De Mokwa à Paris : le grand mensonge de la finance climat
- Jean-Marc Adolphe

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Autour d'un point d'eau au Burkina Faso. Photo DR
Paroles, paroles… En Afrique, Emmanuel Macron est allé promettre « un partenariat renouvelé », sans jamais parler de l’injustice climatique qui affecte le continent. Plus de 10 ans après l’Accord de Paris, l’écart entre les besoins réels et les engagements internationaux continue de se creuser. Le financement climatique annuel destiné à l’Afrique atteint à peine un dixième de ce qui serait nécessaire.
les humanités, ça n'est pas pareil.
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Mokwa, il y a bientôt un an… Petite ville marchande de l’État de Niger, dans le centre du Nigeria, posée à quelques kilomètres du fleuve Niger et située à environ 350 à 380 kilomètres à l’ouest d’Abuja. Elle sert de point de passage entre les régions agricoles du nord et les villes du sud : les paysans y vendent leurs céréales, leurs légumes et leur bétail, avant que les marchandises ne poursuivent leur route vers Lagos ou d’autres grands centres urbains. Ses quartiers densément construits, ses routes étroites, ses ponts vieillissants et un drainage déficient en font une ville particulièrement vulnérable aux pluies extrêmes qui se multiplient avec le réchauffement du climat.
Le 29 mai 2025, ses habitants se sont réveillés avec de l’eau jusqu’aux genoux dans leurs maisons. En quelques heures, des pluies d’une intensité exceptionnelle ont transformé les rues en torrents, emportant des dizaines d’habitations et coupant routes et ponts qui relient la ville au reste du pays. Quand les eaux ont commencé à se retirer, au moins 150 corps avaient été retrouvés et plus de 3 000 personnes, dont de très nombreux enfants, avaient tout perdu, entassées dans des abris de fortune où manquent nourriture, eau potable et soins. Pour les agences humanitaires, Mokwa n’est qu’un avant‑goût de ce que la montée des températures et l’intensification des pluies font déjà aux villes d’Afrique de l’Ouest : des catastrophes qui se répètent chaque saison des pluies, sur des infrastructures sous‑dimensionnées, dans des pays qui n’ont ni les moyens de protéger leurs populations ni l’accès aux financements climatiques promis.
Pour 2026, l’ONU estime que plus de 42 millions de personnes auront besoin d’aide pour survivre dans huit pays d’Afrique de l’Ouest et du Centre (1), où les violences et les catastrophes environnementales chassent les familles de chez elles. En 2025, les inondations y ont à elles seules touché plus de 2 millions de personnes, détruisant leurs moyens de subsistance et aggravant l’insécurité alimentaire. En moyenne, les pays africains perdent déjà de 2 à 5% de leur PIB à cause des extrêmes climatiques et réaffectent parfois jusqu’à 9% de leur budget pour y faire face (2). À l’échelle du continent, l’Organisation Météorologique Mondiale estime que l’Afrique subsaharienne devra consacrer entre 30 et 50 milliards de dollars par an à l’adaptation au cours de la prochaine décennie, alors même que nombre d’États sont déjà lourdement endettés. Autrement dit, elle ne reçoit qu’une fraction des financements climatiques dont elle a besoin.
Le constat n’est pas nouveau. L’Afrique est le continent qui a historiquement le moins contribué aux émissions mondiales de gaz à effet de serre (autour de 3 à 4% du total) mais c’est aussi celui qui est le plus exposé aux chocs climatiques. Lorsqu’il est adopté en 2015, l’Accord de Paris fixe un cap clair : maintenir le réchauffement « bien en dessous de 2 °C » et, si possible, le limiter à 1,5°C par rapport à l’ère préindustrielle. Pour y parvenir, chaque pays doit soumettre et renforcer tous les cinq ans une « contribution déterminée au niveau national » détaillant ses efforts de réduction des émissions et d’adaptation. En contrepartie, les pays riches s’engagent à mobiliser au moins 100 milliards de dollars par an jusqu’en 2025 pour aider les pays en développement à affronter les impacts du dérèglement climatique et à décarboner leurs économies, avec la promesse de fixer un nouvel objectif chiffré au‑delà de cette date.
