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Mythologies aquatiques et rituels contemporains

Marcela Santander Corvalán dans Agwuas, photographie : Makoto C. Ôkubo


Découverte à Brest, dans le cadre du festival DañsFabrik, Agwuas de Marcela Santander Corvalán est la deuxième partie d'une trilogie sur les mythologies commencée en 2022 par Bocas de oro. Une pièce placée sous le signe de l’eau, où récits légendaires, musique live et gestes rituels composent une performance oscillant entre folklore revisité, happening participatif et esthétique contemporaine.



D'après son auteure, la pièce prend sa source, si l'on peut dire, dans « l'histoire des deux serpents, une légende de Chiloé, île au sud du Chili, un mythe des Mapuche » (voir entretien sur dansercanalhistorique.fr). Les serpents en question ont pour noms Trentren et Caicai. Le premier représente la terre, élève des montagnes pour empêcher que le deuxième, qui symbolise l'eau, ne submerge le pays et ne noie les habitants. Dans ce récit légendaire, il est par ailleurs question d'une sirène marine appelée la Pincoya qui danse sur les vagues pour protéger les pêcheurs et de Caleuche, un vaisseau fantôme, voguant de nuit tous feux allumés pour emporter les âmes des noyés...


C'est par des monologues de théâtre que débute le spectacle. Marcela Santander Corvalán parle du mythe des serpents tandis que Hot Bodies (alias Gérald Arev Kurdian), alter ego de la chorégraphe, évoque les légendes kurdes et arméniennes traitant de ces mêmes éléments terrestres. La déco est réduite au minimum syndical, à trois petits volcans de sable blanc aux cratères emplis d'eau, comme réalisés par les enfants dans leurs jeux de plage et autres velléités de châteaux en Espagne, orné de sculptures en terre cuite, des cruches un peu kitsch sur les bords, pouvant, le cas échéant, se transformer en instruments musicaux à eau et à vent, conçues par Vica Pacheco.


Coiffures et costumes de scène sont tout aussi sommaires, faits main. Une frange d'après-guerre à la Juliette Gréco (qui a dû inspirer aussi la chanteuse de variète Juliette Armanet) pour l'une, une coupe mulet pour l'autre; des shorts destinés à faciliter les mouvements et/ou à exhiber les guiboles; des cottes de maille fluo en tissu acrylique - de ce fait, pas vraiment écolo - chiné sans doute au marché St-Pierre, mal taillées à dessein, faisant office de ponchos. Il va sans dire que ces maillots de corps de ballet en résille remémorent les filets de pêche de tout temps et le rite d'initiation de pêcheurs transmise de père à fils devenu duo de danse contemporaine, premier temps fort de la soirée.


Marcela Santander Corvalán a stylisé, modifié, pour ne pas dire détourné cette danse traditionnelle de sa destination originelle ; elle l'a déplacée de son cadre; elle s'est autorisée à la féminiser. Le tempo est lent, les gestes simples sont exécutés en duo, à l'unisson, les interprètes jouent chacun avec un foulard de couleur qu'ils font virevolter, qu'ils utilisent pour masquer le visage, pour se bander les yeux comme au colin-maillard. La danse tient de la marche, de la procession. Comme celles encore en vigueur dans les villages de pêcheurs du Portugal tels que Tavira, Ericeira, Loulé, Santa Luzia, Viana do Castelo, archaïques virées romarias à la période de l'Assomption. Nous y avons vu jadis de vieilles sorcières endeuillées jeter des bébés dans l’eau du bain de mer pour les préparer à leur futur métier. Métamorphosée en "performance contemporaine", la danse de Santander-Kurdian est plaisante à voir et à entendre.


Bien que Julien Andjujar ait moqué (à juste titre) dans son extraordinaire performance Tatiana les spectacles "participatifs", démodés depuis au moins les années 2000, Marcela Santander Corvalán et nombre de ses collègues incitent toujours le public à se lever de sa chaise. Dans le cas présent, on le sollicite pour qu'il dépose une fleur sur l'autel sacré qu'est encore pour eux la scène. Nous avons eu l'impression d'être téléporté non en l'an 2000 mais au siècle précédent. Aux années soixante, celles de la participation gaulliste, du référendum qui mit un terme aux trente glorieuses et au bon vieux temps des hippies, des babas cools, à celui de la spiritualité, de l'amour libre, de l'âge tendre, du retour à la nature, de la contre-culture, de la conscience élargie, du bouddhisme zen, du taoïsme, du mysticisme en tous genres, de l'oriental, du tribal, du happening, du love-in, du bed-in for peace, de l'improvisation, de l'œuvre collective et, autant que possible, ouverte.


La chorégraphe, chauffeuse de salle, voire cheffe de claque, au sens où l'entendait Balzac avec le personnage de Braulard dans Illusions perdues, manipule d'une certaine manière les spectateurs (celle du control freak de l'œuvre). Elle leur demande de fermer les yeux, d'applaudir et, carrément, au final, de la rejoindre sur scène pour danser avec. Elle appelle cette forme de participation "chorégraphie guidée". Pour atteindre ces objectifs, elle recourt à des comparses placées en immersion dans l'assistance, aux quatre coins du cercle délimitant le terrain de jeu. À Brest, cette cinquième colonne d'infiltrées (d'under cover façon Günter Wallraff) était composée de neuf influenceuses issues de chorales locales, recrutées par petites annonces. Il faut reconnaître qu'elles ont l'honneur et le loisir d'être mises en vedette en chantant en chœur deux tunes de Hot Bodies, le premier en français, le deuxième en novlangue :


Et si la marée monte

Doute

Reflets dans la fontaine et secousses dans le ruisseau

Rame, tempête au calme

Continent sombre et gracieux

Rêve aux dos sans nageoire

Tournent en rond sous les cieux

Abysses, à l’invisible je m’abandonne, à moi je renais

Rame, tempête au calme

Continent d’ombre et de feu

Reflets dans la fontaine et secousses dans le ruisseau


And the show

And the showtime fear

And the souls

And the souls

And the secrets that i fear

But tonight

Tonight

The singer’s in your hands.


Nicolas Villodre


  • La pièce Agwuas sera reprise le 30 mai 2026 à l’Atelier de Paris, dans le cadre du festival June Events.



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1 commentaire


yanitz2018
il y a 2 heures

" ... sont tout aussi sommaires ... " Et Boby Lapointe et sa leçon de guitare sommaire ? 😂

"https://www.youtube.com/watch?v=Nnxc_uywW5I&list=RDNnxc_uywW5I&start_radio=1"

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