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Paris : la curieuse impunité du "Kremlin-sur-Seine", fief de la propagande russe et possible nid d'espions


Les coupoles de la cathédrale orthodoxe russe sur le territoire du Centre spirituel et culturel russe. Photo Dominique Boutin / TASS


Aucune preuve à ce jour, mais de sérieux soupçons. Le Centre spirituel et culturel orthodoxe russe, surnommé "Kremlin-sur-Seine", abriterait-il non seulement des activités cultuelles et culturelles (dont un "salon littéraire" parrainé par une fondation propagandiste théoriquement sous sanctions de l’Union européenne), mais aussi quelques moins avouables opérations d’espionnage ?


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Son sommet bulbeux s’élève à 37 mètres, le maximum autorisé par les règles d’urbanisme parisiennes. Son érection a coûté 170 millions d’euros (70 millions pour le terrain, 100 millions pour les travaux), entièrement pris en charge par la Fédération de Russie. Surnommé "cathédrale Poutine", ou encore "Kremlin-sur-Seine", le "centre spirituel et culturel orthodoxe russe" a été inauguré le 19 octobre 2016. Quai Branly, près de la Seine, sur un terrain de 5.000 mètres carrés qui abritait l’ancien siège de Météo-France, à quelques encablures de la Tour Eiffel et des Invalides, l’édifice adopte le principe des poupées russes. Sans que l’on sache très bien quelle entité contient l’autre, on y trouve rassemblés là la Cathédrale de la Sainte-Trinité (située sous l’autorité de l’Exarchat Patriarcal de l’Église Orthodoxe Russe en Europe Occidentale), un Centre d’études russes, un Centre culturel, avec un amphithéâtre et une salle d’expositions. Le tout coiffé par l’Ambassade de Russie en France. A l’issue d’une "guérilla judiciaire", le Kremlin est en effet parvenu à faire jouer le "droit de chapelle", une jurisprudence qui date du début du XXe siècle et qui octroie aux missions diplomatiques le droit de faire construire une chapelle et d’en faire usage, pour que la cathédrale de la Sainte Trinité et ses "dépendances" culturelles deviennent un "bien diplomatique" et jouissent à ce titre d’un statut d’extraterritorialité.


Les humanités ont alerté, dès le mois d'avril 2023, sur les activités de la cathédrale de la Sainte-Trinité, fief de l’Église orthodoxe russe qui soutient sans réserve la guerre menée par Poutine en Ukraine, y compris en participant aux déportations d'enfants et à leur "rééducation" (lire ICI). A la faveur d'une tribune tout récemment publiée par Le Monde, nous avons réactivé ce dossier avec un nouvel article, "Poutine, les missiles et le goupillon".


Ce projet de "Kremlin-sur-Seine" est né en 2007, lors d’une visite en France du patriarche de l’Église orthodoxe russe Alexis II (mort en 2008), avec la suprême bénédiction (si l’on peut dire) de Vladimir Poutine, et la grande bienveillance de Nicolas Sarkozy et de son Premier Ministre d’alors, François Fillon. Niant les soupçons d’ingérence russe dont il aurait pu se rendre complice (il a siégé jusqu’en 2022 au conseil d’administration de deux entreprises russes, dont une étatique), ce dernier affirmait en mai 2023, devant une commission parlementaire, n’avoir eu aucun lien personnel avec Vladimir Poutine et assurait avoir eu avec lui, « en tant que premier ministre [2007-2012], une relation professionnelle intense pendant cinq années, qui a été fructueuse pour l’économie française ».  


Dessin Antoine Moreau-Dusault pour Le Monde, publié le 16 mars 2016


Prompte à se saisir des ressources du droit pour faire valoir ses intérêts hors de ses frontières, la Fédération de Russie est moins regardante quant à sa propre législation. En effet, comme le faisait remarquer Daniel Struve, maître de conférences à l'Université Paris Diderot et membre de la communauté orthodoxe de Paris, au micro de France Culture, en mars 2016 : « La Russie est théoriquement, d’après sa constitution, un État laïc, avec l’Église séparée de l’État. Et nous avons ici une église entièrement financée par l’État, par administration de la présidence russe, et qui sera ensuite directement gérée par elle. » Pour lui, il s’agissait dès le départ, derrière la façade cultuelle ou culturelle, d’un « projet politique » visant à faire rayonner en France cette « idéologie du monde russe » qu'évoque Galia Ackerman.


