Diplomates avant trente ans, forfait tout compris
- Tzotzil Trema

- il y a 1 jour
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Capture d'écran
Mille six cent trente euros -- voyage non compris --, cinq jours entre l'hôtel de Wangfujing et le siège de ByteDance, une photo de groupe sur la Grande Muraille : Tzotzil Trema visite le Forum des jeunes diplomates de Pékin, forfait touristique premium dont le fondateur affiche un master à 10 900 livres et un certificat en ligne comme pedigree diplomatique — et un siège au conseil consultatif d'une officine sécuritaire vénézuélienne à la réputation trouble.
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Il existe, paraît-il, un âge limite pour rêver d'être diplomate sans payer le prix fort : trente ans. Passé ce cap, on suppose qu'il faut se contenter du concours du Quai d'Orsay, avec ses années de préparation et son incertitude fâcheuse quant au résultat. Avant trente ans, en revanche, il suffit de 1 395 livres sterling (1 630 euros), d'un CV à jour et d'une lettre de motivation bien tournée pour intégrer, du 24 au 28 août, la 25e édition du Forum des jeunes diplomates de Pékin — cinq jours entre l'hôtel Peace de Wangfujing et le siège de ByteDance -- la maison mère de TikTok --, hébergement compris, billet d'avion en sus.
Le Global Diplomatic Forum, organisateur de l'événement, ne s'embarrasse pas de fausse modestie quant à son objet. Sur cinq jours dits « intensifs », les participants sont censés y explorer l'évolution de la politique étrangère chinoise, des nouvelles routes de la soie à la coopération Sud-Sud, en passant par l'architecture changeante de l'ordre international fondé sur des règles — rien de moins. On devine l'ambition : faire tenir dans une semaine ce que des générations de sinologues peinent encore à cerner en une carrière entière.
Le programme, lui, a le mérite de la franchise commerciale. Une publicité vantant les « dernières heures » pour candidater promettait aux futurs délégués des « briefings ministériels », un accès exclusif à la Banque asiatique d'investissement pour les infrastructures et au secrétariat de l'Organisation de coopération de Shanghai, une immersion dans la géopolitique technologique au siège de ByteDance, et, en guise de moment de cohésion de groupe, une marche sur la Grande Muraille. Un récit publié sur LinkedIn décrit même l'arrivée du groupe, le matin du 23 août : dépôt des bagages à l'hôtel, puis départ en bus vers le nord, et dès quatorze heures, la photo de cohorte sur la Grande Muraille, délégués venus de cinquante pays qui, pour la plupart, ne se sont jamais rencontrés avant de commencer « la semaine la plus déterminante de leur jeune carrière ». On appréciera la précision du récit, presque plus soignée que celle d'un vrai communiqué diplomatique.
Car il faut le rappeler, une fois n'est pas coutume : rien dans ce forum ne relève d'une quelconque diplomatie officielle. Le Global Diplomatic Forum est une structure privée qui organise plusieurs éditions du même programme chaque année, dans plusieurs capitales — Bruxelles en juillet, Pékin en août, Londres en septembre, cette même année 2026 — avec, dans chaque ville, la même mécanique de frais d'inscription, d'hébergement partagé et de visites institutionnelles négociées en gros. Le vocabulaire choisi, lui, ne varie jamais : on y parle de « jeunes diplomates », de « leaders émergents de plus de cent pays », d'un accès « sans précédent » aux institutions les plus conséquentes du globe. Le mot diplomate, dans cette architecture, ne désigne plus une fonction mais un forfait touristique premium — celui qui inclut la Grande Muraille et le trajet en bus, quand le tarif sans hébergement s'arrête sagement, lui, à 1 195 livres.
On notera, en creux, ce que cette diplomatie-là ne coûte pas : aucune obligation de résultat, aucune négociation réelle à mener, aucun texte à faire adopter par cent quatre-vingt-dix-sept Parties récalcitrantes. Contrairement à la COP17 qui se débattait la semaine dernière à Oulan-Bator avec un ordre du jour bloqué par les objections russes et américaines, le Forum des jeunes diplomates de Pékin n'a, lui, jamais connu d'impasse procédurale : son seul point à l'ordre du jour consiste à faire monter, dans les temps, une cinquantaine de nationalités jusqu'au sommet de la Grande Muraille pour la photo de groupe. C'est là, sans doute, toute la différence entre la diplomatie qui échoue faute d'accord, et celle qui réussit faute d'en avoir jamais eu besoin.
Reste une question que le programme ne pose curieusement jamais : que fera-t-on, au juste, de cette génération formée en cinq jours au maniement du monde ? On imagine mal les instances chinoises citées dans le prospectus — l'AIIB, l'OCS, le ministère des Affaires étrangères — recruter leurs cadres sur la foi d'une semaine d'hôtel à Wangfujing. Il restera aux participants, en revanche, une ligne solide à ajouter sur LinkedIn, une photo sur un mur vieux de plusieurs siècles, et la certitude, précieuse à cet âge, d'avoir approché d'un peu plus près un pouvoir dont ils n'auront, au fond, fait qu'effleurer la façade. C'est peut-être, après tout, la définition la plus honnête qu'on puisse donner de la diplomatie à trente ans : un droit d'entrée, un forfait, et une belle image pour le souvenir.

