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Amatrice attend Godot, dix ans après le tremblement de terre

Des décombres dans la commune italienne d'Amatrice (Latium) après le tremblement de terre du 24 août 2016. Photo Alessandro Di Meo / Ansa
Des décombres dans la commune italienne d'Amatrice (Latium) après le tremblement de terre du 24 août 2016. Photo Alessandro Di Meo / Ansa

Dix ans après le séisme qui a ravagé Amatrice et l’Apennin central, en Italie, des milliers de sinistrés vivent encore dans des logements d’urgence. Derrière les bilans officiels et les promesses de « renaissance », la reconstruction s’enlise dans les procédures, tandis que les villages risquent de se vider de leurs habitants.

les humanités, ça n'est pas pareil.

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Le 24 août 2016, à 3 h 36 du matin, un séisme de magnitude 6 ravageait l’Apennin central, en Italie. Amatrice, Accumoli et Arquata del Tronto furent parmi les communes les plus durement frappées. Le bilan immédiat fut de 299 morts, dont 237 à Amatrice. Dix ans plus tard, la catastrophe ne relève pas seulement de la mémoire : elle continue d’organiser le quotidien de milliers d’habitants, qui vivent toujours dans des logements provisoires, construits à la va-vite aux abords des villages éventrés, alors que les chantiers censés les remettre à demeure commencent à peine.


Même si on parle couramment du « tremblement de terre d’Amatrice », il s’agit d’une séquence sismique de rare intensité qui, d’août 2016 à janvier 2017, a compté plus de 124 000 secousses. Sept d’entre elles ont dépassé la magnitude 5 ; celle du 30 octobre 2016, de magnitude 6,5, fut la plus puissante enregistrée en Italie depuis le séisme d’Irpinia de 1980. La terre a été durablement fracturée, comme les territoires et les communautés qui l’habitaient. Comme lors du tremblement de terre d’Irpinia, dans l’immédiat du désastre les promesses foisonnèrent d’une prompte reconstruction. Mais hélas, l’Italie est un pays où les promesses ont tendance à tomber dans le vide, surtout quand elles sont lancées d’un côté à l’autre de crevasses de plusieurs mètres de profondeur.


La reconstruction d'Amatrice : une urgence chronique


À Amatrice, le centre historique demeure largement une zone rouge. Le clocher se dresse encore au milieu d’une vaste étendue vide. Dans certaines frazioni, ces hameaux qui constituent la géographie intime des Apennins, les gravats et les maisons ouvertes aux intempéries attendent encore le premier geste de la reconstruction. À Capricchia, un hameau qui ne compte plus qu’une quinzaine d’habitants en hiver, seuls quelques logements ont fait l’objet de travaux ; la plupart des bâtiments sont restés tels qu’ils étaient au lendemain du séisme.


Les solutions d’hébergement d’urgence sont donc devenues une condition durable. Plus de 2 000 familles vivraient encore dans des SAE (« Soluzioni abitative d’emergenza »), des maisonnettes préfabriquées initialement présentées comme prévues pour quelques années seulement. À Amatrice, 640 d’entre elles, réparties dans 41 villages, restent encore occupées aujourd’hui. Leur dégradation progressive, aggravée par les intempéries, ajoute une précarité matérielle à une situation qui n’a plus rien de provisoire. Une attente pire encore que celle de Godot, lestée cette fois par les excès d’un climat déréglé.


Le 21 juillet dernier, une grêle exceptionnelle a notamment endommagé les toitures de plus d’une centaine de ces constructions à Ussita et Pievetorina. Derrière les statistiques administratives, le provisoire vieillit plus vite que prévu : l’isolation est défaillante, si bien que les maisonnettes se couvrent de fissures et d’infiltrations, alors que la canicule les transforme en fours et les rigueurs de l’hiver en chambres frigorifiques. Pourtant, on en avait vanté les vertus, sur fond de décombres. En 2016, les SAE étaient officiellement présentées comme des logements « temporaires, démontables et transformables » pour s’adapter aux besoins des nouveaux locataires sinistrés. Tous, sauf celui d’un logement digne de ce nom. Ironie du sort : le cahier des charges prévoyait que ces solutions ne devaient pas instaurer une condition de résidence permanente et leur assignait une durée de vie de… dix ans. Que s’est-il donc passé ?


La reconstruction privée comme seul horizon


La reconstruction des villages détruits par le tremblement de terre a été organisée principalement par le décret-loi n°189 du 17 octobre 2016, converti en loi en décembre 2016. Ce texte-cadre concerne les territoires touchés dans les Abruzzes, le Latium, les Marches et l’Ombrie ; il combine aide aux sinistrés, réparation/reconstruction des bâtiments et l’incontournable relance économique. Après les fortes secousses de l’automne 2016, une ultérieure mesure d’urgence, le décret-loi n° 205 du 11 novembre 2016, a complété le dispositif et étendu les mesures à de nouveaux territoires touchés. Le décret-loi n° 8 de 2017 a ensuite intégré les conséquences des séismes de janvier 2017. Un mécanisme de prolongation a permis à cet ensemble de mesures de se pérenniser (l’Italie s’est fait une spécialité de la prolongation de l’urgence). La prochaine échéance tombera le 31 décembre 2026.


