Russie : après le choléra, la peste ?

A t-elle des choses à cacher ? Anna Popova, directrice de l'agence fédérale russe Rospotrebnadzor, de laquelle dépendait l’Institut de recherche antipeste d’Irkoutsk, où travaillait une jeune chercheuse dont la mort reste mystérieuse. Photo Express Gazeta
Une chercheuse morte à Irkoutsk, des quarantaines et une pneumonie sans coupable : la peste n’est pas confirmée, mais l’opacité se porte à merveille. Du Kremlin au permafrost, chronique d’un pays où l’on enterre les questions pendant qu’on déterre les microbes.
les humanités, ça n'est pas pareil.
Chroniques, analyses, récits, "hors-pistes" : pour rester à l'affût :
La Russie est un foyer infectieux de premier ordre. Depuis que les espoirs de la perestroïka ont tourné dans leur bouillon, on y voit proliférer des agents pathogènes particulièrement contagieux. Le laboratoire tourne à plein régime. L’hygiène, beaucoup moins.
On trouve ainsi le kirill — également connu sous le nom de delirium pas très mince —, qui se transmet par voie d’encens ; le douguine, alias galimatias eurasite, qui provoque une hypertrophie de l’Empire et une atrophie du raisonnement ; le malofeev, ou complotismus incontinentus, dont les porteurs voient des cabales partout et des comploteurs surtout ailleurs ; le medvedev, qui attaque gravement le cerveau, sans que l’on ait encore trouvé de remède, ni même beaucoup de matière à sauver ; le lvova-belova, particulièrement virulent chez les enfants du pays voisin, qu’il prétend soigner en les faisant disparaître de chez eux.
Sans oublier le guerrus hybridus, cultivé dans les usines à trolls, couvé dans les nids d’espions et propagé par voie électronique. Celui-là entre sans frapper. Vous ouvrez un lien, il ouvre un front.
La liste n’est pas exhaustive. Pour le catalogue complet, prévoir plusieurs tomes et des gants.
Au 23/16 de la rue Ilinka, à Moscou — adresse postale du Kremlin —, une souche particulièrement virulente s’est installée en 1999 : le vladimirus poutinus. Ce choléra du pouvoir se reconnaît à quelques symptômes tenaces : vomissements de démocratie, intolérance aiguë aux « révolutions de couleur » et crises de bunkérisation. Le sujet se replie, se barricade, puis constate avec effroi qu’il est entouré de murs. Il en déduit qu’on l’encercle.
S’y ajoute une paranoïa aiguë : le malade se fabrique des ennemis imaginaires, puis leur déclare des guerres bien réelles. À un stade avancé, il prend les frontières des autres pour une irritation cutanée qu’il conviendrait de gratter au char d’assaut et d'anéantir au missile.
À ce tableau, il manquait la peste. La voilà qui montre le bout de son bacille.
À 4 200 kilomètres de Moscou, dans la charmante et froide ville d’Irkoutsk, en Sibérie-loin-des-regards, Daria Chipilova, 28 ans, est subitement passée de vie à trépas. Selon les autorités-qui-contrôlent-tout, sauf manifestement la situation, elle aurait succombé à une pneumonie fulgurante « d’étiologie inconnue ». Traduction : on connaît le nom de la maladie, mais pas celui du coupable. Ou, du moins, on ne le communique pas.
Signe particulier : la jeune femme travaillait à l’Institut de recherche antipeste d’Irkoutsk pour la Sibérie et l’Extrême-Orient. Un intitulé qui ne donne pas spécialement envie de visiter les sous-sols.
Il s’agit pourtant d’un établissement de « prévention sanitaire », notamment chargé d’étudier les bactéries de la peste présentes dans les foyers naturels de Sibérie. Car le grand froid ne décourage pas tout le monde. Les rongeurs, notamment, n’ont jamais demandé de mutation sur la Côte d’Azur.
Daria Chipilova, elle, y faisait de la recherche pour de bon : au printemps dernier, elle avait participé à un congrès russe consacré aux maladies infectieuses. La voilà désormais au centre d’une tout autre discussion, à laquelle elle ne pourra pas prendre part.
Alors, de quoi est-elle morte ? Une contamination accidentelle par Yersinia pestis, la bactérie de la peste ? Une grippe contractée lors d’un récent voyage en Thaïlande, qui aurait dramatiquement tourné vinaigre ? À ce stade, ce sont des hypothèses, pas un diagnostic. Le flacon mal rebouché ferait une scène saisissante. Encore faudrait-il savoir s’il a existé.
La seule chose qu’on sache, pour l’instant, c’est qu’on ne sait pas. Dans le bulletin de santé officiel, la transparence reste en observation.

