Lettre de Gaza. Masques architecturaux et tentes de l'oubli
- La rédaction
- il y a 1 jour
- 3 min de lecture

CHAMPS LIBRES Rami Fathi AbouReida, architecte, réfugié sans architecture dans un camp de réfugiés de Gaza observe sa ville, une véritable ville de tentes construite sur le sable, mais sans les éléments essentiels qui font une ville : ni rues dignes de ce nom, ni réseau d'assainissement, mais un manque criant d'eau, de nourriture et de soins, de logements capables de protéger leurs habitants ou de préserver leur intimité et leur dignité. Ne pouvant plus exercer son métier, l'architecte écrit, depuis sa tente.
les humanités, ça n'est pas pareil.
Chroniques, analyses, récits, "hors-pistes" : pour rester à l'affût :

Bonjour les humanités, je vous écris depuis Al-Mawasi, à l'ouest de Khan Younès, dans le sud de la bande de Gaza. Al-Mawasi est une étroite bande de sable située entre la mer Méditerranée et la ville de Khan Younès. Avant la guerre, cette région était peu habitée. Aujourd'hui, elle est devenue le refuge forcé d'environ 850 000 personnes déplacées, vivant sous des tentes dans des conditions humanitaires extrêmement difficiles.
À Gaza, où la pierre a été épuisée avant l’être humain, où les matériaux de construction sont devenus aussi rares que la sécurité, un nouveau langage architectural naît des entrailles de la nécessité. Une seule façade… celle qui donne sur la rue. Elle se dresse comme un masque provisoire de la vie, habillée de la plus belle apparence possible et illuminée la nuit, tandis que l’arrière reste absent, différé, ou douloureusement réduit au silence.Les arches en acier ou les poteaux en bois ne relèvent pas d’un choix esthétique ; ils sont avant tout un compromis rapide et ingénieux avec la perte. Un métal nu, courbé pour soutenir un toit en plastique, léger comme l’espoir, fragile comme la paix.Parfois, lorsqu’il reste une faible marge financière, ce toit est habillé d’un faux plafond, souvent réalisé avec des tissus décoratifs, des toiles tendues ou des panneaux de bois ajourés.
Il ne s’agit pas de transformer la réalité, mais d’en dissimuler la nudité, d’offrir l’illusion d’un espace achevé. Une couche supplémentaire qui ne change rien au fond, mais qui adoucit le regard. Sur le plan architectural, nous sommes face à une économie extrême des moyens : la façade résume à elle seule tout le projet. Elle devient le seul élément de dialogue avec la ville. Ici, la façade n’introduit pas ce qui se trouve derrière elle ; elle est le projet lui-même. Elle marque la frontière entre la survie et l’absence, entre ce qui existe encore et ce qui n’a pas encore pu être construit. C’est une architecture du minimum, une architecture de l’après-traumatisme, où la fonction précède la forme. Pourtant, même appauvrie, cette forme crée un nouveau rythme dans la rue et une identité provisoire pour le lieu.
Mais le paradoxe est cruel : ce nouveau langage architectural n’apparaît que là où circule encore un peu d’argent, dans les projets commerciaux — restaurants, cafés, salles de réception, commerces de toutes sortes. Les façades s’élèvent, les arches sont installées, les toitures tendues, parfois même habillées d’un plafond suspendu, afin d’offrir un minimum de confort visuel aux clients et de maintenir, coûte que coûte, une activité économique, même sous un ciel de plastique. À l’inverse, les personnes déplacées restent dans leurs tentes sans façade, sans arches, sans toit, pas même un faux plafond. Des abris nus, exposés au vent, à la pluie, à la chaleur. Aucun revêtement pour adoucir la rudesse, aucune couche pour protéger du froid ou du soleil.
C’est une architecture sans architecture, un habitat sans conception, une vie provisoire qui ne cherche même plus à cacher sa fragilité.Sur le plan littéraire, ces façades commerciales ressemblent à des phrases soigneusement écrites dans un texte brisé, tandis que les tentes des déplacés sont des silences douloureux, des chapitres effacés du livre de la ville. À chaque faux plafond installé dans un restaurant répond un enfant qui dort sous une toile usée. À chaque panneau de bois décoratif correspond un morceau de bois qui manque à la plus élémentaire des protections.
Artistiquement, le paysage devient profondément déséquilibré : une rue qui se pare de masques architecturaux de fortune, derrière lesquels s’étend une nudité humaine sans masque. Une beauté dure, déformée, où seule la fonction économique a le droit de s’embellir, tandis que la dignité humaine demeure à nu, sans façade, sans toit, sans même un langage architectural qui la reconnaisse.
Ainsi se construit Gaza aujourd’hui : des façades pour les commerces, des vies à découvert pour les êtres humains. Une architecture qui s’arrête à l’investissement et recule devant l’homme. Une ville qui ouvre sa façade aux projets économiques et laisse, à l’arrière, les tentes des déplacés… sans façade, sans toit, sans même l’illusion de l’achèvement.
Rami Fathi AbouReida, architecte et écrivain, Gaza, Palestine





Question peut-être naïve et bassement matérielle " des façades pour les commerces " d'accord.
Mais vu 'état de la situation rapportée et le blocus exercé, que vendent-ils ? Où trouvent-ils de quoi remplir "les rayons des commerces" ? Qui a encore de l'argent pour payer et en quelle monnaie ?
Si trafique(s) il y a qui le chapeaute ?
Voilà des questions cependant concrètes.