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Nanni Moretti, de la Vespa à Berlusconi

il y a 2 heures
7 min de lecture

Nanni Moretti, affiche du film Aprile.


Nouvelle vie, en salles et en version restaurée, grâce à Malavida films, pour deux films culte de Nanni Moretti : Caro diario (1993), journal intime de l'auteur et Aprile (1998), témoignage sur la situation politique italienne et docufiction sur le jeune adulte devenu père.

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Chez Nani Moretti, l’autofiction n’est jamais un simple exercice de confession. Depuis Io sono un autarchico (1976), l’auteur a souvent investi ses films de figures qui lui ressemblent, notamment Michele Apicella l’alter ego récurrent de Moretti, qui traverse cinq des six premiers longs métrages du cinéaste. Avec Caro Diario, initialement sorti en 1993,  il franchit un pas supplémentaire en prenant son propre nom. Auteur, réalisateur, acteur et personnage, il organise un jeu permanent entre vécu et invention, vérité documentaire et fantaisie comique. L’« ego » morettien n’est pas un refuge mais devient un poste d’observation depuis lequel se lisent les métamorphoses du cinéma, de la société italienne et de la gauche.

Caro Diario, les détours du moi

Prix de la mise en scène au Festival de Cannes en 1994, Caro Diario — « Mon cher journal », devenu Journal intime dans la traduction française, qui atténue le lien affectif entre celui qui écrit et la chose écrite — est le cinquième long métrage de Nanni Moretti. Il vient après Palombella rossa (1989). Dès Io sono un autarchico (1976), tourné en Super 8 puis gonflé en 35 mm, le jeune cinéaste s’était distingué par son goût pour ce que des théoriciens comme Serge Doubrovsky et Gérard Genette ont nommé l’autofiction : un genre qui, en littérature, connaît une vogue — et une vague — depuis le milieu des années 1970. Plus rare au cinéma, cette pratique trouve chez Moretti une forme singulière. Il n’a plus ici d’alter ego : il est à la fois narrateur, protagoniste et acteur de son film.


Le générique, écrit de sa main, est accompagné d’un monologue intérieur. Dans le premier chapitre, « In vespa », la caméra suit le cinéaste dans de superbes travellings à travers une Rome déserte au mois d’août. Il égrène les noms des quartiers tout en évitant les lieux historiques : Garbatella, Gianicolo, Tufello, une banlieue populaire, et même Spinaceto, quartier mal famé. Il déclare aimer les façades. C’est la partie la plus plaisante du film, la plus joyeuse et la plus libre aussi : le cinéaste zigzague dans la ville et s’extasie devant un penthouse, tout en sachant que ses propriétaires ne voudront jamais le vendre.


Chemin faisant, il se confie, associant images, idées et souvenirs. Il regrette qu’en été les cinémas romains n’aient rien d’autre à proposer que des films d’horreur ou des pornos — parfois les deux à la fois. Par imprudence, il entre dans une salle où il découvre Henry: Portrait of a Serial Killer, et en ressort effrayé. Peu à peu, le périple dans Rome devient un voyage dans le cinéma. Ses goûts sont éclectiques. Il apostrophe Jennifer Beals dans la rue, rencontrée par le plus heureux des hasards, et se présente comme un fan de Flashdance (1983). Il insère un extrait d’un vieux film avec Silvana Mangano, vu à la télévision chez son boulanger, et imite une mimique de l’actrice.



Vers la fin de ce premier chapitre, Moretti se rend à Ostie, où Pier Paolo Pasolini fut assassiné vingt ans plus tôt. La séquence est accompagnée d’un extrait du Köln Concert (1975) de Keith Jarrett.


Le deuxième épisode est consacré à un voyage au sens propre du terme. Le cinéaste part avec l’un de ses amis, Gerardo, dans les îles Éoliennes, au large de la Sicile. Tous deux recherchent le calme : l’un pour continuer à préparer son scénario, l’autre pour peaufiner son étude sur l’Ulysse de Joyce. Gerardo prétend ne plus regarder la télévision depuis longtemps. Mais, tombant par hasard sur une telenovela, il ne peut plus résister à la tentation. Moretti fait de nouveau jouer la poésie des noms géographiques : Lipari, Alicudi — île qu’ils quittent en catastrophe parce qu’elle n’a pas l’électricité et donc pas de télévision —, Stromboli, où le metteur en scène se sent hanté par la présence maléfique du volcan et par le souvenir du film éponyme de Roberto Rossellini avec Ingrid Bergman (1950). Ici encore, quelques arrangements avec la vérité : les deux hommes sont reçus par un maire volubile, prêt à leur offrir un superbe accomodamento. Or Stromboli n’a pas de mairie : l’île dépend administrativement de Lipari.


La troisième partie, intitulée « I Medici » (« Les Médecins »), est consacrée à une maladie que le cinéaste a contractée — ou croit avoir contractée. Il souffre de démangeaisons du cuir chevelu et de tout le corps, qui ne lui laissent aucun répit. Les médecins consultés lui prodiguent force recommandations et lui rédigent de longues ordonnances, tout en suggérant que son mal pourrait être d’origine psychologique. Le stress ? L’impossibilité de passer à la réalisation après des heures passées auprès de son « cher journal » ? Le dispositif auteur-acteur-menteur fonctionne si bien que le spectateur finit par s’y perdre. Il est près de tenir ce récit pour une histoire inventée et de considérer les « princes des dermatologues » comme des filous ayant trouvé un gogo. L’acupuncture, la médecine chinoise et les remèdes naturels sont évoqués avec un égal sérieux. Pourtant, un médecin qui lui a prescrit une radiographie découvre un lymphome de Hodgkin, un cancer du système lymphatique qui touche notamment des adultes jeunes.


