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Denise Luccioni, en hommage. "Dansez, neurones. Riez, cellules !"

11 sept.
9 min de lecture

Dernière mise à jour : 18 sept.

Denise Luccioni en 1984. Photo Patrick Bensard


Dans la mort, elle s’est évanouie, le 30 mai dernier. Mais c’est épanouie dont on gardera le souvenir. Et Denise Luccioni laisse bien davantage qu’un souvenir : une manière d’être au monde, curieuse, libre et joyeusement irrévérencieuse. À travers l’hommage de Jean-Marc Adolphe et le regard de Nicolas Villodre, on restitue le parcours d’une passeuse décisive de la danse contemporaine — de la Sainte-Baume à la Cinémathèque de la danse, du Théâtre de la Bastille à ses derniers « documentaires d’auteur », Histoires d’archives.

les humanités, ça n'est pas pareil.

Chroniques, analyses, récits, "hors-pistes" : pour rester à l'affût : 


Heureusement, il reste quelques images, comme survivantes.

Survivantes d’une époque épanouie, qui semble aujourd’hui évanouie dans l’acide du fascisme qui jamais n’abdique, du trumpisme, et de leurs multiples métastases.

Le fascisme voudra toujours mettre les corps au pas, les corseter-museler.


Denise Luccioni

Dans une photo (ci-contre) postée sur Facebook par Wendy Perron, ex-danseuse de la compagnie Trisha Brown, on voit Denise Luccioni, souriante, lors d'un rassemblement « Resist Fascism » à New York. La photo n’est pas datée. C’était hier, c’est encore aujourd’hui.

 

Ce sourire. On ne sait pas d’où viennent les sourires, et comment ils s’accrochent aux visages pour éclairer celles et ceux qu’ils croisent. Le sourire de Denise Luccioni. Malicieux, mais sans malice. Denise Luccioni était pétillante. « Sa curiosité illuminait chaque situation », témoigne Wendy Perron. L’équipe de Contredanse, à Bruxelles, distingue « les connexions joyeuses » offertes par Denise. Marcia Barcellos -- danseuse, chorégraphe et chanteuse brésilienne, cofondatrice en France de Système Castafiore avec le compositeur Karl Biscuit – rend hommage à « sa pensée agile et joyeuse, son regard aigu et sans concession, son indépendance d'esprit ». Et sa fille, Cléo Tabakian, émet le vœu « qu’on se souvienne d’elle pour ses visions pointues et radicales, pour son courage passionné et pour sa poésie quotidienne unique ».


A l’annonce de son décès, je saluais pour ma part, sur Facebook, « une incroyable butineuse de danse, d'une intelligence vive, et d'une formidable humanité ». Des images disent cela, mieux que tout verbiage. Une courte vidéo, mise en ligne par la compagnie Trisha Brown. Nous sommes en 1981, dans un loft de Soho, où Trisha Brown et ses danseurs répétaient la création de Son of Gone Fishin’, une pièce-charnière qui annonce le passage de Trisha Brown de ses expérimentations postmodernes — gravité, tâches, espace non théâtral — à une écriture de groupe plus dense, sans renoncer à l’impression de mouvement « naturel » et imprévisible. La caméra capte un bref échange entre Trisha Brown et Denise Luccioni : quelques secondes qui disent toute la connivence. On y voit aussi, tout aussi brièvement, Denise Luccioni esquisser une petite danse. Denise n’était pas danseuse, mais Trisha Brown ne parlait-elle pas (dans une conversation avec Yvonne Rainer) de « répartition démocratique du mouvement dans le corps tout entier ». Le corps des danseurs. Le corps des autres, tout autant.


Denise Luccioni dans le studio de la compagnie de Trisha Brown, à New York, en 1981


Je parle d’une époque que les plus jeunes etc. Début des années 1980 : la danse contemporaine, alors « émergente » — ce n’était pas encore un concept de marketing —, cultivait l’utopie de l’émancipation de tout le corps social. En France, après mai 1981 et l’élection de François Mitterrand, certains ont cru naïvement qu’enfin nous aurions « l’imagination au pouvoir ». Mais Denise Luccioni n’a pas été nommée ministre de la Culture. Parce que là, oui, on aurait vu la différence.

