Népal : c'est tellement fun de faire le buzz
- Jean-Marc Adolphe

- il y a 1 jour
- 5 min de lecture

Des habitants transportent les effets personnels qu'ils ont pu sauver de leurs maisons endommagées,
envahies par la boue et les débris, à Devighat, dans le district de Nuwakot au Népal, le 29 août 2026,
à la suite des crues soudaines du 26 août. Photo Rajesh Kumar Singh / AP.
Pendant qu'un éléphant généré par IA "sauvait" des enfants et cumulait le million de vues, Sabina Dangal attendait, devant un hôpital de Katmandou, une nouvelle bien réelle de son frère disparu. Neuf jours après l'effondrement du glacier qui a déclenché la crue meurtrière à la frontière népalo-tibétaine, les fausses vidéos saturent les fils d'actualité. Sur le terrain, des photojournalistes montrent ce que l'IA ne fabriquera jamais : des visages, comme celui de Jenisha, figés dans l'attente.
les humanités, ça n'est pas pareil.
Chroniques, analyses, récits, "hors-pistes" : pour rester à l'affût :
L'éléphant n'oublie jamais, dit-on. Le fil d'actualité, lui, ne retient jamais rien — sauf la dernière image capable de faire pleurer. Cette semaine, c'est un pachyderme charitable qui a raflé la mise : une trompe secourable soulevant deux enfants terrifiés au-dessus des eaux, vue plus d'un million de fois sur X, reprise par une chaîne d'information du Bengale indien avant d'essaimer partout. Sauf que la scène ne s'est jamais produite pendant la crue qui a ravagé la frontière népalo-tibétaine le 26 août 2026 : la vidéo circulait déjà sur Facebook le 1ᵉʳ août, postée par un compte thaïlandais, légende en thaï précisant « image générée par IA », filigrane numérique des outils Meta à l'appui.
Une autre version du même mythe, tout aussi virale, montrait un vrai éléphant sauvant un vrai homme — mais dans un parc népalais proche de la frontière indienne, il y a neuf ans. Peu importe : l'algorithme ne demande pas de papiers d'identité aux émotions.
L'éléphant n'était pas seul dans la ménagerie du faux. Une vidéo vue plus de deux millions de fois affirmait montrer, au Tibet, l'effondrement d'un glacier déclenchant la catastrophe : images en réalité tournées en Patagonie chilienne en 2022, ou filmées par une pilote d'hélicoptère américaine survolant l'Alaska, sans le moindre rapport avec l'Himalaya. D'autres clichés « avant-après » de villages engloutis, aux voitures qui se fondent les unes dans les autres et aux rambardes qui n'obéissent à aucune loi de la physique, portaient le filigrane invisible SynthID, preuve qu'ils sortaient tout droits d'un générateur d'images. Un clic, un partage, une larme, zéro vérification : c'est tellement plus rapide que d'attendre qu'un scientifique ait fini de regarder ses images satellite.
Car pendant que le pachyderme cumulait les vues, une poignée de glaciologues s'échinait à comprendre ce qui s'était réellement passé. Le New York Times a suivi, jour après jour, leur enquête : un bloc de glace large d'environ 600 mètres se serait détaché à 17 000 pieds d'altitude, chutant de près de 1 200 mètres avant de s'écraser dans la vallée de la rivière Bhote Koshi, l'impact enregistrant l'équivalent d'un séisme de magnitude 5,2 (ICI). Les chercheurs évoquent un scénario double — un glissement de terrain conjugué à une avalanche glaciaire —, le réchauffement climatique ayant fait fondre le permafrost qui stabilisait jusque-là le socle rocheux du glacier. Un désastre difficile à prévoir, presque impossible à détecter à temps, dans une région si reculée que la certitude scientifique elle-même avance au ralenti. Rien de tout cela ne se raconte en neuf secondes de trompe attendrissante : il faut un temps de lecture, et le temps de lecture n'a jamais fait un bon carrousel.
Sur le terrain, pendant ce temps, un homme photographiait le réel sans trucage : Rajesh Kumar Singh, pour Associated Press, arpentait le district de Nuwakot, où plus de 600 personnes sont mortes et près de 2 000 restaient portées disparues fin août. Ses images n'ont rien d'un miracle animalier : des maisons de Devighat noyées de boue, des familles hélitreuillées, une adolescente prénommée Jenisha qui pleure en attendant des nouvelles de son père disparu. C'est l'une de ces photographies qui ouvre cette chronique — pas un pachyderme de synthèse, un regard qui a vraiment vu.

Jenisha, à droite, pleure en attendant des nouvelles de son père, porté disparu après les inondations soudaines
dans le district de Nuwakot, au Népal, le vendredi 28 août 2026. Photo Rajesh Kumar Singh / AP
Depuis le 26 août, le Népal compte ses morts et surtout ses disparus. Plus de 600 personnes ont péri et près de 2 000 restent introuvables après qu'un pan de glacier, détaché à 17 000 pieds d'altitude, s'est effondré dans la vallée de la rivière Bhote Koshi, provoquant une crue meurtrière à la frontière tibétaine. À Katmandou comme dans les districts sinistrés, les familles, à l'image de Sabina Dangal, attendent, parfois des jours durant, une nouvelle de leurs proches.
Le hasard du calendrier a d'ailleurs voulu que le festival Visa pour l'image ouvre à Perpignan le jour même du début de la catastrophe, pour sa 38ᵉ édition consacrée, entre autres, à la place du photojournalisme à l'ère de l'intelligence artificielle. Nous en parlions hier, ici même, à partir d'une fausse photo de Nicolás Maduro menotté qui avait trompé la moitié de la presse mondiale avant d'être démasquée. Jean-François Leroy, directeur du festival, y formulait un espoir : que la faim des IA pour des données vérifiées redonne, paradoxalement, de la valeur au travail des photoreporters. Bel espoir. Cet article a été lu par 39 personnes.
Trente-neuf lecteurs pour une réflexion sur la survie du photojournalisme face aux images truquées ; un million de vues pour un éléphant qui n'a rien sauvé du tout. Le rapport de force ne surprendra personne : il coûte moins cher de générer une trompe secourable que d'envoyer un reporter en 4x4 jusqu'à Nuwakot, et le fil d'actualité ne rémunère pas la lenteur. A la fin, que restera-t-il ? Si l'éléphant n'oublie jamais et que le glacier, lui, vient de rappeler d'un coup sec ce que le permafrost oubliait depuis des millénaires, qui, entre la mémoire animale, la mémoire minérale et la mémoire numérique, aura fini par se souvenir de quelque chose de vrai ?
Jean-Marc Adolphe

Rajesh Kumar Singh est photographe pour Associated Press, basé en Inde. Sa collaboration avec l'agence remonte au moins à 2007, quand il couvrait déjà les meetings électoraux en Uttar Pradesh. Près de deux décennies de terrain l'ont mené de la campagne de Narendra Modi à Varanasi en 2014 à la consécration du temple de Ram à Ayodhya en janvier 2024, en passant par les grands rassemblements religieux comme le Magh Mela de Prayagraj et le site bouddhiste de Sarnath, classé à l'Unesco en 2026. Cet été encore, il documentait la canicule extrême dans la ville de Banda, en Uttar Pradesh, avant de couvrir, fin août 2026, les inondations meurtrières du district népalais de Nuwakot — un fil rouge entre politique, religion et dérèglement climatique en Asie du Sud.




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