Cette mésaventure, aussi invraisemblable puisse-t-elle sembler, n’est pas inventée. Elle est arrivée deux ans auparavant au cinéaste, qui en a guéri ; pour les besoins du film, l’événement réel a été déplacé dans le temps. Malgré l’humour qui s’en dégage, y compris dans cette dernière partie, où notre héros boit au bar un verre d’eau fraîche avec son caffellatte du matin, l’ombre de la mort rôde sur ce portrait d’artiste en « splendide quadra ».

Aprile, l’intime à l’épreuve de l’Histoire

De Caro Diario à Aprile, le journal change d’échelle : sans renoncer aux détours, aux caprices et à l’humour de son auteur, il laisse entrer plus frontalement l’Histoire. Aux errances romaines, aux îles et à la maladie succèdent la naissance d’un fils, la victoire électorale de Berlusconi et le désarroi d’une gauche italienne en recomposition.



Aprile (1998), le long métrage qui fait suite, cinq ans plus tard, à Caro Diario obéit, pour une large part, aux mêmes règles : Nanni Moretti est le protagoniste d’un film dont il a écrit le scénario, assuré la réalisation et tenu le rôle principal. Il y porte son propre nom, comme les personnages qui apparaissent en tant que tels au générique. Un coup d’œil à celui-ci nous apprend que Silvia, son épouse dans la vie comme dans le film, est Silvia Nono, fille du pionnier de la musique électronique Luigi Nono. Sa belle-mère, qui n’apparaît que fugitivement, est Nuria Schönberg, fille d’Arnold Schönberg, l’inventeur du dodécaphonisme. Elle figure elle-même dans plusieurs documentaires consacrés à son père et au groupe d’émigrants autrichiens et allemands qui l’entouraient à Brentwood, en Californie, durant le régime hitlérien puis dans l’après-guerre (1).


L’événement au cœur d’Aprile est précisément le moment où l’auteur s’apprête à transmettre son patronyme : la naissance annoncée, puis effective, du petit Pietro Moretti, dont nous suivons la prime enfance. L’année de sa venue au monde est 1994, au mois d’avril — d’où le titre du film. Cette date coïncide avec l’avènement d’une situation politique inédite en Italie : les élections conduisent Silvio Berlusconi, homme d’affaires ayant bâti un empire médiatique sans avoir jusque-là exercé de fonctions politiques, à la députation puis à la présidence du Conseil. Le film le montre, par petit écran interposé, en campagne lors d’un débat avec son adversaire Umberto Bossi. La scène a la force du direct : elle provoque une colère homérique de Moretti, qui s’en entretient avec sa mère. Aujourd’hui, elle a valeur d’archive. Plus de trente ans après, elle peut déconcerter en Italie comme ailleurs, tant les arguties cisalpines restent difficiles à démêler. Ces événements s’inscrivent dans le contexte de l’enquête Mani pulite (« Mains propres »), qui a mis au jour un vaste système de corruption et déconsidéré les principaux partis politiques.


Une situation personnelle heureuse se heurte ainsi à une conjoncture politique inquiétante. Moretti joue les pères célibataires, s’occupe constamment de l’enfant et l’associe à ses activités ; Silvia a disparu, sans que l’on sache trop pourquoi. En tant qu’artiste, il se trouve devant un dilemme. Il aimerait réaliser un musical. Il a toujours aimé introduire des tubes dans ses bandes originales, voire des séquences de danse. Dans Aprile, il croise à nouveau Jennifer Beals, protagoniste de Flashdance (1983), dans une rue de Rome. Et, véritable morceau d’anthologie aperçu dans un bar sur une vieille télévision, une séquence d’Anna (1951) d’Alberto Lattuada : Silvana Mangano y danse le mambo sur El Negro Zumbón, d’Armando Trovajoli. Au montage alterné, Moretti danse avec elle, emporté par l’image projetée.


Face au retour possible d’un passé sinistre, il est tiraillé entre cette forme spectaculaire de distraction et sa responsabilité d’artiste. Un journaliste français — Quentin de Fouchécour, dans son propre rôle — lui suggère de réaliser un documentaire dans la lignée de La Cosa. Tourné en 1990 à partir de discussions enregistrées dans diverses cellules du Parti communiste italien, dans les grandes villes du pays, ce film montre, sans commentaire, des militants de base exprimant ce qu’ils ressentent devant la perte d’une tradition familiale et historique. Le PCI était cette « chose » insaisissable, faite de convictions et d’émotions. La Cosa demeure inédit en France.


Dans Aprile, le réalisateur paraît paralysé, tel l’âne de Buridan, entre deux projets qu’il ne peut mener à bien. C’est l’un des ressorts du comique, surtout chez un cinéaste aussi prolifique. Certains critiques ont pourtant vu dans le film son Huit et demi. Après une hésitation passagère, Moretti se décide pour le musical façon Hollywood. Il y ajoute une touche d’italianité en intégrant un conflit entre un pâtissier trotskiste et sa section stalinienne. Les comédiens chantent et dansent ; l’équipe de tournage aussi. Il ne manque plus que… Doris Day (2).


Nicole Gabriel


  • Aprile sort en salles le 30 septembre 2026. Caro Diario : prévu pour septembre 2027.


(1). Parmi ces films : The Exiles (1989), de Richard Kaplan.


(2). Voir Doris Day dans The Pajama Game (1957), de Stanley Donen, et Pillow Talk (1959), de Michael Gordon ; ainsi que Cyd Charisse dans Silk Stockings (1957), de Rouben Mamoulian, remake de Ninotchka (1939), d’Ernst Lubitsch.


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