«Morlaix», de Jaime Rosales : l'art du trouble narratif
- Isabelle Favre

- il y a 4 jours
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Samuel Kircher et Aminthe Audiard dans Morlaix, de Jaime Rosales. Photo Condor Films
À Morlaix, une "belle jeunesse" se cherche entre deuil, amours naissantes et envies de départ, sous l’ombre d’un viaduc devenu architecture de cinéma. Jaime Rosales y invente un récit en abyme où les personnages regardent un film qui les met en scène, et interroge avec une douceur trompeuse ce que veut dire « partir » ou « rester ».
les humanités, ça n'est pas pareil.
Chroniques, analyses, récits, "hors-pistes" : pour rester à l'affût :
« L’amour, c’est l’espace et le temps rendus sensibles au cœur. »
Marcel Proust, La Prisonnière, 1923
Comment parler d’un film sans révéler ses secrets ? Des secrets qui se dévoileront (pas tous) durant la projection, avec ses surprises...
Marquée par la disparition récente de sa mère, Gwen tente de retrouver un équilibre auprès de ses proches et de Thomas, son petit ami. Mais l’irruption dans sa vie de Jean-Luc, un étudiant au charisme troublant, vient bouleverser ses certitudes et réveiller un trouble inattendu. Alors qu’elle se débat avec ses émotions, un étrange hasard la conduit dans une salle de cinéma où le film projeté semble raconter son histoire à elle, comme si l’écran lui renvoyait le reflet de sa propre vie.
Ainsi pourrait-on résumer "l'intrigue" de Morlaix, le nouveau film de Jaime Rosales. Mais le propre du cinéma est d’aller au-delà des mots, par son expression formelle qui est ici liberté formelle. Il est aussi l’art de faire apparaître, de situer, de « faire comprendre » sans dire : la singularité de certains personnages, une géographie, celle de Morlaix et de ses alentours, descriptive ou participant au cours du film.
Sur les personnages, on notera certains éléments qui ne font pas avancer l’histoire mais lui donnent de la chair. En cours, Jean-Luc, évoqué plus haut, pose sa tête sur son bureau et dessine : un dessin déjà bien avancé qui fait preuve de son talent et de son sens de l’imaginaire poétique, et non d’une attitude presque puérile pour un élève de terminale.
Plus tard, quittant une randonnée avec sa bande d’amis, Jean-Luc traverse longuement la lande et s’attarde auprès d’un arbre isolé, qui semble mort, entouré de pierres sur le sol, au milieu d’un espace déserté : il le touche, comme un échange presque occulte d’énergie, vivante malgré tout.

Hugo (Hugo Le Rolle), le jeune frère de Gwen, semble être un personnage secondaire. Mais quelle présence dès le début du film, lorsqu’il se trouve avec sa sœur au cimetière après la cérémonie autour de l’urne funéraire de leur mère. Cela peut sembler un détail mais cela dit beaucoup (du personnage et de l’attention du film) lorsqu’on le voit décaler les pots déposés devant la plaque qui a été scellée, pour faire un peu de place et poser ses propres fleurs. Décalé, Hugo l’est encore lorsqu’il est en retard un matin et oblige sa sœur à demander au chauffeur de bus de l’attendre. Hugo liera amitié avec Jean-Luc qui l’invite chez lui : « Il dit des choses qui ne sont pas forcément vraies, mais on a très envie de les croire » : un « ange de cinéma » ? Gwen, Jean-Luc et Hugo ont une force particulière dans leur visage qui marque le film, au milieu de leurs amis : une « belle jeunesse » aurait-on envie de dire en prenant a contrario le film éponyme de Jaime Rosales sorti en 2014, où deux jeunes Espagnols de 20 ans sont pris dans les crises d’une société malade (voir ICI).

Ces quelques jeunes (d’un autre temps ?) se retrouvent en camarades pour faire des choses ensemble, assez banales : jouer au foot, aller à la plage, organiser une soirée dans un lieu désaffecté, aller au cinéma et se retrouver pour discuter du film qu’ils viennent de voir. Et aussi, jolie scène, harmoniser à trois leurs mouvements dans une chorégraphie proposée par une de leurs amies : des pas un peu stéréotypés mais coordonnés avec attention.
Cette petite communauté est la matrice des liens qui unissent, sans histoire, Gwen avec Thomas, et puis arrive Jean-Luc : les hauteurs du viaduc serviront de lieu d’arbitrage. Imposant dans la silhouette urbaine (62 mètres de hauteur, 292 mètres de longueur, 14 arches, 9 arceaux, il fut érigé en deux ans et demi au XIXe siècle, entre 1861 et 1863, sur la ligne Paris-Brest), ce viaduc n’apparait que dans un second temps, lorsque les lycéens sont au cinéma pour voir un film nommé Morlaix. Il jouera un rôle décisif. Venu dans la ville pour présenter un film précédent, Jaime Rosales a imaginé un nouveau projet auquel ce viaduc donnerait « un souffle tragique ». « J’ai vraiment eu l’envie de ce film par rapport au lieu, à la géographie particulière de la ville et ses alentours, qui m’a beaucoup frappé. D’habitude, un film, c’est simplement une histoire qu’on peut placer où l’on veut. Mais là, c’était une histoire qui avait vraiment beaucoup à voir avec l’endroit […]. Cette histoire n’aurait pas pu exister ailleurs », confiait-il en mars 2025 lors de la sortie du film en Espagne.