La reconstruction de l’habitat privé est un vrai casse-tête. Une personne ayant perdu sa maison dans le tremblement de terre doit, dans l’ordre : mandater un technicien habilité, inscrit sur une liste spécialement prévue pour le séisme ; faire établir le diagnostic, le projet et le budget ; déposer, par l’intermédiaire de ce professionnel, une demande auprès du « Bureau spécial pour la reconstruction » ; attendre l’autorisation et l’octroi de la contribution ; choisir une entreprise et suivre le chantier avec le professionnel mandaté. Cette reconstruction financée par l’argent public mais suivie dossier par dossier par des particuliers prend évidemment un certain temps, ce qui explique pourquoi le dispositif est prolongé d’année en année. Selon les données officielles du gouvernement, au 31 mai 2026 un peu plus des deux tiers des 36 149 demandes de contribution déposées avaient reçu une approbation. Près de 15 000 chantiers privés étaient achevés, tandis qu’environ 9 000 restaient en cours.

 

Le problème est qu’avoir de nouveau un toit sur la tête ne suffit pas pour reconstruire un territoire. Dans un article récent, il manifesto décrit une reconstruction davantage pensée comme une gestion de fonds que comme une régénération sociale, avec peu de résultats perceptibles pour les communautés et une participation démocratique quasi absente. Les écoles, les équipements sportifs, les places, les lieux où l’on se retrouve et les services publics obéissent à d’autres calendriers — lorsqu’ils ne restent pas, eux aussi, suspendus à des procédures. Même aller prier sur les tombes des victimes du tremblement de terre devient un périple administratif.


Par exemple, à Pasciano, hameau de la commune d’Amatrice, les habitants ont été regroupés, avec ceux de deux villages voisins, dans un même ensemble de logements d’urgence situé hors du village. L’accès au cimetière exige encore de traverser la zone rouge, ce qui implique qu’il faut obtenir au préalable une autorisation municipale. Les personnes âgées ou à mobilité réduite ne peuvent plus s’y rendre seules. Pour combien de temps encore, on ne sait pas. Le maître d’ouvrage de la reconstruction publique étant la collectivité, cela implique une procédure plus complexe encore que la reconstruction privée : il faut inscrire le projet dans un programme public, étoffer le dossier par les études techniques et parfois patrimoniales et environnementales, rechercher et affecter les financements, obtenir les autorisations éventuellement nécessaires, lancer les marchés publics en veillant bien à respecter la législation anti-mafia, et désigner officiellement les entreprises choisies pour les travaux. Pour les seules procédures d’achat, les délais peuvent aller de deux mois à plus d’un an avant même l’ouverture du chantier. Au 30 avril 2026, la reconstruction publique recensait 3 667 interventions pour plus de 4,85 milliards d’euros ; environ 40 % seulement correspondaient alors à des travaux en cours ou déjà achevés. Le reste était engagé administrativement, mais se trouvait encore aux stades des études, autorisations, appels d’offres ou attributions.

Le clocher d'Amatrice (à droite), en 2018. Photo Enrico Fontolan / Biblioteca Hertziana, Max Plank Institute for Art and History
Le clocher d'Amatrice (à droite), en 2018. Photo Enrico Fontolan / Biblioteca Hertziana, Max Plank Institute for Art and History

Le risque du désert humain


La lenteur des travaux s’ajoute au dépeuplement ancien des zones montagneuses de l’Italie centrale. Beaucoup sont partis après le séisme ; certains sont morts sans avoir retrouvé leur maison ; d’autres ont refait leur vie ailleurs. À Visso, les jeunes qui ont quitté la région pour leurs études hésitent à revenir dans un espace marqué par l’isolement, l’insuffisance des transports et la disparition des lieux de sociabilité. Le chantier du Palazzo dei Priori, siège de la mairie, n’a été inauguré qu’à la fin juillet de cette année.


La question n’est donc pas seulement de savoir quand les habitants rentreront chez eux, mais aussi qui restera pour y rentrer. Par exemple, à Castelsantangelo sul Nera, les risques hydrogéologiques ont retardé la reconstruction privée. Un programme d’aménagement de 14,6 millions d’euros a été lancé en 2026, mais les travaux ne devraient pas commencer avant 2027. Pour les éleveurs qui ont choisi de rester auprès de leurs troupeaux, les modules temporaires sont devenus une habitation durable, avec l’impression de vivre dans un container soumis à tous les excès climatiques.


Dix ans après, la « renaissance » promise ne peut se mesurer à la seule somme des crédits engagés ou des permis délivrés. Elle suppose de redonner aux habitants une prise réelle sur les décisions, de reconstruire les services collectifs au même rythme que les logements, et de faire des villages autre chose que des chantiers ou des lieux de mémoire. Sans cela, la reconstruction risque de réparer les pierres sans empêcher que les Apennins se vident de celles et ceux qui lui donnent sens. Godot n’est pas près d’arriver.


Anna Never



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