Pour cette écrivaine et historienne, cofondatrice en 2021 de l’excellent site Desk Russie, l’édification du Centre spirituel et culturel orthodoxe russe cachait un véritable projet d’« embrigadement des diasporas russes, un projet de monde russe », actif depuis les années 1990 et qui a pris de l’ampleur sous Poutine. En octobre 2016, dans une émission d’Hélène Combis sur France Culture, elle dénonçait déjà « un centre de propagande » ayant pour objet de « faire du lobbying de la politique russe en France ». Jean-Luc Wilmotte, l’architecte en charge du projet, ne le voyait pas d'un tel œil : « je ne vois aucun retour de l’impérialisme russe en France », déclarait-il à la même époque : « le peuple russe est un peuple extraordinaire, très doux, très cultivé, très ouvert, très chaleureux. On le connaît peut-être à travers des mauvais médias mais c’est un peuple qui mérite vraiment d’être connu, abordé, découvert. » On ne va quand même pas cracher dans la soupe des honoraires… D’autant qu’en 2012, conjointement à Antoine Grumbach, Jean-Luc Wilmotte avait déjà remporté la consultation portant sur le développement du Grand Moscou. En avril 2022, ce même Jean-Luc Wilmitte a été retenu par la Cité internationale universitaire de Paris pour imaginer… une Maison virtuelle de l’Ukraine ! Tiens donc, il n’était plus question des « mauvais médias »…


"une orthodoxie nationaliste, conservatrice, qui voit en Vladimir Poutine son protecteur"


Quant au Centre spirituel et culturel orthodoxe russe, plus de sept ans après son inauguration, il ne "rayonne" pas tant que cela. Certes, il tente de diffuser un « message de séduction et de puissance. Celui d’un État qui ne craint pas d’afficher son attachement à ses racines chrétiennes, dans la capitale d’un État laïc et jugé affaibli par son multiculturalisme et son amnésie spirituelle », comme l’écrit le philosophe Michel Eltchaninoff, auteur de Dans la tête de Vladimir Poutine (Actes Sud, 2015). La défense des valeurs traditionnelles de la famille, qui a occupé une large part du dernier "discours à la nation" de Vladimir Poutine, a sans doute fait pâmer d’aise Maria Lvova-Belova, mais il n’est pas certain qu’elle ait fait vibrer la majorité de la diaspora russe en France.


« Dans le cas de la cathédrale de la Sainte-Trinité », disait Jean-François Colosimo, historien et théologien spécialiste du monde orthodoxe, cité dans Le Point du 3 mars 2022, « le particularisme que l'on cherche à développer est (…) moins chrétien et orthodoxe que russe et poutinien. La conformation idéologique suit : un Poutine idéalisé, qui dit ce qu'il fait, qui fait ce qu'il dit, qui incarne la force, qui s'oppose à la décadence occidentale et devient une sorte d'icône alternative ». Mais « le centre spirituel et culturel mitoyen de la cathédrale est sans vrai rayonnement. Les deux institutions se satisfont de représenter l'orthodoxie russe telle qu'elle est voulue par Kirill, c'est-à-dire une orthodoxie nationaliste, conservatrice, cléricale qui voit en Vladimir Poutine son protecteur. (…) La cathédrale leur en offre un ersatz hebdomadaire. Tout y est comme en Russie : les femmes portent le foulard, elles sont séparées des hommes, on idolâtre les prêtres, on se jette à leurs pieds, on embrasse leurs mains, on est dans l'effusion. Il n'y a pas besoin de grands sermons didactiques pour alimenter le sentiment national. Les conversations après la liturgie autour d'un café suffisent à se rassurer dans l'entre-soi. »


Certes, le Centre spirituel et culturel orthodoxe russe ne se prive pas de relayer, en français, sur Instagram et sur sa page Facebook, la propagande du Kremlin, accusant ainsi le gouvernement ukrainien, au début de l’invasion russe, d'imposer une « idéologie du néonazisme », ou encore, le 23 février dernier, en postant la vidéo ci-dessous à l’occasion du "Jour du défenseur de la Patrie".


Vidéo de propagande du gouvernement russe, diffusée en français le 23 février dernier par le Centre spirituel et culturel orthodoxe russe.


"ils n’ont pas beaucoup de pas à faire pour recevoir des secrets de l’Élysée, car les hauts fonctionnaires sont juste à côté"


Les médias RT et Spoutnik, qui diffusaient volontiers ce genre de contenu, ont été interdits en France. Le Centre spirituel et culturel orthodoxe russe reste, pour sa part, autorisé à relayer ce genre de propagande "culturelle". Les autorités françaises jugent peut-être que son influence est mineure, en dépit de la magnificence de son bâtiment. Et elles n’ont peut-être pas tort. Mais alors, à quoi sert un tel pignon-sur-rue, quoi doit coûter au Kremlin son pesant de roubles en frais d’entretien et de fonctionnement, personnel inclus ?