 

Une telle perspective aurait beaucoup fait rire Denise Luccioni, j’imagine. Les honneurs, elle s’en fichait pas mal. Elle n’a cessé d’exercer son ministère à elle, au plus près de la danse — et plus largement, de la création contemporaine, avec Stuart Sherman et Richard Foreman, Grand Magasin, etc. —, participant à bien des combats qui ont constitué ce qu’on appelle le « paysage chorégraphique » : avec Bénédicte Pesle et Artservice international, participant à la création de la Cinémathèque de la danse avec Partick Bensard, introduisant la danse au Théâtre de la Bastille alors repris par Jean-Claude Fall, lançant plus tard les Soirées nomades à la Fondation Cartier, traduisant pour les éditions Contredanse plusieurs textes, dont ceux de Steve Paxton, co-inventeur du contact-improvisation…

 

Je parle de combats, parce que oui, il serait bon que les plus jeunes, qui ont pris le train en marche — on ne peut pas leur reprocher de ne pas être nés plus tôt, ils n’y sont pour rien — se rendent compte que le paysage dont ils héritent n’est pas sorti de la cuisse de Jupiter. A leur décharge, il convient de reconnaître que l’histoire de la danse, telle qu’elle s’écrit et se transmet, ne retient souvent que les noms des chorégraphes et de leurs œuvres, reléguant aux oubliettes tout l’écosystème qui a permis et accompagné leur éclosion.

 

Dans cet écosystème, Denise Luccioni tenait une place singulière. « Intercesseuse », comme a écrit Sceneweb, ou plus justement dit, « exploratrice » selon Daniel Larrieu, irrévérencieuse lorsque nécessaire, Denise Luccioni n’entrait dans aucune des cases prévues par l’institution. Elle était librement vivante, c’est tout — ce qui est déjà beaucoup. Pour lui rendre pleinement hommage, l’un des volumes de mes Mémoires de danse, à paraître à partir d’octobre, s’intitulera Denise Luccioni et autres lucioles. Il y sera précisément question de figures qui, bien qu’ayant fortement contribué à l’histoire de la danse, ne sont quasiment jamais citées.

 

Heureusement, il reste quelques images, comme survivantes. Avant de s’absenter dans la disparition, Denise Luccioni a laissé un legs : huit « documentaires d’auteur », évoqués ci-dessous par Nicolas Villodre. Parce qu’il faut bien se conformer, parfois, cette série de huit films est intitulée Histoire d’archives. Ne pas oublier, toutefois, le titre initialement envisagé par Denise Luccioni : Dansez neurones, riez cellules ! On ne saurait conclure autrement qu’en lui laissant le dernier mot :


« Je me qualifie de témoin active qui se sert de la matière à sa disposition pour raconter en écrivant avec du vivant, entre respect et subjectivité affirmée, sans faire de roman ni asséner des vérités. Ce que je « sais » naît de mon regard, après vérification dans des échanges. J’en tire une « foi » dans le corps et le mouvement, la science et le rêve, la mémoire et le doute. Sans oublier l’amour du renversement. J’aimerais que les témoins et acteurices par leurs souvenirs et leurs visions ensemencent l’imagination. Réussir à rêver l’avenir passe par connaître le passé, j’en suis convaincue.

J’aimerais qu’une transmission à plusieurs niveaux soit possible sans pourtant nécessiter de connaissances préalables. Simplement par l’expérience offerte au regard et à la sensibilité. »

 

Jean-Marc Adolphe


La Sainte-Baume. Photogramme issu du film La Sainte-Baume ou le temps yaourt, réalisation Denise Luccioni..


