top of page

Tartuffe, l'imposteur ressuscité 

Marina Hands et Christophe Montenez dans "Tartuffe", mise en scène Ivo van Hove / Comédie française

Marina Hands et Christophe Montenez dans Tartuffe, mise en scène Ivo van Hove / Comédie-Française. Photo Jan Versweyveld


En 1664, Molière joue devant Louis XIV un Tartuffe en trois actes, aussitôt interdit sous la pression du parti dévot. Le texte original, disparu, a été reconstitué en 2015 par le chercheur Georges Forestier : une version plus crue, plus sombre, débarrassée des enjolivures de la version définitive de 1669. C'est cette pièce retrouvée qu'Ivo van Hove a choisi de porter à la scène pour la Comédie-Française. Vu à La Villette, ce Tartuffe ressuscité électrise autant qu'il dérange.

les humanités, ça n'est pas pareil.

Chroniques, analyses, récits, "hors-pistes" : pour rester à l'affût : 


En 2022, pour célébrer les 400 ans de la naissance de Molière, Éric Ruf, alors administrateur général de la Comédie-Française, avait invité Ivo van Hove à y remonter Tartuffe. Le spectacle vient d'être repris à La Villette, dans la chaleur de l’été, dans une distribution légèrement différente.


Ce Tartuffe de Molière ou, plus exactement, d’après Molière, est basé sur la pièce en trois actes dont le texte original a été perdu qui fut jouée une seule fois en 1664 devant le Roi à l’occasion d’une semaine de fêtes à Versailles. Le spectacle plut au souverain qui, néanmoins, se vit obligé de l’interdire dès le lendemain - ou le surlendemain - sur l’intervention de l’archevêque de Paris – son ancien précepteur. Cette mesure s’inscrivait dans le conflit entre jésuites et jansénistes et résultait de la pression de la Compagnie du Saint-Sacrement, une antenne vaticane de la Contre-Réforme fondée par le duc de Ventadour connue aussi sous le nom de « parti des dévots ». L'auteur batailla pour imposer sa pièce qu’il finit par faire jouer en 1669, après re(ma)niement, au théâtre du Palais-Royal.


Molière changea le sous-titre et le point de vue, remplaçant les idées et pratiques religieuses du protagoniste par des défauts moraux, et dilua son brûlot sous deux actes supplémentaires et un deus ex machina complaisant faisant intervenir le Roi Soleil himself. La version de 1669 était jusqu'en 2022 celle, officielle, représentée au Français et enseignée dans les écoles. Georges Forestier (1951-2024), biographe de Molière et responsable de l’édition de ses œuvres complètes à La Pléiade, lança une investigation, à partir de 2015, sur la pièce « originelle » en trois actes qui avait été censurée (1). Il consulta quelques rares correspondances, notamment une lettre de novembre 1665 adressée par le duc d'Enghien au chargé d'affaires du Grand Condé montrant son souhait de présenter L'Amour médecin et Tartuffe au château du Raincy.


Forestier remit en question le témoignage de La Grange, membre historique de la troupe de Molière, lequel pouvait donner à penser que les trois actes de la première version n'étaient pas une pièce achevée mais l’amorce du Tartuffe définitif. Se lançant dans une démarche archéologique des textes de Molière qu’il avait qualifiée de « génétique théâtrale », appliquée à l’œuvre de Corneille, il en révéla les incohérences. En premier lieu, celles du caractère du héros ou anti-héros qui, de moine rabelaisien se métamorphose en personnage duplice, schizo, inquiétant – un vrai Dr Jekyll et Mr Hyde avant la lettre. Intitulée « Tartuffe ou L’Imposteur », cette version est restée celle, officielle, sans cesse reprise, succès planétaire au box-office

 

Le Tartuffe ou l'hypocrite, éditions Portaparole

La puissance de Molière éclate dans cette version, en l’occurrence, doublement ramassée, comme le montre sa publication en 2021 par les éditions Portaparole. Le Belge Ivo van Hove a tranché dans le lard, y compris dans la mouture de la pièce proposée par Georges Forestier. Elle est, selon nous, d’architecture et d’esprit jusque-là inconnus. Parmi les changements notoires, il en est un, pas le moindre : la suppression de l’effet d’attente précédant l’entrée en scène du faux dévot. Ce moyen artistique inspiré par la pièce de Molière plaisait à Friedrich Schiller au point qu’il bâtit sa trilogie tragique Wallenstein (1799) sur le motif du « héros retardé ».

