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Les derniers jours de Victoria Roshchyna

La journaliste ukrainienne Victoria Roshchyna. Photo Hromadske

La journaliste ukrainienne Victoria Roshchyna enquêtait sur les « prisonniers fantômes » enlevés dans les territoires occupés et disséminés dans un système de détention parallèle, quand elle a été arrêtée à son tour à l’été 2023. Un an plus tard, la Russie annonçait laconiquement sa mort, puis restituait à l’Ukraine un corps mutilé, privé de cerveau, de globes oculaires et de larynx. Une nouvelle enquête internationale (menée par Forbidden Stories, Reporters sans frontières et une quinzaine de rédactions) permet aujourd’hui de reconstituer les derniers mois de captivité de la jeune journaliste et de mesurer l’ampleur du système de terreur dont elle est devenue l’une des victimes les plus emblématiques. Alors que l’Ukraine dit instruire plus de 210 000 crimes de guerre, une campagne que s'apprête à lancer l’association Pour l’Ukraine, pour leur liberté et la nôtre entend faire de la libération des captifs – et du retour des enfants déportés – une condition préalable à toute négociation avec la Russie, et non une variable d’ajustement.

les humanités, ça n'est pas pareil.

Chroniques, analyses, récits, "hors-pistes" : pour rester à l'affût : 


Est-ce parce qu’elle n’avait pas froid aux yeux que ses tortionnaires russes lui ont arraché les globes oculaires ?


Contre l’avis de ses proches, et même de sa rédactrice en chef, elle n’avait pas renoncé à enquêter dans les territoires occupés.  En mai 2025, nous avions traduit et publié le tout dernier article de Victoria Roshchyna, paru le 3 juillet 2023 dans Ukrainska Pravda : un reportage minutieux réalisé à Berdiansk, sur le meurtre de deux adolescents accusés de « sabotage » par les forces d’occupation (ICI). Un mois plus tard, en août 2023, lorsqu’elle est arrêtée, la jeune journaliste est en train de documenter ces « prisonniers fantômes » : ces Ukrainiens arrêtés et maintenus en détention dans des "prisons" russes plus ou moins clandestines, hors de tout cadre légal.

 

Son dernier message, envoyé le 27 août 2023 à l’un de ses contacts pour annuler un rendez-vous, marque le début du silence. Pendant des mois, elle disparaît dans cette « zone grise » qu’elle décrivait elle-même pour désigner les milliers de civils ukrainiens illégalement détenus par la Russie. Ce n’est qu’en octobre 2024, quatorze mois plus tard, que son père reçoit une lettre laconique du ministère russe de la Défense l’informant que sa fille est morte le 19 septembre 2024. Elle avait 27 ans.

 

En mars 2025, nous avions relayé l’enquête de Meduza retraçant, à partir de témoignages, le calvaire de la journaliste : d’un poste de police près de Zaporijjia à des garages aménagés en lieux de détention et de torture à Melitopol, avant son transfert en Russie, au centre de détention provisoire n°2 de Taganrog. Les témoins évoquaient la détérioration rapide de son état de santé, les séances de torture à répétition, les coups, les privations et l’absence de soins (lire ICI).

 

On n’était pourtant pas au bout de l’horreur. Lorsque la dépouille de Victoria est finalement restituée à l’Ukraine, fin février 2025, cinq mois après sa mort, les médecins légistes découvrent un corps « en miettes », portant de multiples traces de torture et d’autopsie sauvage, dont ont été retirés le cerveau, les globes oculaires et une partie du larynx. Un expert légiste international, consulté par le collectif Forbidden Stories (réseau international de journalistes), estime que l’absence de ces organes pourrait viser à dissimuler un décès par strangulation ou suffocation (lire ICI). Pour le Bureau du procureur général ukrainien, il ne s’agit pas d’un cas isolé : Moscou a déjà renvoyé plusieurs corps de prisonniers ukrainiens dans des conditions analogues, empêchant des expertises médico-légales indépendantes de déterminer les causes de la mort.

 

C’est à partir de ce corps martyrisé, de cette violence poussée jusqu’à l’effacement même des traces du crime, qu’un réseau international de journalistes a décidé de reprendre l’enquête que Victoria menait sur les « prisonniers fantômes ». Aux côtés de Forbidden Stories et de Reporters sans frontières, treize médias internationaux (dont Le Monde, Die Zeit, Der Spiegel, The Guardian ou The Washington Post) ont rassemblé documents, témoignages et dossiers judiciaires pour reconstituer les derniers mois de captivité de la journaliste et mettre au jour le système de détention et de torture dont elle a été l’une des victimes les plus emblématiques.