Née à la la Sainte-Baume


Selon Denise Luccioni, tout a commencé à la Sainte-Baume. C'est là qu'elle a rencontré Trisha Brown en 1976, David Gordon, Robert Ashley en 1977, Steve Paxton en 1978. Valda Setterfield — danseuse et actrice anglo-américaine, l’une des présences les plus singulières de la danse postmoderne new-yorkaise, épouse et muse du chorégraphe David Gordon —, lui présenta Bénédicte Pesle qui l’engagea en 1977 et la « fera travailler avec Merce Cunningham et Richard Foreman, entre autres ». Denise a fini sa vie le 30 mai 2026 à Lorient. Sa fille Cléo lui a rendu hommage à Crest le week-end du 5 et 6 septembre et y a présenté avec Daniel Larrieu Histoires d’archives, huit documentaires sur des figures marquantes de la danse.


Denise Luccioni (à droite) avec Dominique Noguez (à gauche) et Stuart Sherman (au centre), à Chaillot, le 23 juin 1984.

 Photo Nicolas Villodre.


Nous avons connu Denise à l'occasion de la Nuit de la danse et du cinéma expérimental organisée par Patrick Bensard, directeur de la Cinémathèque de la Danse, et Dominique Noguez, président de l'Association pour le rayonnement du cinéma expérimental en France. Le 23 juin 1984, de 21h15 à 6h du matin le lendemain, furent projetés à la Cinémathèque Française, au palais de Chaillot, des films de Germaine Dulac, Anna Kendall, Maya Deren, Ed Emshwiller, Norman McLaren, Ryoichi Enomoto, Bernard Roué, Michel Nedjar, Martine Rousset, Teo Hernandez, Georges Méliès, Stéphane Marti, Maria Klonaris et Katerina Thomadaki, Jonas Mekas, Jean-Paul Dupuis, Raymonde Carasco, Stuart Sherman, Sarah Arledge, Sidney Peterson, Shirley Clarke, Doris Chase, Elisabeth Ross et Pooh Kaye, Jean-Paul Roux, Daniel Viguier et Teinosukè Kinugasa.


Une performance de Daniel Larrieu, costumé et distribuant le programme, sur le parvis de l'avenue Albert de Mun, inaugurait cette nuit thématique. D'autres actions ou interventions, pour ne pas dire attractions, dans le hall, qui permettaient de tenir le coup, de se rincer les pupilles, de voir venir, étaient signées de Stuart Sherman ou de ses disciples Pascale Murtin et François Hiffler, alias Grand Magasin. À n'en pas douter, la programmation d'art vivant portait la signature de Denise Luccioni. Ni Patrick Bensard ni Stuart Sherman ne nous étaient inconnus, le premier ayant déjà assisté aux séances du Ciné-club Saint-Charles, animées par Dominique Noguez, qui présentaient, notamment, des copies 16mm d'opus d'artistes labellisés Artservice International, autrement dit chers à Bénédicte Pesle - on pense à Yvonne Rainer et à Meredith Monk.


Inutile de dire que la collection de films (et de vidéos, ce qui était nouveau et à l'époque peu considéré à la Cinémathèque Française) du département Danse de l'illustre maison d'Henri Langlois doit beaucoup aux contacts de Denise avec les artistes en général et avec ceux du giron d'Artservice en particulier. À l'époque, ne pesaient pas trop les problèmes de droits. Patrick Bensard et Denise avaient la confiance des créateurs, des producteurs, des diffuseurs ; les films étaient montrés dans un cadre non commercial ; les archives pouvaient s'acquérir quasiment au kilo. C'est moins le cas de nos jours. Les deux contentieux avec des ayants droit en trente ans d'existence, réglés à l'amiable, concernaient des photographies, ni les films ni les vidéos. Denise a quitté la Cinémathèque de la Danse pour vivre d'autres expériences, que ce soit au Théâtre de la Bastille ou à la Fondation Cartier, en gardant à l'esprit la ligne générale de Bénédicte Pesle, qui va de Merce Cunningham à Viola Farber et passe par Bob Wilson, Richard Foreman, Trisha Brown, Yvonne Rainer, Meredith Monk, Lucinda Childs, Stuart Sherman, François Verret, Douglas Dunn, Charles Atlas, Robyn Orlin, etc.


