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Les marionnettes de Sophie Taeuber-Arp à l'assaut de l'art total (1/3)


Sophie Taueber-Arp



En 1918, Sophie Taeuber-Arp crée des marionnettes abstraites pour un spectacle total à Zurich qui révèle sa prodigieuse pluridisciplinarité. Une série en 3 épisodes.


CULTURES VIVES Les définitions courantes de l’art ne s’appliquent pas à Sophie Taeuber-Arp. Irréductible à un seul champ disciplinaire, elle conçoit l'art comme une entreprise de création pluridisciplinaire.


ABSTRACTION ET DADAÏSME

Photographie de Sophie Taeuber-Arp, 1927. © Photographe anonyme. Stiftung Arp e.V., Berlin.


Dès 1915, elle participe à la fondation de l'art abstrait aux côtés de Malevitch (1915) et Mondrian (1917). Elle développe un style d’abstraction composé de larges formes géométriques et colorées qu'elle organise selon une grille orthogonale. Dans certains tableaux, elle multiplie les jeux d'échelles et de proportions pour créer une mise en abyme rythmique : rectangle dans rectangle, grille dans grille, comme dans une surface fractale.

Mais son originalité réside dans le fait d'étendre ses recherches abstraites à l'ensemble des arts visuels. D'abord, les beaux-arts (dessin, peinture, collage, relief peint, sculpture, architecture), puis, la plupart des arts appliqués (textile, graphisme, objets de design, mobilier, architecture d'intérieur).

Elle s’empare indifféremment de formats à deux ou à trois dimensions. Sa grammaire abstraite traverse les arts, les dimensions, les supports. Tout cela contribue à abolir la frontière entre arts plastiques et arts appliqués. A l'époque, un tel projet n'a d'équivalent que chez son amie Sonia Delaunay, ou chez les artistes du Bauhaus comme Anni et Josef Albers.

Son extension pluridisciplinaire ne s'arrête pas là. Elle s'intéresse aussi aux arts de la scène, notamment la danse. A Zurich, elle devient l'élève du chorégraphe Rudolf Laban et l'amie de la danseuse expressionniste Mary Wigman. Puis, elle rencontre le sculpteur Hans Arp (ou Jean Arp) qu’elle épousera en 1922. Ce dernier lui présente les futurs fondateurs de Dada, Hugo Ball, Richard Huelsenbeck et Tristan Tzara.

Sophie Taeuber-Arp, Composition verticale-horizontale sur fond blanc,

1915-1916, 29.5 x 28 cm. © Stiftung Arp e. V., Berlin/Rolandswerth.


L'artiste pose les problèmes les plus actuels

sur l’interaction entre arts plastiques,

arts appliqués et arts du spectacle

Sophie Taeuber dansant avec un masque de Marcel Janco au cabaret Voltaire, Zurich, Suisse, 1916

© Photographie anonyme. Archives de la Fondation Arp, Clamart (C) ADAGP, Paris, 2018.


Elle danse au Cabaret Voltaire de Zurich, lieu légendaire de naissance de Dada (1916). Costumée et masquée, elle invente une danse « abstraite » qui se veut une traduction chorégraphique de ses recherches plastiques.

Le poète Hugo Ball se souviendra d'avoir assisté à un ballet de gestes syncopés ponctuant ses poèmes phonétiques, le tout rythmé par des coups de gong : « Les lignes volaient en éclat sur son corps. Chaque geste était déconstruit en cent mille particules, précis, clair, aigu. » De quoi s'agit-il ? D'une bombe à fragmentation chorégraphique, d'une tentative d'œuvre d'art totale, ou, encore, des prémices de la performance ? Difficile à dire.

En 1916, Dada dynamite les codes esthétiques. Initié par des réfugiés et des déserteurs de la Première Guerre mondiale, le mouvement Dada incarne, avec son énergie si neuve, le refus de toutes les valeurs de la société européenne. Sophie Taeuber-Arp prend part à ses troubles. Tout au long de sa vie, elle restera fidèle à l'anti-art dadaïste, autant qu'à l'abstraction constructiviste. D'ailleurs, il est possible de voir son œuvre comme une hybridation des deux tendances.

Profondément visionnaire, l'artiste pose les problèmes les plus actuels sur l’interaction entre arts plastiques, arts appliqués et arts du spectacle. Dans cette perspective, ses marionnettes vont jouer un rôle crucial.

Marionnette, "Le Roi-Cerf", 1918 : Le roi Deramo. Bois tourné peint, laiton, fil. 58,5 x 14 x 10 cm


A suivre...


Eric Monsinjon

(texte initialement publié sur le blog Mediapart d'Eric Monsinjon, reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur)


Sophie Taeuber-Arp en 7 dates 1889 Naissance le 19 janvier à Davos (Suisse). 1914 S’installe à Zurich. Commence à peindre des tableaux abstraits inspiré par le constructivisme. 1916 Participe au mouvement Dada à Zurich, sculpte des Têtes Dada multicolores et danse au Cabaret Voltaire. 1918 Réalise 17 marionnettes et les décors pour une pièce de Gozzi à Zurich. 1926 Achève l’aménagement et la décoration du complexe de loisirs de l'Aubette à Strasbourg avec son mari Jean Arp et Theo van Doesburg. 1941 Crée une colonie d'art à Grasse (France) avec Sonia Delaunay. 1943 Décès le 13 janvier à Zurich.




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