 

Interrogé sur les raisons qui lui ont fait apprécier la reconstruction de Forestier, Ivo van Hove déclarait : « Pour moi, cette version a été une véritable découverte. Elle est empreinte d’une force violente, presque sauvage. Bien sûr, avec cette « version originale », on perd l’acte II, avec ses belles scènes entre Valère et Mariane – complètement absents ici – et la manière dont Dorine occupe une place presque centrale dans la pièce. On perd aussi l’acte V, mais tant mieux. (…) Ensuite, et c’est capital, rien ne s’oppose à ce que la relation entre Tartuffe et Elmire vienne occuper le centre de la pièce ».

 

Rassurons les plus sceptiques vis-à-vis de cette entreprise : les répliques les plus savoureuses demeurent. Ainsi cet échange entre l’épouse du maître de céans et leur hôte :

Elmire : « Que fait là votre main ?

Tartuffe : – Je tâte votre habit. L’étoffe en est moelleuse.

Elmire : – Là de grâce, laissez. Je suis fort chatouilleuse ».


Nous pointerons pour la forme quelques défauts, dont certains déjà remarqués en 2022 par Jean-Pierre Thibaudat dans son blog sur Mediapart (ICI): les surtitres sur-signifiants ou sur-didactiques vidéoprojetés, le côté « toc, toc, badaboum » (si l'on s'autorise cette expression apocryphe de Bébel) du bruiteur de la pièce (le metteur ou son scénographe attitré, Jan Versweyveld), la diction du comédien Loïc Cormery (Cléante), lequel estime sans doute que l’air faisant la chanson, nul n'est besoin d'articuler pour transmettre à l'auditeur un texte valant le détour. Mais la mise en scène est pertinente et particulièrement inventive. En outre, les effets audiovisuels de type blockbuster hollywoodien se justifient dans la mesure où Tartuffe fut créé en pleine révolution de l’art de la scène avec l’apport en machinerie des ingénieurs et des artificiers italiens importés par Mazarin dès 1645 (2).

 

Le jeu de Marina Hands (Elmire) est correct et incorrect à la fois dans un rôle de grande coquette et d’épouse frustrée. Sylvia Bergé est épatante dans celui de Dorine, créé chez van Hove en 2022 par Dominique Blanc. Le fils Damis (Justin Frison) qui apparaît en jupe aux saluts, aux côtés de ses proches dépossédés, expropriés, vêtus comme des gens du peuple, nous rappelle que, lors de la création, Louis Béjart jouait travesti le rôle de Madame Pernelle. C’est aussi un clin d’œil au thème de l’homosexualité latent dans la pièce. Qui plus est, Orgon (Thierry Hancisse, le doyen du Français) et Tartuffe (Christophe Montenez, comédien fétiche d’Ivo van Hove) virtuoses, forment un couple sado-maso des plus crédibles. Un régal !

 

Nicole Gabriel et Nicolas Villodre

 

Notes

(1). Conférence de Georges Forestier : « Vers le vrai Molière ? Loin des légendes, proche de l’histoire », sur You Tube (ICI).

(2). cf. Christian Dupavillon, Naissance de l’opéra en France, Paris, Fayard, 2010.

Version interdite en 3 actes et en vers restituée par Georges Forestier avec la complicité d’Isabelle Grellet

Spectacle créé Salle Richelieu le 15 janvier 2022

 

Production Comédie-Française, coréalisation La Villette

présentée du 21 mai au 11 juillet 2026 à la Grande Halle

 

Mise en scène : Ivo Van Hove

Dramaturgie : Koen Tachelet

Scénographie et lumières : Jan Versweyveld

Costumes : An D'Huys

Musique originale : Alexandre Desplat

Collaboration musicale : Solrey

Son : Pierre Routin

Vidéo : Renaud Rubiano

Assistanat à la mise en scène : Laurent Delvert

Assistanat à la scénographie : Jordan Vincent

Assistanat aux lumières : François Thouret

 

Distribution

Thierry Hancisse, Orgon

Sylvia Bergé, Dorine

Loïc Corbery, Cléante (en alternance avec Stéphane Varupenne)

Christophe Montenez, Tartuffe 

Julien Frison, Damis

Marina Hands, Elmire

Christine Brücher, Mme Pernelle

et

Diego Andres, Chahna Grevoz, Hippolyte Orillard, Lila Pelissier, Alessandro Sanna, Sara Valeri.


 Nous avons fait le choix d'un site entièrement gratuit,sans publicité,

qui ne dépend que du soutien de nos lecteurs.





nos  thématiques  et  mots-clés

Conception du site :

Jean-Charles Herrmann  / Art + Culture + Développement (2021),

Malena Hurtado Desgoutte (2024)

bottom of page