Denise Luccioni en 2016. Photo Nicolas Villodre


Qu'elle se soit lancée dans la réalisation de films ou, plus exactement, dans ce qu'elle qualifie de documentaires d'auteur (et dans son cas, d'auteure) n'a donc rien d'étonnant. Elle s'est intéressée au montage, qu'elle a pratiqué en autodidacte, conseillée par Karl Biscuit au temps où elle travaillait avec Marcia Barcellos et lui, chez Castafiore, ainsi que par Anaïs Prosaïc, l'amie réalisatrice professionnelle. Curieusement, pour une spécialiste de la traduction et du sous-titrage quasiment en direct de spectacles particulièrement parlants, jamais bavards, de Robyn Orlin, elle a réalisé et monté les titres de sa série sans pouvoir finir les versions françaises. Et ce, sans relâche, jusqu'à son dernier souffle.


Les structures avec lesquelles elle a collaboré, aussi bien Artservice International que la Cinémathèque de la Danse et le Théâtre de la Bastille, étaient à Crest, à la Villa Aphéa, le lieu de création et de résidence de la Compagnie Adrien M/Claire B., autrement dit Adrien Mondot et Claire Bardainne, les auteurs des nappes, mappings et effets numériques du chef d’œuvre absolu de Mourad Merzouki, Pixel (2014). Les films ont été projetés dans des conditions optimales. Parmi les amis et personnalités de la danse étaient présents Dorothée Alemany, Caroline Arrighi, Stéphanie Aubin, Thérèse Barbanel, Marc Dondey, Sophie Dunoyer, Julie George, Irène Gordon, Lila Green, Céline Gruyer, Pascale Houbin, Daniel Larrieu, Satchie Noro, Emmanuel Serafini, Alain Tabakian et Mark Tompkins.


Histoire d'archives, Dansez neurones, riez cellules ! les huit films de Denise Luccioni (1) sont administrés par Sam O'Dan/Daniel Larrieu. Le temps de régler d'ultimes questions de droits, des projections sont prévues à New York et à Paris en 2027.


Nicolas Villodre


(1). Crédits : Denise Luccioni (textes, nouvelles séquences filmées, montage, voix, sous-titres, etc., sauf mention contraire dans le générique). Producteur exécutif : Sam O'Dan pour Astrakan. Harmonisation sonore : Baptiste Boiron. Musique pour La Sainte Baume : Baptiste Boiron. Révision des sous-titres français : M. et Mme Lestingois. Révision des sous-titres anglais : Rick Willett. Postproduction des sous-titres : Salomé Laloux-Bard.

Titres des épisodes :

  • Bénédicte Pesle, Archive A User's Manual, 57 min;

  • In Progress (A Matter of Time), a.k.a. The Flow and the Arrow, 1h1'50 min;

  • Autour de Grand Magasin, 44'10 min;

  • Series introduction + La Sainte-Baume ou Le Temps yaourt, 26 min;

  • Accumulating with Trisha Brown, 24'05;

  • Richard Foreman or A Voyage around a skull, 27'55min;

  • Big Art Group and Vivarium Studio, Live Close-ups, 28'39 min; Merce and John, and Time, 30'43 min.


Denise Luccioni (assise), avec la danseur et chorégraphe Harry Sheppard, à la Sainte-Baume, en 1977 ou 1980. Photo DR


Denise Luccioni (à droite, en robe noire) avec la compagnie Trisha Brown, au festival Danse à Aix, à Aix-en-Provence, en 1980.

Photo Christiane Robin.


Steve Paxton et Denise Luccioni à l'École des Beaux-arts de Paris en 2015, photo : Nicolas Villodre


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