Vladimir Poutine et Anna Popova, cérémonie de remise du titre honorifique de « Médecin émérite de la Fédération de Russie »,
le 24 décembre 2025.
Et le virus du soupçon n’est pas encore tout à fait éradiqué. Car l’Institut de recherche antipeste d’Irkoutsk, où travaillait Daria Chipilova, n’est pas tout à fait blanc comme neige – même sibérienne. Créé en 1934, cet Institut, autrefois rattaché au ministère de la Santé, a été placé en 2012 par Poutine sous l’autorité d’une agence, Rospotrebnadzor, directement contrôlée par gouvernement. En 2013, une certaine Anna Popova a été mise à la tête de cette agence fédérale. Diplômée en 2005 de la Faculté d'hygiène et de médecine sanitaire de l'Université de médecine de Rostov, ce qui fait sourire les scientifiques russes (« Mieux vaut être la queue d'un singe que d'avoir étudié à la Faculté d'hygiène et de médecine sanitaire », dit l’un d’eux), Anna Popova a gravi sans encombre les échelons de l’administration russe.
Contre elle, les accusions de conflit d’intérêt s’accumulent. Elle a ainsi réussi, sans en avoir les compétences scientifiques, à déposer un brevet « pour la production d'immunoglobulines contre le virus Ebola chez les chevaux », alors même qu’un vaccin existait déjà à l’échelle mondiale.
Elle a gentiment récidivé pendant la séquence du Covid. En s’appuyant sur un laboratoire, Vector, situé à Novossibirsk, qui dépend de l’agence qu’elle dirige, elle a breveté un vaccin, EpiVacCorona, largement diffusé en Russie. Coût du « marché » : 20 millions de dollars généreusement versés par l’État russe. Quel pourcentage de ce joli pactole serait allé dans la poche de Madame Popova ? On l’ignore. Mais Alexander Chepurnov, virologue de renom à l'Institut de médecine expérimentale et clinique de l'Académie des sciences de Russie, dénonçait sans ambages, dans l’hebdomadaire Express Gazeta, un « conflit d’intérêts ».
Cerise sur le Napoléon – célèbre gâteau russe, composé de nombreuses couches de pâte feuilletée et de crème, cousin du mille-feuille français – selon une enquête de The Insider, des analyses indépendantes n’ont trouvé aucune activité neutralisante dans le vaccin génialement inventé par Anna Popova. Au coût de la dose, ça fait quand même cher l’effet placebo !
Ce n’est pas tout : en 2016, Rospotrebnadzor s’est également illustré en inventant des motifs sanitaires pour restreindre l’entrée sur le territoire russe des boissons alcoolisées en provenance de Tbiliissi et de Chișinău. Tout le monde a bien compris qu’il s’agissait alors, sous couvert pseudo-scientifique, de punir les orientations pro-européennes de la Géorgie et de la Moldavie. Anna Popova s’est exécutée sans broncher. A la Faculté de Rostov, où elle a étudié, les cours d’éthique étaient facultatifs.
Encore une fois, rien ne prouve à ce stade que la jeune laborantine d’Irkoutsk soit morte de la peste et qu’une plus large contamination soit à craindre. Mais faire confiance à Anna Popova et à Rospotrebnadzor, c’est comme demander au renard si le poulailler respecte les normes de sécurité.

Admettons qu’il n’y ait rien à cacher à l’Institut de recherche antipeste d’Irkoutsk pour la Sibérie et l’Extrême-Orient. Mais alors, pourquoi ne pas fournir à l’OMS les éléments qu’elle réclame ?. C’est comme avec les déportations d’enfants ukrainiens. L’Unicef et la Croix-Rouge internationale sont entités non grata. Comme ça, dans un hôpital de Crimée, des médecins militaires russes peuvent tranquillement continuer leurs « expérimentations » dignes d’un Mengele sur le cerveau de bambins. Ce n’est pas de la fiction : je l’ai lu sur les humanités, et c’était parfaitement documenté.
Et si, poursuivant dans cette veine, l’Institut d’Irkoutsk planquait un centre de recherche et/ou de fabrication d’armes biologiques ? Pour le moment, rien de concret ne permet d’étayer un tel soupçon. Mais le passé ne plaide pas trop en faveur d’une vertu russe en la matière.
L’Union soviétique avait même une certaine avance dans l’art de faire passer des fabriques de catastrophes pour des établissements de bienfaisance. Sous l’enseigne Biopreparat, un vaste réseau d’instituts officiellement civils participait à un programme d’armes biologiques : maladie du charbon, peste, variole… Un véritable conservatoire des calamités. Moscou avait pourtant signé la Convention de 1972 interdisant ces armes. La signature était authentique. Le respect du texte, beaucoup moins.
En avril 1979, à Sverdlovsk, aujourd’hui Ekaterinbourg, une fuite de l’agent de la maladie du charbon depuis une installation militaire fit au moins 68 morts. Explication officielle : de la viande contaminée. Le laboratoire avait toussé, on inculpait le boucher. Il fallut attendre 1992 pour que Boris Eltsine reconnaisse l’origine militaire du désastre et promette de mettre fin au programme. Treize ans pour établir un diagnostic : même les files d’attente soviétiques faisaient mieux.
Le rideau est-il tombé pour autant ? Washington assure que non. Dans un rapport de 2025 sur le respect des accords de maîtrise des armements, le département d’État accuse la Russie de maintenir un programme biologique offensif. C’est une accusation officielle américaine, pas le résultat d’une inspection internationale dont chacun pourrait consulter les conclusions. Gardons donc l’étiquette sur le flacon.
Il existe cependant quelque chose de plus tangible que des communiqués : des bâtiments. En octobre 2024, le Washington Post a documenté, images satellitaires à l’appui, l’agrandissement de Serguiev Possad-6, un site militaire au nord-est de Moscou autrefois consacré aux recherches sur les armes biologiques. Dix nouveaux bâtiments, plus de 23 000 mètres carrés, des installations compatibles avec des laboratoires à confinement élevé. Pour un vestige de la guerre froide, le sujet avait retrouvé une belle croissance.

