Tim Ingold, Bruegel et les paysactes (bonnes feuilles)
- La rédaction
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Tim Ingold. Photo DR
« Paysages et paysactes » : les éditions Éoliennes publient, dans une traduction d’Isabelle Favre, deux textes inédits en français de l’anthropologue Tim Ingold, qui renouvellent en profondeur notre manière de penser le milieu où nous vivons. De la temporalité du paysage conçue comme perspective sociale à une lecture singulière des Moissonneurs de Bruegel, nous proposons quelques bonnes feuilles qui éclairent les liens entre lignes de vie, travail de la terre et monde vécu entre ciel et terre.
« En un instant, le paysage change de sens comme le vent ».
Walter Benjamin, Sur Proust, cité par Tim Ingold
Avec Paysages et paysactes. Entre ciel et terre, qui vient de paraître aux éditions Éoliennes, Isabelle Favre, membre du comité de rédaction des humanités, traduit et réunit deux textes de l’anthropologue Tim Ingold, The Temporality of the Landscape (1993), traduit par Temps et paysage ; et Taking taskscape to task (2017), traduit par Paysactes entre terre et ciel. Pris ensemble, ces deux textes tracent un déplacement net : du paysage comme « scène » à un paysage comme milieu de vie en perpétuelle formation ; du temps comme cadre neutre (horloge, calendrier, chronologie) à la temporalité comme trame de résonances entre gestes, cycles naturels, relations sociales ; et d’une opposition nature/culture, paysage/société, à une ontologie du devenir où corps, milieux, techniques et institutions sont des moments d’un même mouvement. Le tout compose un cadre particulièrement éclairant pour penser les paysages non seulement comme objets de représentation ou comme « ressources », mais comme configurations temporelles d’engagements : ce que les humains font avec la terre et le ciel, et ce que la terre et le ciel font avec eux, dans la longue durée.
Prendre soin du monde
Dans l’entretien qu’il nous avait accordé l’an dernier à l’occasion de la parution de Le passé à venir. Repenser l’idée de génération (éditions du Seuil), Tim Ingold partageait son regard sur l’importance du geste, de la transmission manuelle et du compagnonnage, tout en interrogeant la place de l’humain au sein du vivant : « Comme êtres humains, nous avons à assumer une responsabilité pour veiller sur notre environnement. Je pense que les êtres humains sont exceptionnels, non pas à côté mais au milieu du monde. Il ne faut pas confondre exceptionnel et supérieur. Les êtres humains sont exceptionnels parce qu'ils portent la responsabilité exceptionnelle de prendre soin du monde. ». (Lire ICI)
Cette attention portée à notre place au sein du vivant invite à reconsidérer jusqu'aux mots que nous employons pour décrire notre relation à la terre. À commencer par celui de "paysage" lui-même. En anglais, paysage se dit landscape. Mais, indique Isabelle Favre à la suite du géographe scandinave Kenneth Olwig, « le suffixe scape ne vient pas, comme l'ont supposé de nombreux chercheurs, du grec classique skopein, qui signifie "regarder", mais de l'anglais ancien sceppan ou skyppan, qui signifie "façonner". Ainsi, le paysage n'est pas une terre regardée, mais une terre façonnée. Sans doute est-elle un peu les deux, mais la première peut-elle exister sans la seconde ? Ce qui importe à Tim Ingold, c'est de "redonner sa vie au paysage (landscape) et de cesser de le considérer comme une scène et un décor pour la mise en œuvre des affaires humaines" ».
Tim Ingold forge alors en 1993 le néologisme taskscape, qui vient désigner « un déploiement de tâches en interdépendances, (…) d'activités qui se tissent et s'entremêlent les unes dans les autres, de manière plus ou moins harmonieuse ou discordante ». Comment traduire cette notion de taskscape ? Délaissant le mot de « tâche », associé « à un aspect souvent considéré comme peu attrayant du travail », Isabelle Favre préfère le mot « acte », « du latin ago, issu d'une racine indo-européenne qui a donné "mener", "pousser" ».
Une « perspective du devenir paysage »
Dans Temps et paysage, écrit en 1993, Tim Ingold cherche à sortir de l’opposition classique « nature » / « culture » en montrant que le paysage n’est ni un décor neutre (vision naturaliste), ni une simple construction symbolique (vision culturaliste), mais la trace vivante des vies et du travail déposés au fil des générations. Il appelle à adopter une « perspective du devenir paysage » : le paysage comme processus de formation et non comme état figé.
Cette perspective l’amène à refuser l’assimilation du paysage à l’« espace » cartographique. Là où l’espace relève d’une segmentation abstraite, le paysage est un tissu de relations vécues, connu de l’intérieur par ceux qui l’habitent. D’où l’importance du couple corps / paysage, en parallèle du couple classique organisme / environnement. Le corps n’est pas seulement une réalité biologique mais la forme même de la présence au monde ; le paysage n’est pas un fond « naturel » mais la forme sous laquelle le monde se donne à celui qui l’habite. Pour Tim Ingold, le corps et le paysage se co-forment dans des cycles de vie imbriqués et des pratiques quotidiennes.
