Pour Andrée Chedid, par Jean-Gabriel Cosculluela
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Dernière mise à jour : il y a 7 heures

Andrée Chédid, sur la terrasse de son appartement, rue Guynemer, à Paris, dans les années 1950.
ARCHIVES PERSONNELLES DE LOUIS CHEDID
CHAMPS LIBRES « Je vous écris depuis l'espace du poème » : c'est par ces mots que le poète Jean-Gabriel Cosculluela introduit sa Lettre de la nudité d'être, adressée à Andrée Chedid, disparue en 2011. Une amitié née en 1973 à l'université Paul Valéry de Montpellier III, lors d'une semaine de poésie contemporaine. D'une dédicace de La Cité fertile, arrachée à condition d'un aveu sincère sur ce qui l'avait touché dans le livre, naît une correspondance de plusieurs décennies, faite de lettres, de livres échangés et de coups de téléphone. Aujourd'hui, ce texte lui dit, sans pathos, un infini merci.
les humanités, ça n'est pas pareil.
Chroniques, analyses, récits, "hors-pistes" : pour rester à l'affût :
Bonjour les humanités, je vous écris depuis l'espace du poème.
Andrée Chedid reste une amie au-delà de son absence en 2011. Nous nous sommes connus en 1973 à l’Université Paul Valéry Montpellier III. Avec deux de nos professeurs et des amis étudiants, nous avions organisé une semaine de poésie contemporaine. Avec nous, il y avait aussi Pierre-André Benoît et Henri Thomas. J’avais demandé à Andrée de me dédicacer son livre La Cité fertile, elle accepta à une condition que je lui dise ce qui m’avait touché dans le livre. Elle emporta le livre à Paris. Je lui écrivis une lettre et je reçus par retour de courrier le livre. Nous sommes restés en contact, échangeant lettres et livres. Nous nous téléphonions. Attentive à mon écriture, elle le fut aussi pour des moments heureux ou plus difficiles dans ma vie.
Cette « Lettre de la nudité d’être », c’est lui dire infiniment merci. Je lui devais cette lettre. Il m’a fallu du temps pour trouver un ton, retrouver la nudité et la simplicité d’écrire d’Andrée et qui dise l’émotion de la retrouver aussi sans pathos, inutile ici.
Jean-Gabriel Cosculluela
Né en 1951 à Rieux-Minervois (Aude), d'origine aragonaise (Haut-Aragon, Pyrénées espagnoles), Jean-Gabriel Cosculluela vit en Haute-Ardèche après avoir longtemps résidé à Montpellier et dans les Cévennes. Conservateur en chef des bibliothèques, il a été responsable du réseau départemental de lecture publique en Ardèche Nord. Écrivain, traducteur de l'espagnol, éditeur — il codirige la collection Espaces de peu aux éditions Atelier des Grames — et commissaire d'expositions, il travaille depuis 1995 en dialogue avec des artistes et plasticiens. Auteur d'une cinquantaine de livres publiés notamment chez Fata Morgana, Seghers, Propos 2, La Passe du vent et Atelier des Grames, il a récemment fait paraître Sobrarbe (2024), Nuidité du noir : Pierre Soulages (2024) et Esprit de résistances (Seghers, 2025).
Née Andrée Saab le 20 mars 1920 au Caire, dans une famille chrétienne d'origine libanaise et syrienne, Andrée Chedid s'installe définitivement à Paris en 1946 avec son mari, le professeur Louis-Antoine Chedid. Femme de lettres franco-égypto-libanaise, poétesse, romancière et dramaturge, elle publie une œuvre riche et humaniste — Le Sixième Jour (1960), La Cité fertile (1972), L'Enfant multiple (1989), Le Message (2000) — traversée par son double ancrage oriental et occidental. Distinguée par de nombreux prix, dont l'Aigle d'or de la poésie (1972) et le prix Goncourt de la poésie (2002), elle est faite grand officier de la Légion d'honneur en 2009. Mère du chanteur Louis Chedid et grand-mère de Matthieu Chedid (M), elle meurt à Paris le 6 février 2011, à l'âge de 90 ans.
