Silence, on coule...

Une fleur d'hibiscus s'épanouit sur une tige boueuse recouverte de limon, au lendemain des crues soudaines qui ont frappé le district de Dhading, au Népal, le 30 août 2026. Photo Niranjan Shrestha/AP
Faute de moyens, nous devons renoncer — ou différer — des textes, des enquêtes et des projets qui devraient pourtant trouver leur place dans le débat public. Pendant que les aides à la presse financent généreusement les médias les mieux installés, y compris ceux qui prospèrent dans le commentaire et le spectacle, un média indépendant comme les humanités se retrouve menacé d’asphyxie. Ce n’est pas seulement notre avenir qui est en jeu : c’est une certaine idée du journalisme, de la lecture et de la démocratie.
« Nous ne savions pas combien de temps nous allions être absents. Nous ne savions pas où nous irions. Nous ne savions même pas si nous rentrerions le soir même ».
L’écrivain palestinien Rami Abou Reida, déplacé avec sa famille sept fois en trois ans, dont nous avons déjà publié une première Lettre de Gaza, nous a adressé de nouvelles chroniques depuis le camp de Khan Younès, où il survit sous tente de fortune. A six dans une seule « pièce », « il ne reste rien de l’intimité sauf la nostalgie d’elle ».
Ces chroniques, nous ne les publierons pas. On attend avec impatience le chœur insoumis qui ne devrait pas manquer de nous vilipender pour ainsi « censurer les voix palestiniennes ».
Ce n’est pas tant que l’on veuille censurer Rami Abou Reida. Mais il ne serait pas illégitime de rémunérer ses textes, d’autant qu’avec de tels droits d’auteur – en euros, même pas une fortune --, il pourrait contribuer à financer les études de médecine de sa fille, Laya.
Après avoir été les premiers à traduire en français des textes et poèmes de l’écrivaine ukrainienne Victoria Amelina, tuée en juillet 2023 par un bombardement russe, nous voulions poursuivre la publication d’autres « voix d’Ukraine ». Des récits de guerre qui ne se réduisent pas au décompte quotidien des drones et des missiles. Nous avions pris contact à cette fin avec une journaliste ukrainienne réfugiée en France. Une dizaine de publications étaient envisagées, pour commencer. Mais il n’était pas question de solliciter son travail sans pouvoir lui offrir au moins de quoi améliorer le maigre ordinaire de l’allocation versée aux demandeurs d’asile — moins de 500 € par mois dans le cas le plus favorable. Ces « voix d’Ukraine » seront donc, elles aussi, réduites au silence.

En Colombie, dans un centre de collecte, un mois après le séisme du 10 août 2026
Nous ne censurerons pas le long reportage que vient de nous adresser notre correspondante en Amérique latine. Un mois après le séisme du 10 août dernier, elle y dresse un état des lieux et recueille des témoignages en Colombie. C’est un travail considérable, entrepris à ses frais — et c’est peu dire qu’elle ne roule pas sur l’or.. Nous pourrons lui envoyer un simple dédommagement, sans commune mesure avec la valeur d’un tel reportage. À force d’habituer à la gratuité, on fait oublier que le travail — d’enquête, d’écriture, d’édition — a précisément une valeur.
Nous avions aussi quelques projets, dont celui de contribuer à vaincre l’extrême droite en 2027. Force est de constater que cela n’accroche pas. Cinq personnes seulement ont manifesté leur intérêt. Faut-il en conclure qu’une écrasante majorité s’accommode, au fond, d’une possible victoire de Marine Le Pen à la prochaine élection présidentielle ? Ou que nous n’avons pas été assez convaincants ? Quoi qu’il en soit, le projet « Luciole 2027 » restera vraisemblablement lettre morte : il exigeait un minimum d’outils, de compétences et donc de moyens, techniques comme humains.
