mettre en vitrine avant de le mettre sous cloche ?
Le projet comporte aussi un geste patrimonial : soutenir l’inscription du French Cancan à l’inventaire national du patrimoine culturel immatériel. Pourquoi pas ? Après tout, une société qui classe ses savoir-faire culinaires, ses fêtes et ses techniques artisanales peut bien reconnaître qu’un coup de jambe, un chahut collectif et une insolence chorégraphiée racontent quelque chose d’elle-même. À condition de ne pas réduire le cancan à son imagerie de jupons, comme si les corps qui dansent n’étaient là que pour illustrer l’idée qu’on se fait de Paris à l’étranger.
Car le vrai sujet n’est pas le Moulin Rouge. Ne le rendons pas responsable de la bureaucratie culturelle, ni des contradictions de celles et ceux qui la dirigent. Le Moulin Rouge est un établissement privé, une marque mondiale, un employeur, une scène, une histoire ; il n’a pas attendu une circulaire pour faire danser Paris. Et le cabaret ne se résume pas davantage à Pigalle : il existe des cabarets queer, politiques, ruraux, militants, expérimentaux, précaires, de chanson, de magie, de transformisme et de contre-culture — avec ou sans plumes, avec ou sans champagne.
C’est ici que le « plan cul » devient un révélateur. Une ministre qui a voulu faire des campings « la plus grande scène de spectacle en France » et y déployer une offre culturelle estivale destinée aux vacanciers poursuit, avec le cabaret, la même intuition : la culture ne devrait pas attendre le public derrière les lourdes portes des institutions. Très bien. Mais l’égalité d’accès ne se fabrique pas seulement en installant un spectacle dans un mobil-home ou en convertissant un cabaret en objet d’expertise. Elle suppose des artistes correctement rémunérés, des lieux indépendants protégés, des équipes qui durent, une éducation artistique qui ne soit pas réduite à l’animation, et des budgets publics à la hauteur.
La Saison Cabaret, annoncée du 16 septembre au 15 novembre 2026, promet deux mois d’événements dans l’ensemble du pays, autour du cancan, des personnages et de figures ambassadrices. Qu’elle soit donc l’occasion d’une vraie fête. Mais aussi d’une question moins légère qu’elle n’en a l’air : qu’est-ce que l’État veut du cabaret ? Son irrévérence, ou seulement son pouvoir d’attraction ? Ses artistes, ou son décor ? Sa liberté, ou son image exportable ?
Le cabaret a toujours su répondre aux pouvoirs qui tentaient de l’apprivoiser. Souvent avec un sourire. Parfois avec un doigt d’honneur.
Jean-Marc Adolphe






Qui écrit si bien ? "Il parle bas, il chante fort, il se moque des puissants, il trafique les genres, les identités et les bonnes mœurs. À vouloir le labelliser, le documenter, le programmer, l’internationaliser, ne risque-t-on pas de le mettre en vitrine avant de le mettre sous cloche ?" Jean-Marc... cet article formidable qui ne se contente pas de se présenter comme une attaque d'un Plan popu par trop calculateur, brille par sa clarté calme et son déroulé. Bien dit ! Et bel éloge d'un art aux lisières. JacBonnaffé
Aux questions posées dans la chronique, une réponse me vient peut-être trop rapidement ::
"Cabaret" le film de Bob Fosse (1972) Avec en filigrane une mortelle d'ambiance qui s'annonçait ...
Rappel, Dati la Dirladada tirait contre son propre ministère de la culture en voulant déglinguer le service publique de l’audio-visuel.
Avec elle, Dati la Dirladada, son "service cabaret" devient le sévice idiot-sexuel !
Toulouse-Lautrec c'est le Moulin Rouge mais pas que :