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Visa pour l’image : du photojournalisme à l’ère de l’IA

Dans le bidonville de Chuquicamata, Chili, 9 avril 1987. Photo Étienne Montès

Dans le bidonville de Chuquicamata, Chili, 9 avril 1987. Photo Étienne Montès


Une fausse photo de Maduro menotté, générée par l'IA, a fait le tour du monde début 2026 avant d'être démasquée. Elle donne le ton de la 38ème édition de Visa pour l'image, qui s'ouvre ce samedi à Perpignan : le photojournalisme peut-il survivre à l'IA ? Jean-François Leroy, directeur du festival, y voit au contraire une chance. Depardon, Roversi, Nissen… on aurait aimé y être. À défaut, on imagine.

les humanités, ça n'est pas pareil.

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Nicolás Maduro menotté, encadré par deux marines : au tout début de l’année 2026, cette image a fait le tour du monde, diffusée par des médias tout à fait sérieux qui, dans la précipitation, se sont laissé berner. Car cette image n’a jamais existé : il ne s’agit pas d’une photographie mais d’un « visuel » généré par l’IA (via Gemini/Nano Banana Pro). Une vraie photo de Maduro (survêtement gris, bandeau sur les yeux, à bord de l'USS Iwo Jima) a ensuite été diffusée par Trump lui-même. Le temps que les journaux s’aperçoivent de la supercherie, il était trop tard : la viralité des réseaux sociaux avait propagé à la vitesse de l’éclair la fausse image du président vénézuélien.


L'arrestation de Nicolas Maduro, en janvier 2026

A gauche : la fausse "photo" de Nicolás Maduro en janvier 2026. A droite, la véritable photographie


Qu’est-ce que cela change ?, ne manqueront pas de demander certains : ce n’est pas une fake news puisque Maduro a bel et bien été capturé lors d’une « opération spéciale » décidée par le locataire de la Maison Blanche. Soit. Mais ce « mensonge visuel » en appelle bien d’autres, où la manipulation de l’opinion relèvera (relève déjà) de la mise en circulation de « visuels » fabriqués de toutes pièces. Rappelons la maxime du « gourou digital » qui a conçu et orchestré la campagne du nouveau président d’extrême droite en Colombie : « L’information, ce n’est pas ce qui est vrai, c’est ce qui est publié » (ICI).


Que peut alors le photojournalisme à l’ère de l’IA ? Jean-François Leroy, cofondateur (avec Roger Thérond, en 1989) et directeur général du festival Visa pour l'image, dont la 38ème édition s’ouvre à Perpignan ce samedi 29 août 2026, se veut optimiste. La révolution de l'IA pourrait être la meilleure chance de survie du photojournalisme, estime-t-il. En effet les modèles d’IA ont besoin de données vérifiées et récentes — un terrain où les professionnels de l'information restent irremplaçables. « D'où la ruée des géants technologiques », ajoute-t-il, « pour signer des partenariats avec la presse ».


Un optimisme vite nuancé : « L’histoire nous dira si ces accords, négociés et signés à la hâte par des médias pris à la gorge par des impératifs de solvabilité et des difficultés économiques, servaient leurs intérêts. Ou s’ils ont conclu un pacte avec le diable, avide de leurs données ». Et « parce que vérifier n’a jamais été aussi difficile face à une intelligence artificielle encore insuffisamment contrôlée, Visa pour l’image fête les photojournalistes, leur éthique, leur courage », ainsi que « leurs droits à une juste rémunération et à la maîtrise de leur création ».


Dans la « guerre des récits » que nous menons contre les usurpateurs, médias paresseux ou faussaires sur commande, la défense du photojournalisme fait partie de l’ADN des humanités, depuis plus de cinq ans. Mais l’extrême modestie de nos moyens, et le bénévolat qui reste notre lot, ne nous permettront pas de "couvrir" comme il eut fallu cette nouvelle édition de Visa pour l’image.


François Mitterrand et Lionel Jospin. Photo Raymond Depardon

François Mitterrand et Lionel Jospin. Photo Raymond Depardon


Comme on aurait aimé, pourtant, découvrir in situ l’exposition-événement consacrée à Raymond Depardon, 84 ans, avec une sélection inédite de ses photographies emblématiques (1).


Photographie de Marion Péhée, issue du reportage « Donbass, une génération marquée par la guerre »

Photographie de Marion Péhée, issue du reportage « Donbass, une génération marquée par la guerre »


Comme on aurait aimé rencontrer et interviewer Marion Péhée, lauréate 2025 de la Bourse Canon de la Femme Photojournaliste, autour de son exposition « Donbass, une génération marquée par la guerre », ou encore Élise Blanchard, sur la trace des filles vendues en Afghanistan pour survivre aux sécheresses.


On aurait aimé, pour sûr, suivre avec Mads Nissen les routes du trafic mondial de cocaïne, des campagnes abandonnées de Colombie aux bastions des cartels mexicains, jusqu’aux dealers et aux consommateurs accros du monde de la nuit en Europe. On aurait aimé accompagner Paolo Roversi dans sa traversée photographique de l’Inde aux accents oniriques, comme un espace suspendu entre ombre et lumière, réel et illusion. Et aussi, partager un verre avec le Catalan Étienne Montès, photoreporter réputé dans les années 1970-1980 (Nicaragua, Belfast, Salvador, Afrique du Sud, Espagne de l’après Franco, etc.), qui a ensuite décidé de raccrocher l’objectif pour reprendre l’exploitation des vignes familiales dans le Roussillon, au pied des Aspres.


En tout, 27 expositions sont réparties dans les lieux patrimoniaux du centre historique de Perpignan : Couvent des Minimes (site principal), église des Dominicains, Hôtel Pams, Casa Xanxo, ancienne Université, chapelle du Tiers-Ordre, caserne Gallieni, et une nouveauté cette année, la Loge de Mer.


On aurait aussi aimé assister, le 31 août, à une « Convention du photojournalisme », où sont annoncées quatre tables rondes sur la précarité du métier, la protection collective des photojournalistes, l'IA et la valeur des licences à l'ère algorithmique. On fait confiance, pour en rendre compte comme il se doit, aux médias partenaires de Visa pour l’image : Arte, RFI, France info (avec France Médias Monde, France Télévisions, Radio France), Spotify, Paris Match (groupe LVMH / Bernard Arnault), Le Figaro Magazine (Dassault) et Brut (CMA CGM / Rodolphe Saadé) – bien que « partenaire », ce « média global » en vogue n’a pas jugé utile d’annoncer le festival…


Et sinon, on se contentera d’imaginer, avec ou sans visa.


Jean-Marc Adolphe


  • Visa pour l’image, festival international du photojournalisme, ç Perpignan, du 29 août au 13 septembre 2026. https://visapourlimage.com/ 


(1). « Le bonheur est dans l'image », une rétrospective consacrée à Raymond Depardon, est par ailleurs présentée jusqu’au 1er novembre 2026 à l'ancienne abbaye d'Aniane (Hérault). Cette exposition inaugure « L'abbaye des possibles », le nouveau projet culturel porté par la Communauté de communes Vallée de l'Hérault, qui a racheté le site en 2010.


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