Plus de 700 000 € de l’État pour encourager le climato-négationnisme
Tout récemment, sur CNews qui lui offre une émission hebdomadaire présentée avec Laurence Ferrari, Michel Onfray mettait à nouveau en doute que le réchauffement climatique soit causé par l’activité humaine. C’est une question qu’il pose, dit-il « en tant que philosophe » — non en tant que scientifique, ni même en tant que journaliste.
C’est pourtant au titre de la presse que le ministère de la Culture a soutenu son « média », Front Populaire, par des aides directes recensées à hauteur de 711 137 € entre 2022 et 2024. Pour 2025, les montants détaillés par titre ne sont pas encore publiés. Le climato-négationnisme, ça paie plutôt bien.
Le pluralisme existe bel et bien. A l’autre bout du spectre, dans le camp d’une gauche « radicale », Arrêt sur images a obtenu pour la seule année 2024, 349 425 euros de subventions. Édité par une société par actions simplifiée, ce site spécialisé dans la critique des médias produit essentiellement des vidéos — entretiens et débats — et publie des chroniques ou revues de presse. Son activité éditoriale visible est davantage tournée vers le décryptage et le commentaire que vers l’enquête journalistique de terrain.
Créé par le journaliste Denis Robert, Blast a bénéficié de 1,7 million d’euros d’aides à la presse entre 2022 et 2024. Ce « média indépendant et citoyen » qui entend propager « le souffle de l »’info » est édité par une société coopérative d’intérêt collectif, une SCIC, dont le code d’activité principal est la « production de films et de programmes pour la télévision ». De fait, le succès de Bast doit beaucoup à une webTV animée par Denis Robert, souvent très efficace dans sa fabrication. En avril dernier, Blast revendiquait 33 625 abonnés payants, cent fois plus que les humanités.
D’aimables lecteurs nous recommandent d’imiter ce modèle et de réaliser des vidéos. Pourquoi pas, mais avec quels moyens ? Nous avons déjà produit (très artisanalement) et mis en ligne quelques entretiens filmés. Mais il y a, dans l’ADN des humanités, la volonté de développer de véritables enquêtes, sans céder à l’emprise du visuel. Serons-nous les derniers des Mohicans ?
Pour la deuxième année consécutive, le ministère de la Culture nous a refusé l’aide au pluralisme. On ne demandait pourtant que 0,7 % des subventions accordées à Front populaire, ou 0,3 % de celles accordés à Blast.
Un dernier espoir
L’an passé, nous avions déposé un projet « innovant » auprès du Fonds stratégique pour le développement de la presse. Ce projet, qui avait demandé trois mois de travail, aurait pu être retenu. Las, en 2025, l’enveloppe de ce fonds a été gelée par Rachida Dati – qui sera peut-être très bientôt la première magistrate sous bracelet électronique –. Les crédits ont été partiellement rétablis en 2026. Nous avons donc remanié, puis re-déposé ce projet, intitulé « Gagner la guerre des récits ». Réponse fin novembre.
Il y a là un paradoxe saisissant. Ce « fonds stratégique » privilégie jusqu’ici de nombreux projets faisant une large place à l’intelligence artificielle, tout en ne considérant pas nécessairement les salaires de journalistes comme des « dépenses éligibles ». C’est ainsi qu’un groupe de presse professionnelle (le groupe Moniteur) a obtenu plus de 800 000 € pour développer une API — Application Programming Interface — qui permet d’automatiser le secrétariat de rédaction et de licencier une vingtaine de journalistes désormais remplacés par l’IA.
La start-up nation de M. Macron encourage davantage les contenus industrialisables et les formats visuels que les articles et les enquêtes longues. Elle favorise, de fait, une presse où le journaliste devient une variable d’ajustement.
C’est un joli cadeau offert aux campagnes de désinformation orchestrées par le Kremlin, avec relais dans les extrême droites européennes. Et sans fausse honte, les responsables politiques qui ont ouvert les vannes de ces ingérences viennent crier au loup qui serait prêt à dévorer la démocratie en sa bergerie.
Sommes-nous devenus assez moutonniers pour ne pas bêler d’indignation ?