Aussi, cette magnifique enfilade de cadres juxtaposés horizontalement et verticalement, cette architecture en arches reliées lui permet magistralement de travailler comme il le fait souvent via une dissection du cadre.
Dans Morlaix (titre en blanc sur fond noir, film de 2h et 4 minutes), les protagonistes viennent voir deux autres Morlaix dont ils sont en réalité les personnages (titre en rouge sur fond de viaduc pris dans sa hauteur sous différents angles pour le second, en 16 mm couleur ; titre en blanc sur plan rapproché depuis la végétation au pied du viaduc pour le troisième : Gwen vient le voir au cinéma lors de son retour solitaire à Morlaix, en 35 mm cinémascope noir et blanc (qui est revenu à l’écran bien avant lors d’une scène de retrouvailles).
Des allers retours à la salle de cinéma (où les personnages du film sont assis comme spectateurs, leurs visages éclairés par le film), créent des repères, tout en semant le trouble pour nous qui ne savons plus vraiment où nous sommes, en bousculant notre expérience de spectateurs, non sans mettre en jeu l’expérimentation de cinéaste. Quand Gwen fait le ménage dans sa cuisine, est-ce sur l’écran qu’elle est en train de regarder ? Plus loin, nous la quittons dans une des scènes d’aboutissement de l’histoire du film (faisant enfin l’amour avec Jean-Luc) pour brusquement la retrouver, dans le plan suivant, en train de préparer le repas familial. Le temps a passé : Aminthe Audiard est devenue Mélanie Thierry, Gwen est à Paris, menant une vie bien bourgeoise et fort aisée avec son Espagnol de mari qui lui parle de clients et de banque, leurs deux enfants, un troisième à venir, et un travail. Gwen voulait quitter Morlaix. Elle le répétait à Jean-Luc et à Thomas, on la voit attendre un train : elle veut aller à Paris. Elle y est désormais mais sa vie ne nous fait pas rêver.
On fait le lien avec les images, de la tour Eiffel et des hauteurs de Montmartre vues depuis les toits, qui figurent au tout début du film aux côtés de plans sur la ville de Morlaix et ses alentours, en cinémascope couleur : petite route dans la campagne, chemins, ornières remplies d’eau de pluie, champs, beaux arbres isolés, rivière coulant paresseusement au milieu de larges berges attendant inondations ou marée, estuaire jusqu’à la mer et sa plage, rares bateaux encalminés, vues de la ville avec ses toits d’ardoise, ciel gris, temps humide.
Plus qu’à Paris, la vie serait-elle à Morlaix ? Banalité pourtant, manque d’originalité de ce qui nous est conté, un romantisme adolescent d’un autre âge, l’amour avec un grand A ? Comment percevons-nous ces « instantanés », photos noir et blanc qui surgissent avec leur forme carrée ? Comme réassurance de la situation de chacun, du temps divisé de ceux que nous regardons Par la construction de son film, par sa discontinuité mais aussi la présence des acteurs (professionnels ou amateurs), leur vérité. Celle du visage de Gwen, comme un paysage, frémissant dans un vent léger, concentrée pour ne pas pleurer, dans le premier plan vécu du film ; le charme de Jean-Luc (Samuel Kircher) avec son sourire attentif, rayonnant ou mystérieux ; l’arrivée, plus tard, de Thomas dans la vie parisienne de Gwen, dans un rôle de messager sobre et bouleversant (Arnaud Stephan). Plein de la vie d’une belle jeunesse épargnée par les soucis, par la violence sociale, ce film est aussi fait de mort : enterrement de la mère de Gwen et d’Hugo, récit de la mort de son jeune frère par Jean-Luc, faux suicide, cimetières, une tombe où il est écrit :
Nous avons existé par cela, cela seul qui n’est pas consigné dans nos nécrologies.
T.S. Eliot
Isabelle Favre
Morlaix, de Jaime Rosales, sort en salles ce 15 avril 2026.
Le 17 avril 2026, le film inaugure en outre la compétition parisienne du Festival International des Jeunes Acteurs et Actrices (FIJA) en présence de l’équipe du film (voir ICI). Une sélection évidente pour ce film où « le mélange de [jeunes] acteurs professionnels et amateurs produit des synergies curieuses qui peuvent apporter de bonnes choses. La spontanéité, que les amateurs introduisent, peut être transmise aux professionnels, et l’efficacité des professionnels peut bénéficier aux amateurs. Sous certaines conditions de jeu, ce mélange devient une relation d’enrichissement mutuel. » Cet enrichissement aboutit ici à une justesse de ton pour tous, une « fraîcheur » qui fait crever l’écran à certains amateurs (dans le rôle d’Hugo, déjà mentionné, ou de la pétillante et sérieuse Jeanne Trinité dans le rôle de Lara.
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Anatomie -dissection- d'un film :
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