Dix ans plus tard, ce contrat est largement rompu pour l’Afrique : les promesses de réduction d’émissions restent très loin de la trajectoire 1,5°C et les financements censés accompagner les pays les plus vulnérables n’ont jamais atteint les 100 milliards de dollars par an, encore moins les montants réellement nécessaires. Les États africains ont pourtant soumis et actualisé leurs contributions nationales, souvent en programmant des plans ambitieux d’énergies renouvelables, d’adaptation agricole ou de protection des villes contre les inondations, mais la plupart de ces engagements sont explicitement conditionnés à l’arrivée de financements extérieurs qui, pour l’instant, ne viennent qu’au compte‑gouttes.
Le financement climatique annuel destiné à l'Afrique s'élève actuellement à environ 30 milliards de dollars, selon la Climate Policy Initiative, à peine un dixième de ce qui est nécessaire (2). Les dix premiers pays bénéficiaires, dont l'Afrique du Sud, l'Égypte, le Nigeria, le Maroc et le Kenya, captent 46 % de l'ensemble des flux de financement climatique, tandis que les 30 nations les moins bien loties n'en reçoivent que 11%. Le continent ne reçoit que 2 % des investissements mondiaux dans les énergies propres. L'Afrique détient 60 % du meilleur potentiel solaire mondial, et pourtant les capitaux continuent de se diriger ailleurs. L’architecture financière internationale reste calibrée pour financer de gros projets dans quelques pays jugés sûrs, plutôt que des milliers de petits projets d’accès à l’énergie dans des pays pauvres. « Combler le déficit de financement climatique de l'Afrique exige bien plus que des engagements ambitieux sur le papier », souligne une analyse politique qui vient d’être publiée par le cabinet de conseil panafricain Harrison Rehoboth Consulting : « cela implique de renforcer les systèmes financiers nationaux, d'améliorer les capacités de préparation des projets, d'élargir les financements concessionnels et de réformer les institutions financières mondiales afin de rendre les capitaux climatiques plus accessibles aux économies vulnérables. »

Emmanuel Macron et le président du Kenya William Ruto, à Nairobi, le 12 mai 2026. Photo AFP
La France revendique un rôle de « pays moteur » de la finance climat : en 2023, elle a consacré 7,2 milliards d’euros à l’action climatique dans les pays en développement, principalement sous forme de prêts, et affirme avoir déjà dépassé sa « juste part » de l’objectif collectif des 100 milliards de dollars par an. Mais derrière ces chiffres, Oxfam souligne que près de 80% de cette finance climat française sont des prêts, qui alourdissent encore la dette des pays bénéficiaires. À l’approche de la fin de l’objectif des 100 milliards, Paris n’a toujours pas annoncé quel niveau de contribution elle compte garantir après 2025, alors même qu’elle réduit par ailleurs son aide publique au développement, ce qui fait douter de sa volonté de se hisser à la hauteur de ses discours sur la justice climatique.
Dans la tournée qu’il vient d’effectuer en Égypte, au Kenya et en Éthiopie, Emmanuel Macron a mis en avant un « partenariat renouvelé » avec l’Afrique, présenté comme très tourné vers l’investissement économique et la refonte de l’architecture financière mondiale, notamment aux côtés du président kényan William Ruto. L’Élysée insiste sur les annonces d’investissements et la « fin de la Françafrique », mais sans engagement chiffré nouveau sur la part française de la finance climat après 2025, ce qui laisse un décalage persistant entre le discours sur la transformation de la finance internationale et les montants réellement promis pour l’adaptation en Afrique.