Pour l’ex-officier du KGB Sergueï Jirnov, qui s’est exilé en France en 2001, où il a reçu le statut de réfugié, et d’où il s'exprime fréquemment sur la politique de Vladimir Poutine, qu'il a connu au KGB, « ce centre culturel, avec l’église orthodoxe mais aussi les bâtiments qui sont autour, font partie du sol diplomatique russe, protégés par l’immunité diplomatique (…) Donc bien évidemment il y a une antenne du SVR (ex-KGB) et de la GRU (renseignement militaire russe), qui travaillent sous cette couverture. Et en plus vous avez la filiale du palais de l’Élysée qui est à côté. Donc ils n’ont pas beaucoup de pas à faire pour recevoir des secrets de l’Élysée, car les hauts fonctionnaires sont juste à côté. »


Les logements du secrétaire général de la présidence de la République, du conseiller diplomatique du président ou encore de son chef d’État major particulier, sont en effets situés à proximité immédiate des bulbes de la Sainte-Trinité. Dès 2011, la Direction centrale de la sécurité intérieure (DCRI) et la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE) ont alerté leurs ministères de tutelle sur l’éventuelle mise en place par les Russes d’un dispositif d’interception d’ondes électromagnétiques. Les services de renseignement ont alors suggéré que des systèmes de brouillage soient déployés sur cette zone afin de préserver le secret des communications. Sont-ils totalement efficaces ?

 

Ces soupçons ont été repris à plusieurs reprises ; la dernière fois en mai 2023 dans Paris, nid d’espions, un documentaire de Louise Simondet pour France 3 (ICI). L’article le plus documenté à ce sujet est curieusement paru en novembre 2016 en Suisse, dans le très fiable quotidien Le Temps. L’auteur de l’article, Richard Werly, affirmait avoir pris connaissance d’une note d’un ancien ambassadeur à Moscou, qui jugeait « certaine » la possibilité de voir les services d’espionnage russe utiliser les lieux où des conférences culturelles ont déjà commencé à être organisées. L’ambassadeur d’Allemagne, dont la résidence se trouve non loin, aurait lui aussi demandé des "vérifications" cet été à ses services de contre-espionnage.


« Le niveau d'activité du renseignement russe est aujourd'hui revenu à ce qu'il y avait au moment de la guerre froide, aussi bien en termes d'effectifs que de moyens consacrés », estimait de son côté, en novembre 2020, le journaliste Nicolas Hénin, auteur de La France russe. Enquête sur les réseaux de Poutine (éditions Fayard, 2015). A ce jour, donc, beaucoup de soupçons sur des activités d’espionnage qui auraient pour base le Centre spirituel et culturel orthodoxe russe, mais aucune preuve tangible. En tout cas, aucune preuve ayant fuité dans la presse.


A gauche : Sergueï Narychkine, directeur du Service des renseignements extérieurs de la fédération de Russie, interdit de territoire européen depuis 2014, mais dont l’épouse a été vue à Paris en avril 2023. Photo Anton Novoderezhkin/TASS.

A droite : L’ambassadeur russe en France, Alexeï Mechkov, et Irina Rekchan, organisatrice d’un salon du livre russe,

le 4 décembre 2023 à Paris au Centre spirituel et culturel orthodoxe russe. Photo DR

 

Il y eut tout de même, en avril 2023, un curieux événement en plein Paris : « Le mystérieux voyage parisien de l’épouse du chef des espions russes », avait alors titré la presse. Tatyana Narychkina avait été aperçue (et photographiée à la sauvette) à bord d'une Mercedes avec des plaques minéralogiques vertes, caractéristiques des voitures diplomatiques. Or, Tatyana Narychkina est l’épouse de Sergueï Narychkine, ex-chef de l'administration présidentielle, puis député et président de la Douma, et enfin directeur du Service des renseignements extérieurs de la fédération de Russie, depuis octobre 2016. Cet espion en chef est interdit de territoire européen depuis l'annexion de la Crimée en 2014, mais son épouse peut donc librement parader à Paris. « Admettons que Tatyana Narychkina vienne faire son shopping… Le fait qu'elle circule dans une voiture diplomatique soulève de nombreuses questions », soulignait alors Cécile Vaissié, professeure à l'université Rennes-II et autrice du livre Les Réseaux du Kremlin en France. « L'épouse du chef des services russes de renseignement extérieur est-elle là pour voir des gens ? Pour régler des affaires ? Serait-ce une forme de voyage quasi officiel ? »


Un événement littéraire parrainé par une fondation russe... sous le coup de sanctions européennes