Le « dernier transfert », de Taganrog à Kizel. Quatre jours pour 2 000 kilomètres

 

Nous en étions restés au centre de détention de Taganrog. L’enquête qui vient d’être publiée par Reporters sans frontières révèle que, quelques jours seulement avant sa mort, Victoria a été transférée vers un autre établissement pénitentiaire, encore plus éloigné de l’Ukraine, dans la région de Perm. Selon les témoins cités par RSF, ce transfert de quatre jours, en train puis en fourgons, l’a conduite jusqu’à la prison n°3 de Kizel, à près de 2 000 kilomètres de Taganrog.


Les témoins décrivent, pendant ce transfert, une femme « squelettique », chancelante, au teint jaunâtre rappelant les victimes de l’Holodomor. Certains détenus partagent un peu de nourriture avec elle ; ils savent qu’elle est cette journaliste arrêtée « pour avoir dit la vérité » et qui a cessé de s’alimenter tant que « nos gars » continuent d’être torturés.

 

À Kizel, Victoria est littéralement à bout de force : elle peine à tenir debout, fait des malaises, mais subit comme les autres détenus la violence systémique de la prison n°3. Les cellules sont décrites comme surpeuplées, humides et glaciales ; mi-septembre, « on claquait des dents », se souvient un ancien prisonnier. Le matin du 19 septembre 2024, dans cette même prison, « Vika ne se lève pas » : ses codétenues alertent, les gardiens évacuent la cellule et lui ordonnent de se lever, sans succès. Plus tard, elle est emmenée, toujours inconsciente, sans que l’on sache si elle est alors encore en vie. La veille, le 18 septembre, un gardien se serait moqué d’elle lorsqu’elle demande du thé (« Tu as dû te tromper d’endroit, ici tu n’es pas en position de demander quoi que ce soit »), avant qu’un membre du personnel médical ne lui administre une injection dont la nature reste inconnue.

 

Reporters sans frontières pointe la responsabilité directe du système pénitentiaire russe : au lieu d’être libérée et soignée d’urgence, la journaliste a été maintenue dans des conditions inhumaines et dégradantes, puis transférée à des milliers de kilomètres de l’Ukraine alors que son état était critique. Le directeur de la prison n°3 de Kizel, où sont morts en septembre 2024 Victoria Roshchyna et le maire de Dniproroudne, Yevhen Matveyev, ainsi que le directeur de la prison n°2 de Taganrog, font désormais l’objet d’une enquête préliminaire de la justice ukrainienne. Il reste, à ce stade, un silence assourdissant du côté russe : les demandes d’explications adressées depuis 2024 sont restées sans réponse.


"Courage to report". Sous ce titre, et à l'occasion de la Journée mondiale de la liberté de la presse (dimanche 3 mai 2026), l'Institute of Mass Information et le programme "Frontline and Investigative Reporting Media in Ukraine" financé par l'Union européenne présentent à Kyiv, du 30 avril au 3 mai, une expositions de photos sur la résilience des médias ukrainiens.
"Courage to report". Sous ce titre, et à l'occasion de la Journée mondiale de la liberté de la presse (dimanche 3 mai 2026), l'Institute of Mass Information et le programme "Frontline and Investigative Reporting Media in Ukraine" financé par l'Union européenne présentent à Kyiv, du 30 avril au 3 mai, une expositions de photos sur la résilience des médias ukrainiens.

Selon Reporters sans frontières, au moins 26 journalistes ukrainiens sont actuellement détenus par la Russie, dans les prisons du territoire occupé comme en Russie proprement dite, où ils subissent violences physiques, pressions psychologiques et conditions de détention inhumaines. La National Union of Journalists of Ukraine (NUJU) avance même un chiffre d’au moins 28 « travailleurs des médias civils » en captivité. Tous sont visés pour avoir fait leur travail : documenter l’invasion, informer sur l’occupation, raconter ce que l’armée russe voudrait garder hors champ.

 

Derrière ces chiffres, il y a des noms et des dossiers : des reporters de Crimée ou du Donbass occupé, des correspondants locaux arrêtés pour « extrémisme », « espionnage » ou « terrorisme » après des reportages sur les exactions russes. L’Institute of Mass Information (IMI) évoque au moins 30 journalistes ukrainiens retenus illégalement, parfois depuis des mois ou des années, certains ayant déjà été torturés, battus, ou exhibés dans des pseudo-procès à huis clos. La mort de Victoria Roshchyna, seule journaliste ukrainienne officiellement décédée en détention russe, fonctionne comme un avertissement adressé à tous les autres : on peut disparaître pour avoir simplement voulu « dire la vérité ».

