Guernica, une vision africaine
- Nadia Mevel

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Dumile Feni, African Guernica, 1967. Université de Fort Hare / Succession Dumile Feni et Dumile Feni Family Trust
Au Museo Reina Sofía de Madrid, African Guernica (1967) de l’artiste sud-africain Dumile Feni dialogue avec le célèbre Guernica de Picasso. Une exposition qui confronte les violences de la guerre civile espagnole et de l’apartheid, tout en décentrant le récit européen de l’art moderne
les humanités, ça n'est pas pareil.
Chroniques, analyses, récits, "hors-pistes" : pour rester à l'affût :
Des corps aux membres distendus, des visages réduits à des grimaces ou à des masques, une mère tenant une créature vulnérable dans ses bras, des animaux saisis dans une panique sans issue. L’ensemble baigne dans un clair-obscur âpre, dont les contrastes de noir, de gris et de blanc donnent aux figures une intensité presque convulsive. Une scène de guerre, sans doute, ou du moins le monde après que la violence en a détruit la logique. Mais ce n’est pas du Guernica de Picasso qu’il s’agit. Cette vision dense et hallucinée est African Guernica, immense dessin au fusain et au crayon de l’artiste sud-africain Dumile Feni, montré jusqu’au 22 septembre au Museo Reina Sofía de Madrid dans l’exposition History Doesn’t Repeat Itself, But It Does Rhyme.
Réalisé en 1966-1967 et exposé pour la première fois à Johannesburg en 1967, le dessin mesure 2,18 mètres sur 2,26 sur 226 : un format exceptionnel pour une œuvre sur papier, alors même que les artistes noirs sud-africains restaient assignés à l’artisanat ou aux représentations pittoresques par l’ordre culturel de l’apartheid. Autodidacte, Dumile Feni avait fait du dessin son langage propre, nourri de scènes urbaines, de mythes, de poésie, de jazz et de références aux traditions visuelles africaines. African Guernica en condense les forces : bovins menaçants ou nourriciers, personnages hybrides, spectres, prédicateurs, figures maternelles et musiciens composent une procession obscure. La violence du régime racial ne s’y traduit pas par la description d’un événement, mais par la métamorphose grotesque des êtres et la perte de toute stabilité du monde.
Le Reina Sofía inaugure avec cette œuvre une nouvelle série destinée à placer, devant le tableau de Picasso, une création née dans une autre temporalité et sous une autre géographie de la violence. Le rapprochement est aussi littéral : African Guernica est accroché en dialogue direct avec le chef-d’œuvre espagnol, conservé au musée depuis 1992. Il ne s’agit pourtant pas de faire de Dumile Feni un imitateur tardif de Picasso. Le titre même du dessin, accepté par l’artiste, invitait déjà à cette confrontation ; dans le Johannesburg des années 1960, Guernica circulait sous forme de reproductions, de cartes postales et de livres. Mais Dumile Feni élabore une écriture autonome, dont le vocabulaire – formes masquées, corps simplifiés, clair-obscur, présence animale – puise à la fois dans les réalités de l’Afrique du Sud et dans une mémoire visuelle plus vaste.
C’est là que l’exposition déplace le regard. Picasso s'était lui-même inspiré de sculptures et d'objets africains, devenus pour les avant-gardes européennes des sources formelles majeures, souvent détachées de leurs usages, de leurs histoires et de leurs significations. Le primitivisme européen a contribué à cette circulation, mais en l’inscrivant dans des rapports coloniaux et des catégories racialisées qui assignaient l’Afrique au « primitif ». Dumile Feni ne rend pas simplement à Picasso une influence reçue : il fait dialoguer son œuvre avec une modernité européenne qui avait déjà incorporé, transformé et souvent décontextualisé des formes africaines. Entre le bombardement de la ville basque de Guernica, le 26 avril 1937, par les forces fascistes, et la violence systémique de l’apartheid, le musée ne pose donc pas une équivalence, mais une résonance : deux histoires distinctes de la terreur d’État, deux œuvres qui donnent forme à des corps blessés et à une humanité défaite.
Pour Feni, mort en exil à New York en 1991 après avoir quitté l’Afrique du Sud en 1968, cette présentation constitue la première sortie internationale de African Guernica. L’événement a valeur de réparation symbolique : longtemps tenue à l’écart des grands récits européens de l’art moderne, son œuvre devient ici l’interlocutrice de l’une des images les plus canonisées du XXe siècle. En plaçant le dessin face à Picasso, le Reina Sofía déplace la perspective de Guernica, en obligeant le public à envisager ses filiations africaines, les limites de l’universalisme européen et les violences raciales qui ont structuré le monde moderne.
Nadia Mével
Dumile Feni

Dumile Feni (1942-1991), de son nom complet Zwelidumile Geelboi Mgxaji Mslaba Feni, est une figure majeure du modernisme sud-africain. Né à Worcester, dans la province du Cap, il s’installe adolescent à Johannesburg, où il se forme largement en autodidacte après avoir travaillé dans une fonderie de sculpture et de poterie.
Ses grands dessins au fusain, marqués par des corps déformés, des présences animales et une ligne expressive, font de lui un chroniqueur sensible de la violence systémique de l’apartheid. En 1968, menacé par les lois de circulation et de résidence du régime, il choisit l’exil à Londres, avant de vivre aux États-Unis, principalement à New York.
Dans la capitale britannique puis américaine, il poursuit son travail tout en exerçant diverses activités graphiques – illustrations, affiches, pochettes de disques, peintures murales. Il meurt à New York en 1991, peu avant le retour prévu en Afrique du Sud ; son œuvre, longtemps méconnue en Europe, est aujourd’hui reconnue comme essentielle à l’histoire de l’art africain du XXe siècle.






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