Lettre de la nudité d'être
à Andrée Chedid
1920 – 2011
Nous regardons des lieux du monde,
autant ses crêtes
que ses creux,
nous écoutons
autant des bruits du monde
que ses silences.
Nous sommes à l'écart du monde,
dans un retrait,
un regard,
une écoute,
nous sommes à l'égard du monde.
Nous sommes comme la terre
à l'égard du ciel,
elle garde son obscurité,
son ombre,
sa lumière
au jour
le jour.
Un jour,
il fait jour.
Eu égard au silence,
au secret,
nous écrivons
l'un l'autre
de près,
de loin,
dans la nudité d'être
face à l'inconnu.
Par-delà les mots,
petite terre,
à la mort à la vie,
nous reste
seul le visage
de l'inconnu.
Eu égard à vivre,
eu égard à écrire
une vie,
nous gardons nos mots noués
nûment
à vivre,
l'inconnu
nous revient,
nous retient
au présent
de tout temps.
Nous sommes là
et soudain
nous faisons encore
un pas.
L'origine ne finit pas.
Noués
à notre origine,
il y a nos mots,
nos silences,
eu égard à ce qui ne finit pas.
18 – 23 janvier 2025
Jean-Gabriel Cosculluela
avec des mots d'Andrée Chedid
EN ESPAGNOL
Carta de la desnudez del ser
a Andrée Chedid
1920 - 2011
Miramos lugares del mundo,
tanto sus crestas
como sus huecos,
escuchamos
ruidos del mundo
tanto como sus silencios.
Estamos fuera del mundo,
en una retirada,
una mirada,
una escucha,
y a la vez estamos hacia el mundo.
Somos como la tierra
hacia el cielo,
ella guarda su oscuridad,
su sombra,
su luz
día
tras día.
Un día,
es de día.
Hacia el silencio,
en secreto,
escribimos
uno y otro
de cerca,
de lejos,
en la desnudez de ser
frente a lo desconocido.
Más allá de las palabras,
pequeña tierra,
a la muerte a la vida,
nos queda
sólo la cara
de lo desconocido.
Hacia el vivir,
hacia el escribir
una vida,
guardamos nuestras palabras anudadas
al desnudo
a vivir,
el desconocido
nos vuelve a nosotros
nos retiene
en el presente
de cada tiempo.
Estamos aquí
y de repente
damos todavía
un paso.
El origen no termina.
Anudadas
a nuestro origen,
hay nuestras palabras,
nuestros silencios,
Hacia lo que no termina.
18 - 23 de enero de 2025
con palabras de Andrée Chedid
EN FABLA ARAGONAISE
Carta d'a desnudez d'o ser
a Andrée Chedid
1920 - 2011
Miramos puestos d'o mundo,
tanto as suyas crestas
como os suyos vacos,
escuitamos
rudios d'o mundo
tanto como os suyos silenzios.
Nos trobamos afora d'o mundo,
en una retirada,
una uellada,
una escuita,
y a la vez nos trobamos ta lo mundo.
Somos como a tierra
ta lo zielo,
ella alza a suya foscor,
a suya uembra,
a suya luz
día
dezaga de día.
Un día,
ye de día.
Ta lo silenzio,
en secreto,
escribimos
la uno y l'atro
de cleta,
de luen,
en a desnudez de trobar-se
fren a l'esconoxiu.
Dillá d'as parabras,
chica tierra,
a la muerte a la vida,
nos queda
nomás a cara
de lo esconoxiu.
Ta lo vivir,
ta lo escribir
una vida,
alzamos as nuestras parabras añudadas
a lo espullau
a vivir,
o esconoxiu
nos torna a nusatros
nos retiene
en o presén
de cada tiempo.
Nos trobamos aquí
y de sopetón
damos agún
un trango.
L'orichen no remata.
Añudadas
a lo nuestro orichen,
i hai as nuestras parabras,
os nuestros silenzios,
Ta lo que no remata.
18 - 23 de chinero de 2025
con parabras d'Andrée Chedid
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Merci pour cette émotion simple et nue, ce partage sobre et vif, plein d'égards, à l'écart.