 

Des milliers de « prisonniers fantômes »


Au-delà des seuls journalistes, les « prisonniers fantômes » sur lesquels enquêtait Victoria désignent ces milliers de civils ukrainiens arrêtés dans les territoires occupés, enlevés lors de contrôles, de perquisitions ou de rafles, puis « évaporés » dans un système de détention parallèle. Les estimations portent sur 16 à 20 000 civils. Une enquête coordonnée par Forbidden Stories, en lien avec des ONG ukrainiennes, a identifié au moins 186 lieux de détention – postes de police, caves, « garages », centres officiels ou clandestins – où sont détenus des civils et des prisonniers de guerre ukrainiens, souvent torturés, sans accès à un avocat, sans charges formelles, sans que leurs familles soient informées. Une partie de ces captifs est ensuite transférée vers des prisons russes comme Taganrog ou Kizel, où ils continuent d’exister comme des « ombres » administratives : introuvables, injoignables, juridiquement inexistants.


En ce printemps l’association Pour l’Ukraine, pour leur liberté et la nôtre lance une nouvelle campagne, « Ensemble, sauvons les captifs ukrainiens » : « la libération des captifs et le retour des enfants déportés doivent être une condition préalable de toute négociation avec la Russie. Pas une variable d'ajustement ».

 

L’historienne Galia Ackerman (rédactrice en chef de Desk Russie, elle vient de publier Le KGB à Tchernobyl. Plongée dans les archives ukrainiennes) et Anna Colin Lebedev (maîtresse de conférences en science politique, directrice scientifique de l'Observatoire de l'Ukraine contemporaine qu'elle vient tout juste de lancer) participeront au lancement de cette campagne, le 5 mai à 18 h (réunion en ligne, inscription ICI). A leurs côtés : Lora Shevandina, épouse d'Oleg Shevandin, champion de kung-fu et entraîneur sportif, otage de Poutine depuis plus de dix ans, et la réalisatrice Evguenia Tchirikova. Militante écologiste et opposante russe de longue date, cette dernière a ensuite élargi son combat aux droits humains et, depuis 2022, au soutien à l’Ukraine. Faisant l’objet en Russie de plusieurs procédures pénales pour « terrorisme », inscrite sur les listes de « terroristes et extrémistes » et désignée « agent de l’étranger », elle vit aujourd’hui en exil en Estonie, où elle coordonne le média-collectif Activatica et co-dirige l’organisation Support Net, qui aide des activistes russes réprimés et des réfugiés ukrainiens.

 

Devenue enquêtrice des systèmes de terreur mis en place par Moscou en Ukraine, elle a réalisé en 2024 le documentaire Prisoners. The System of Terror, qui cartographie le réseau de prisons, caves et lieux de détention clandestins où sont enfermés des civils ukrainiens, et reconstitue « la trajectoire » d’un civil une fois enlevé : enlèvement lors de filtrages, passages à tabac, électrochocs, violences sexuelles, simulacres d’exécution, transferts successifs sans base légale, années de détention sans procès ni charges formelles (voir ci-dessous, sur YouTube, avec sous-titres en anglais).

 

Que tout cela soit à mille lieues du droit international le plus élémentaire ne doit pas surprendre de la Russie de Poutine. Dans une tribune que nous avions traduite et publiée en avril 2022 (ICI), l’idéologue Timofeï Sergueïtsev prévenait : ceux qui ne soutiendraient pas la glorieuse entreprise de « dénazificiation » menée par la Russie en Ukraine devront être considérés comme des « nazis passifs », et puisqu’il s’agit « d’une guerre juste contre le système nazi, menée aussi discrètement que possible contre des civils » (on adore le « aussi discrètement que possible »), cela exclut toute limite juridique extérieure (droit international humanitaire, conventions de Genève, juridictions internationales), la seule norme valable devenant l’idéologie du vainqueur…

 

Sauf que, quatre ans plus tard, la Russie de Poutine est encore loin d’avoir « vaincu », et que lorsque viendra la défaite (le plus tôt serait le mieux), la justice internationale aura du pain sur la planche. La justice ukrainienne a d’ores et déjà ouvert 211 000 enquêtes pour crimes de guerre liés à l’agression russe. Près de 600 procureurs et enquêteurs, en lien avec les services de sécurité et la police, ont déjà collecté des preuves sur plus de 40 000 scènes de crime. Un tel niveau d’enquêtes est sans équivalent connu dans les conflits armés depuis 1945…

 

Jean-Marc Adolphe

 

 


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