Concernant les humanités, on pensait naïvement que la censure qui nous frappe éveillerait les consciences. nous pensions naïvement que la censure économique qui nous frappe éveillerait les consciences. Force est de constater qu’il n’en est rien — ou si peu.
Sur 909 courriels adressés, à deux reprises, à d’anciens abonnés ou donateurs, trois retours seulement, dont un unique réabonnement.
Sur 2 820 personnes ayant choisi de recevoir nos informations par infolettre, sans y souscrire — même à hauteur de 1 € par an —, 4 retours.
Sur 2 600 contacts « autres », invités à faire un don symbolique de 5 € pour la liberté de l’information : aucune réponse, aucun retour.
Certes, quelques dons ou abonnements sont arrivés ces derniers jours. Mais, dans 95% des cas, ils émanent de personnes déjà souscriptrices. Ce sont toujours les mêmes qui donnent.
Concrètement, pour la première fois en plus de cinq années d’existence, nous sommes confrontés à une situation de trésorerie qui ne nous permet plus d’assurer normalement nos engagements. Dès demain, nous ne pourrons plus régler les 167 € de charges sociales d’un premier poste de journaliste à mi-temps, créé en mai dernier.
Pour préserver un tant soit peu l’avenir, ce poste sera supprimé. Nous devrons également résilier plusieurs outils et abonnements pourtant nécessaires à l’édition des humanités.
Et puis adieu veau, vache, cochon. Pour continuer dignement, il aurait fallu rémunérer une assistante d’édition à mi-temps, en fin de droits de chômage, ainsi qu’un web designer, actuellement au RSA. Un budget faramineux : 1 300 € par mois. Ce sera pour plus tard — ou peut-être pour jamais.
Ainsi s’éteignent les lucioles
En mai 2021, en exergue de l’édito fondateur des humanités, on avait pourtant invité Georges Didi-Huberman :
« Les lucioles, il ne tient qu’à nous de ne pas les voir disparaître. Or, nous devons pour cela, assumer nous-mêmes la liberté du mouvement, le retrait qui ne soit pas repli, la force diagonale, la faculté de faire apparaître des parcelles d'humanité, le désir indestructible. Nous devons donc nous-mêmes -en retrait du règne et de la gloire, dans la brèche ouverte entre le passé et le futur -devenir des lucioles et reformer par là une communauté du désir, une communauté de lueurs émises, de danses malgré tout, de pensée à transmettre. Dire oui dans la nuit traversée de lueurs, et ne pas se contenter de décrire le non de la lumière qui nous aveugle. »
— Georges Didi-Huberman, Survivance des lucioles, Éditions de Minuit, 2009.
Il semble que les lucioles soient condamnées à disparaître sous la lumière bleue des écrans — téléphone, ordinateur, tablette, télévision.
Nous savons qu’inviter à lire, à voir et à donner du temps à ce qui mérite d’être lu ou regardé relève aujourd’hui presque du crime de lèse-scrolling : cette religion des temps modernes, « data-centerisée » jusqu’à plus soif.
C’est en vain que l’on voudrait demander de distinguer le bon grain de l’ivraie — y compris entre les réseaux sociaux, où il y a parfois du bon grain, et les médias, où il y a aussi de l’ivraie. C’est en vain que l’on voudrait rappeler, avec le philosophe Jacques Rancière, que sans distinction, il n’y a pas de démocratie.
Mais ce serait ajouter une couche d’incompréhension. La démocratie a tant déçu — et le gouvernement compte, aujourd’hui même, certains de ses plus ardents fossoyeurs — qu’au fond, plus personne n’y croit vraiment.
Il y a tant de mots vidés de leur sens. Et ce sont ces mots vidés qui font le lit de l’extrême droite.
Alors, juste : silence, on coule.
Sans fermer encore définitivement le rideau, nos publications seront, par la force des choses, moins consistantes.
Jusqu’à…
Jean-Marc Adolphe, 14 septembre 2026
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