L'extension de Serguiev Possad-6, un site militaire au nord-est de Moscou autrefois consacré aux recherches sur les armes biologiques.
Image satellite, The Washington Post.
Cela prouve une extension des capacités de recherche sur des agents dangereux, pas une production d’armes. Vu du ciel, un laboratoire qui cherche à prévenir une infection peut ressembler à celui qui cherche à la provoquer. C’est tout le problème du « double usage » : mêmes équipements, intentions différentes. Et la Convention ne dispose pas d’un régime d’inspections systématiques permettant de regarder régulièrement derrière les portes. Le satellite voit le toit ; il ne lit pas les consignes de service.
Pendant ce temps, Moscou accuse Washington et Kyiv de préparer des armes biologiques en Ukraine. En 2022, la Russie a porté l’affaire devant le Conseil de sécurité ; l’ONU a répété qu’elle n’avait connaissance d’aucun programme de ce genre en Ukraine, tout en précisant qu’elle ne disposait pas elle-même des moyens d’enquêter sur ces accusations. À Irkoutsk, rien de concret ne permet donc d’affirmer pour l’heure qu’on fabrique des armes biologiques. Mais au Kremlin, on sait au moins fabriquer des coupables. Pour ceux-là, le laboratoire tourne à ciel ouvert.
Une dernière couche, pour finir. Pendant que la suspicion de peste à Irkoutsk fait les gros titres, une autre menace travaille le sous-sol. Le permafrost, ce sol gelé depuis des millénaires, dégèle sous l’effet du réchauffement. Avec lui, du carbone jusque-là immobilisé peut être décomposé et rejoindre l’atmosphère sous forme de dioxyde de carbone et de méthane. Plus il fait chaud, plus le sol dégèle ; plus il dégèle, plus il contribue au réchauffement. Un cercle vicieux qui n’a même pas besoin d’un décret du Kremlin pour fonctionner.
Et dans ce congélateur géant, il n’y a pas que du gaz. Des chercheurs ont réactivé des virus restés prisonniers du sol sibérien pendant près de 50 000 ans. Ceux-là infectent des amibes, pas les humains : inutile de leur faire déjà un passeport pandémique. Mais leur survie pose une question moins rassurante : quels autres agents, encore inconnus, pourraient ressortir des profondeurs ? Le risque d’infection humaine reste incertain ; ce n’est pas une raison pour ouvrir le congélateur à coups de pelleteuse.
Car les projets miniers et les forages ne se contentent pas d’accompagner le dégel : ils éventrent des couches anciennes, jusque-là isolées, et multiplient les occasions de contact entre ce qu’elles contiennent et les travailleurs venus les exploiter. On descend chercher des richesses ; on peut remonter avec un supplément non prévu au contrat. Le tout avec l’aval -ou plutôt l’à valoir- de Donald Trump, en manque de diesel, prêt à avaler toutes les couleuvres, pestes et choléras qu’on voudra, pourvu que ça rapporte.
En russe, « Drill, baby, drill ! » se dit : « Permafrost, Poutine, permafrost ! »
Tzotzil Trema






Un équilibre parfait : aux USA on meurt de la rougeole, en Russie on meurt de la peste.
Les pouvoirs anti démocratiques, débilitants, de ces pays nous éviteront-ils une guerre pour cause d'épidémie ?
Pour nous soigner le Dr John (Mc Rebennack) " Such A Night " (film' The Last Waltz " live, 1978)
" https://www.youtube.com/watch?v=SCRrXZP8b0I&list=RDSCRrXZP8b0I&start_radio=1 "