L'une des très rares photographies de Younes El-Ghazi, fondateur et dirigeant du Global Diplomatic Forum
Le Global Diplomatic Forum a été fondé et est dirigé par un certain Younes El-Ghazi. Sa biographie reste pour le moins lacunaire. Né en avril 1977, il est de nationalité britannique, mais rien ne filtre sur ses origines familiales ("El-Ghazi" est un patronyme d'origine arabe signifiant "le guerrier" ou "le conquérant", très répandu au Maghreb). Sur le papier -- et sur Linkedin --, il se vante d'un parcours universitaire prestigieux : master en études diplomatiques de l'université de Westminster (2009-2010) suivi d'un certificat en intelligence artificielle de la Business School d'Oxford (2019). A y regarder le plus près, le master de l'université de Westminster est un master d'un an à Londres, avec des modules comme "Diplomacy and Foreign Policy: Theory and Practice" ou "Diplomatic Training and Negotiation Skills", ouvert à de jeunes diplômés et professionnels en début de carrière qui peuvent débourser 10 900 £ (12 740 euros) pour les "frais de scolarité". Ce master de Westminster n'a rien à voir avec le prestigieux MSt in Diplomatic Studies de l'université d'Oxford, un programme beaucoup plus sélectif (exigence de professionnels ayant déjà une expérience diplomatique.
Quant au certificat en intelligence artificielle de la Business School d'Oxford, il s'agit en fait d'un cours en ligne payant de six semaines (environ 2 450 £, soit 2 860 euros), délivré via la plateforme GetSmarter (groupe 2U) et non par Oxford directement, ouvert à tout professionnel sans prérequis technique ni sélection académique poussée. Ce n'est en rien un diplôme universitaire.
Outre le Global Diplomatic Forum, Younes El-Ghazi dirige le Arab British Consulting Ltd, une structure dont on ne sait pas grand chose, si ce n'est qu'elle reprend à peu de chose près le nom d'une autre société, Arab British Consultancy Ltd, basée à Milton Keynes, spécialisée dans la mise en relation d'entreprises britanniques avec des marchés du Moyen-Orient. Younes El-Ghazi siège enfin au conseil d'administration de l'International Organisation for Security and Intelligence (IOSI), une organisation fondée par le Vénézuélien Johan Obdola, ancien officier opposant au régime chaviste -- qui luttait officiellement contre le trafic de drogue -- avec Thomas Martinek, d'origine tchèque ou slovaque, basé au Canada, expert en cybersécurité et en blanchiment d'argent. Selon certaines sources, l'International Organisation for Security and Intelligence serait surtout une officine financée par les Pays du Golfe pour s'implanter en Amérique latine.
Tzotzil Trema






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