Au-delà du cas français, c’est plus largement la manière dont l’Europe pense encore ses relations économiques avec l’Afrique qui est en cause. Paradoxe : le taux de croissance en Afrique dépasse désormais celui de l'Asie, et 11 des 20 économies les plus dynamiques du monde sont aujourd'hui africaines ! Mais dans les grandes négociations internationales, l'Afrique est souvent au menu, rarement à la table… Alors que la Chine vient d'autoriser l'entrée sur son territoire de l'ensemble des produits africains sans aucun droit de douane, poursuivant la logique de cette « Chinafrique » qu’évoquait Michel Strulocvici sur les humanités (ICI), il serait urgent pour l’Europe de réinventer ses relations avec le continent africain, écrivent trois économistes africains dans une tribune publiée le 23 mai par Les Echos (3). Alors que « l'héritage colonial pèse encore », « mieux connaître la diversité des cultures africaines est une première exigence », écrivent-ils : « Se familiariser avec les modes de pensée traditionnels du Continent est aussi nécessaire car les cadres habituels de gouvernance des multinationales, fondés sur les relations contractuelles, le contrôle et les incitations, se révèlent mal adaptés aux contextes africains. »

A lire sur les humanités : "Chine-USA, une sacrée partie de go en Afrique et au-delà", par Michel Strulovici, publié le 25 février 2026.
« Une notion comme l'Ujamaa par exemple, originaire d'Afrique orientale, pourrait amener à des modes de gouvernance plus collectifs avec un partage de la valeur plus solidaire », indiquent-ils. « Elle invite surtout à considérer les communautés locales comme des acteurs à part entière des décisions économiques. Le terme Ubuntu, présent dans toutes les langues bantu, (…) conduit à repenser les conditions de travail, non pas seulement pour respecter des règles édictées depuis l'Europe, mais pour respecter les droits fondamentaux des personnes, tels que reconnus localement. On pourrait encore citer le concept d'Omoluàbi, très présent en Afrique de l'Ouest, qui insiste sur la responsabilité de chacun au sein des collectifs et offre des repères précieux pour renforcer la confiance et la transparence. »
Ces notions ne suffiront pas à elles seules à enrayer les ravages des catastrophes dites « naturelles » en Afrique. Mais elles peuvent aider à repenser les règles du financement climatique, à condition toutefois que les pays les plus riches respectent enfin les engagements scellés par l’Accord de Paris.
Jean-Marc Adolphe
NOTES
(1). Ce chiffre correspond à l’appel humanitaire 2026 du Bureau de la coordination des affaires humanitaires de l’ONU pour le Burkina Faso, Cameroun, Mali, Niger, Nigéria, RCA, RDC et Tchad (lire ICI).
(2). Climate Policy Initiative (CPI) est un groupe indépendant de recherche et de conseil spécialisé dans les politiques climatiques et, surtout, dans la finance climat. Basé à San Francisco, avec des bureaux notamment à Rio, New Delhi, Jakarta, Londres, Washington et Le Cap, il est considéré comme l’un des principaux experts mondiaux pour le suivi des flux de financement climatique et la conception de solutions financières « vertes ».
(3). Tribune co-signée par Samuel Fosso-Wamba, directeur de la recherche, TBS Education ; Sherwat Elwan Ibrahim, professeur à Onsi Sawiris School of Business (Université Américaine au Caire) ; et Adegboyega Oyedijo est professeur à Hankamer School of Business (Université Baylor).






E. Macron, en Afrique, se conduit comme un véritable colonialiste Il se permet, pendant une rencontre, d’interrompre un intervenant (noir) et de prendre la parole **. Tout comme il tutoie un chef d’État (noir) en public lors d'une conférence de presse : un manque de respect total !
** " https://www.youtube.com/shorts/ESE5FHFhFIs "
Déjà en 1975, Archie Shepp "U-Jaama (unite)" (1er festival indépendant de Massy)
" https://www.youtube.com/watch?v=4Yuu6bNbaFQ&list=RD4Yuu6bNbaFQ&start_radio=1 "