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Staline, Vladimir le Grand, Ukraine : l’histoire réécrite pour les lycéens russes

En cours d'impression, la couverture du manuel « Histoire de la Russie » pour la classe de 11ème (équivalent Terminale).


L'endoctrinement piloté par le Kremlin suit son cours. Avec un manuel d’histoire unique imposé dans les lycées, les autorités russes entendent forger une “identité civique commune” : réhabilitation partielle de Staline, sanctification de Vladimir le Grand, procès implicite de Gorbatchev et glorification de “l’opération militaire spéciale” en Ukraine...

les humanités, ça n'est pas pareil.

Chroniques, analyses, récits, "hors-pistes" : pour rester à l'affût : 


« Forger le patriotisme » et imposer un récit historique unifié, particulièrement sur Staline, Gorbatchev et la guerre en Ukraine : voilà l’Histoire telle qu’elle doit désormais être enseignée aux lycéens russes, à partir d’un seul manuel standardisé, présenté comme la base d’une « identité civique commune ».

 

Au diable la pédagogie, vive l’endoctrinement. Pour le promoteur du projet, Vladislav Kononov, il s’agit d’éliminer les « théories alternatives » sur le passé et sur la guerre en Ukraine. Ce haut fonctionnaire spécialisé dans la politique de l’histoire et de la mémoire, est étroitement lié aux projets idéologiques du Kremlin. Il dirige, au sein de l’administration présidentielle, le département chargé des « projets publics » et de la coordination de la politique d’État dans les domaines historique et humanitaire. Il a été auparavant directeur du département des musées au ministère de la Culture ainsi que cadre dirigeant de la Société russe d’histoire militaire, et il est aujourd’hui l’un des principaux promoteurs des nouveaux manuels d’histoire pour les écoles russes, qu’il décrit comme un « outil pour protéger nos traditions ».

 

Quelques exemples : sur Staline, Vladislav Kononov assure que les répressions ne sont « jamais justifiables », mais qu’il faut comprendre leurs causes et leurs effets. Il revendique une approche dite « objective et équilibrée » qui, pour la première fois, accorde une véritable place biographique à Staline dans un manuel de 10e année (qui équivaut à la classe de Première en France), après une période post-soviétique où la victoire de 1945 était décrite comme obtenue sans « commandant suprême ». Lavrenti Beria est exclu du panthéon des « maréchaux de la victoire » car il n’a pas été réhabilité, tandis que Staline, lui, n’a jamais été jugé.

 

À propos de Vladimir le Grand, le manuel passe sous silence le meurtre de son frère, au motif qu’introduire ce fait auprès des élèves fixerait dans leur esprit l’image d’un fratricide plutôt que celle du baptiseur de la Rus’ de Kiev. Kononov insiste sur le fait que l’élément essentiel est le choix de l’orthodoxie, présenté comme condition d’existence de l’« ancien État russe », et non les épisodes négatifs de sa vie (1).

 

Concernant Mikhaïl Gorbatchev, le manuel ne le désigne pas explicitement comme responsable de l’effondrement de l’URSS, mais invite les élèves à « tirer leurs propres conclusions » à partir d’un critère simple : ce qu’il a reçu (un empire soviétique) et ce qu’il a laissé (un empire disparu). Cette formulation guide implicitement l’évaluation négative de son héritage politique.

 

Un manuel unique

 

Vladislav Kononov défend l’idée qu’il n’y a pas plus lieu d’avoir plusieurs manuels d’histoire qu’une « table de multiplication alternative », tout en laissant aux parents la liberté de transmettre leurs propres opinions en privé.

 

Enfin, le manuel présente la guerre en Ukraine exclusivement sous l’appellation « opération militaire spéciale » et l’inscrit dans une continuité patriotique de défense de la patrie, sans mentionner l’agression russe ni les crimes de guerre rapportés par d’autres sources. Il ne s’agit pas d’un sujet parmi d’autres : la guerre devient un élément central du récit national, destiné à souder la jeunesse autour du pouvoir et de l’armée. La connaissance des noms et des « exploits » des « héros de l’opération militaire spéciale » devient une condition posée pour réussir l’examen national unifié d’entrée à l’université.


Vladimir Poutine avec Vladimir Medinski, l’historien nationaliste qui a dirigé l’édition du manuel « Histoire de la Russie ».
Vladimir Poutine avec Vladimir Medinski, l’historien nationaliste qui a dirigé l’édition du manuel « Histoire de la Russie ».

La guerre en Ukraine sert ainsi de vecteur privilégié pour ancrer chez les élèves l’idée qu’un « bon citoyen » doit adhérer à la version officielle des événements, accepter la militarisation du récit historique et intégrer la légitimité de la violence d’État comme instrument de défense nationale.

 

L’édition de ce manuel d’histoire a été dirigée par un autre fieffé propagandiste, Vladimir Medinski. Celui-ci s’est fait connaître comme auteur de livres de vulgarisation historique très nationalistes, présentant l’histoire russe comme systématiquement calomniée par ses ennemis et réhabilitant des figures controversées. Depuis 2023, il est l’un des principaux architectes des nouveaux manuels d’histoire russes pour le lycée, qui promeuvent la version étatique des événements récents, notamment l’effondrement de l’URSS et la guerre en Ukraine. Après le début de l’invasion de l’Ukraine en 2022, Medinski a aussi dirigé la délégation russe lors des cycles de négociations avec Kiev à Homiel puis Istanbul, rôle qu’il a retrouvé lors des pourparlers de 2025.


J-M. A.


(1). Vladimir Ier s’empare du pouvoir à Kiev après une guerre dynastique contre son frère Iaropolk, qui est tué lors de la prise de la ville en 980, très probablement sur ordre ou au bénéfice direct de Vladimir. Cet épisode alimente depuis longtemps l’image d’un prince brutal, consolidant son pouvoir par la violence avant de se convertir au christianisme. En 988, Vladimir adopte le christianisme de rite byzantin et fait baptiser en masse les habitants de Kiev dans le Dniepr, événement connu comme le baptême de la Rous’, qui marque la christianisation de la Rus’ de Kiev. Cette conversion est souvent présentée comme un acte fondateur : elle insère la principauté dans l’espace politico‑religieux byzantin, renforce la centralisation du pouvoir et sert, dans les récits russes ultérieurs, de point de départ à la continuité « État ancien russe → Russie impériale → Russie moderne ». En choisissant de taire le fratricide et de ne retenir que le rôle de « baptiseur », Kononov privilégie une figure sainte et unificatrice de Vladimir, au service de l’idée d’une orthodoxie constitutive de l’« État russe » depuis ses origines.


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