Dans la Mercedes diplomatique qui la véhiculait, Tatyana Narychkina était accompagnée par une personne présentée, sans autre précision, comme "employée du Centre culturel russe". Selon nos informations, Tatyana Narychkina aurait notamment rencontré lors de son séjour parisien, avec Alexeï Mechkov, l’ambassadeur russe à Paris, Irina Rekchan, organisatrice pour le Centre Centre spirituel et culturel orthodoxe russe, d’un Salon annuel du livre russe, "RUSSKAYA LITERATURA". Ces dernières années, ce salon littéraire a célébré Vladimir Maïakovski et Marina Tsvetaeva. Irréprochable, non ? Sauf que dans le même temps, dans un entretien avec l’agence TASS, Irina Rekchan remerciait, pour "l’organisation de l’événement", Vladimir Kotchine, directeur exécutif de la Fondation Russki mir (le monde russe). Problème : cette fondation, créée par décret par Poutine en 2007 et financée par le gouvernement de la Fédération de Russie, a été placée en juillet 2022 sous les sanctions de l’Union européenne, et ses avoirs ont été gelés. Motifs ? « Son mandat officiel consiste à promouvoir la langue et la culture russes dans le monde, mais la fondation a été utilisée comme un important outil d’influence par le Kremlin, qui promeut fermement un programme centré sur la Russie dans les États post-URSS, rejette la légitimité de l’Ukraine en tant que nation souveraine et défend son unification avec la Russie. La fondation “Russkiy Mir” a diffusé de la propagande pro-Kremlin et anti-ukrainienne et justifié l’agression militaire non provoquée et injustifiée de la Russie contre l’Ukraine. Dans ses publications officielles, elle a soutenu l’annexion illégale de la Crimée et de Sébastopol et la reconnaissance par la Fédération de Russie des soi-disant Républiques populaires séparatistes dans la région du Donbass. » (ICI)

 

Une fondation dont l’Union européenne juge qu’elle est au service de la propagande du Kremlin, et dont les avoirs sont gelés peut donc sans souci, en France, parrainer et financer un événement culturel dans l’enceinte du Centre spirituel et culturel orthodoxe russe.

 

En août 2023, le directeur exécutif de cette Fondation Russki Mir, Vladimir Kochin, participait à une table ronde avec l’oligarque d’extrême-droite Konstantin Malofeev afin d’étendre la présence du "Mouvement international des russophiles", une entité opérant avec le soutien du gouvernement russe. Et en avril 2012, pour sa part, Irina Rekchan avait invité pour une conférence sur la mondialisation, à l’université Herzen de Saint-Pétersbourg, l’essayiste Alain de Benoist, lui aussi de droite extrême. Au fait, à propos des "valeurs morales" si ardemment défendues par Vladimir Poutine et par la sainte Église orthodoxe russe, rappelons-nous que ce même Alain de Benoist, généreusement invité à Saint-Pétersbourg par madame Rekchan, s’est notamment illustré par un singulier éloge de la pédophilie, en défense de de son ami Gabriel Matzneff. Il écrivait ainsi, en 2013 (« L’enfant interdit : Comment la pédophilie est devenue scandaleuse », dans la revue Éléments) : « Qu’un écrivain déclare, comme la chose la plus naturelle du monde, qu’il préfère le commerce charnel des très jeunes personnes aux turpitudes classiques de ses contemporains, et il n’en faut pas plus – en pleine société permissive – pour le faire passer pour le Diable dans le Landerneau parisien. […] Pour ma part, c’est ce "scandale" qui me scandalise. Question de goût d’abord : n’aurait-on pas le droit de préférer caresser les hanches des lycéennes plutôt que la poitrine mafflue de la comtesse Grancéola (…) Quant aux jeunes personnes qui fréquentent Gabriel Matzneff, je ne doute pas qu’elles apprendront à son contact plus de choses belles et élevées que dans la vulgarité et la niaiserie que secrète à foison leur vie familiale et scolaire. »

 

Heureusement, l’honneur est sauf : Alain de Benoist est du bon côté (russe). En septembre 2022, dans un entretien à breizh-info.com, site web d'extrême droite identitaire, ne déclarait-il pas : « la guerre qui se déroule actuellement en Ukraine est en fait une guerre des États-Unis contre la Russie ». Le Kremlin ne va pas bouder de tels renforts, quelles que soient les "valeurs morales" qu'ils défendent, dès lors qu’il s’agit de combattre ceux qui « veulent abolir la culture russe », comme le disait l’ambassadeur de Russie à Paris en inaugurant le dernier salon littéraire du Centre spirituel et culturel orthodoxe russe.

 

Jean-Marc Adolphe


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