Tim Ingold critique en outre la réduction de la dimension temporelle à la seule chronologie pour la repenser comme expérience vécue, où chaque présent rassemble passé et futur dans l’action. C’est là qu’apparaît la notion de paysactes : l’ensemble ouvert des tâches par lesquelles les êtres habitent le monde. Les paysactes ne sont pas des unités de « travail abstrait » mesurables en heures, mais des configurations qualitatives de gestes, de rythmes et d’interdépendances, rythmées par les résonances entre activités humaines, cycles naturels et mouvements d’autres vivants.
Bonnes feuilles
Temporalité et vie sociale
Dans ce premier extrait, Tim Ingold explique en quoi la temporalité des paysactes est sociale : non pas parce qu’elle serait réglée par un cadre extérieur, mais parce qu’elle se tisse dans l’attention aux autres, l’engagement des gestes et le mouvement même de la vie ordinaire.
(…) En discutant du sens qu’on peut donner à l’espace, j’ai montré comment dans l’imaginaire cartographique, l’esprit est censé être étalé à la surface de la terre. De même, dans la perspective chronologique, le temps apparaît comme l’interface entre l’esprit et la « durée » – c’est-à-dire un flux indifférencié d’activités et d’expériences corporelles. En prenant le temps dans ce sens, Durkheim l’a comparé à un « tableau illimité où toute la durée est étalée sous le regard de l’esprit et où tous les événements possibles peuvent être situés par rapport à des points de repères fixes et déterminés ». Un peu comme la feuille de papier de Saussure, on pourrait comparer le temps à une bande de longueur infinie, avec la pensée d’un côté et la durée de l’autre. En coupant cette bande, nous établissons une division, d’une part en intervalles calendaires ou datés, et d’autre part en « morceaux » distincts d’expérience vécue, de telle sorte qu’à chaque morceau correspondent des dates dans une suite uniforme d’avant et d’après. Chaque morceau succédant au suivant comme les images sur une bobine de film, nous nous imaginons regarder « le temps passer », comme si nous pouvions prendre un point de vue détaché du continuum de notre vie dans le monde et nous regarder nous-mêmes dans une série infinie d’instants présents, engagés tantôt dans cette tâche, tantôt dans celle-là. D’où viennent alors les divisions qui donnent une forme de découpage chronologique à la substance de l’expérience ? La réponse de Durkheim, comme on le sait, était que ces divisions – « points de repère indispensables » pour l’ordonnancement temporel des événements – proviennent de la société, correspondant à la « périodicité des rites, des fêtes et des cérémonies publiques ». Ainsi, pour Durkheim, le temps est à la fois chronologique et social, car la société elle-même est une sorte d’horloge, dont les rouages sont les êtres humains pris individuellement.
Citons à nouveau Merleau-Ponty : « Le passage du présent à un autre présent, je ne le pense pas, je n’en suis pas le spectateur, je l’effectue. »
Ce n’est pas ainsi que nous percevons la temporalité des paysactes. Car nous la percevons non comme des spectateurs mais comme des participants, dans l’accomplissement même de nos tâches. Comme l’a suggéré Merleau-Ponty, « je compte avec un entourage [...], je suis à ma tâche plutôt que devant elle ». L’idée que nous pourrions observer le passage du temps en nous tenant à l’écart donne l’illusion que nous pourrions sortir de notre corps. Ce passage du temps n’est rien d’autre que notre propre parcours avec nos paysactes au milieu de toutes les « affaires terrestres ». Citons à nouveau Merleau-Ponty : « Le passage du présent à un autre présent, je ne le pense pas, je n’en suis pas le spectateur, je l’effectue. » Au moment d’engager un paysacte, je perçois une vue d’ensemble embrassant passé et futur ; mais cette vue n’est valable qu’à ce moment-là et pas à un autre. En tant que telle, elle constitue mon présent et lui confère un caractère unique. Le présent n’est pas délimité par un passé qu’il a remplacé ni par un futur qui le remplacerait à son tour : plutôt, il est en lui-même ce qui assemble le passé et le futur, comme les facettes d’une boule de cristal. De même que nous pouvons, dans le paysage, aller de lieu en lieu sans franchir la moindre frontière, (puisque la vue d’ensemble qui constitue l’identité d’un lieu change en même temps que nous nous déplaçons), de même nous pouvons nous déplacer d’un présent à un autre sans avoir à franchir une limite chronologique supposée séparer chaque présent du suivant qui arrive. En vérité, les formes que Durkheim a identifiées comme manifestant cette fonction de séparation – rituels, fêtes, cérémonies – rythment les paysactes, autant que les clôtures, les murets et les haies sont des repères dans le paysage.
La temporalité des paysactes est sociale, non parce que la société apporte un cadrage extérieur dans lequel des gestes particuliers trouvent chacun leur mesure, mais parce que des personnes, dans chacun de leurs gestes, prennent soin les unes des autres. Avec le recul, on peut voir que l’erreur de Durkheim était de dissocier la dimension du soin mutuel et de l’implication réciproque de celle de l’activité pratique, quotidienne, dans le monde, en attribuant cette dernière à des individus vivant dans le plus total isolement. Dans la vraie vie, ce n’est pas ainsi que nous menons nos affaires. En regardant, en écoutant, peut-être même en touchant, nous sentons continuellement la présence de l’autre dans l’environnement social ou humain, ajustant à chaque moment nos mouvements à cette attention continue. Pour le musicien dans un orchestre, jouer de son instrument, regarder le chef et écouter les autres instrumentistes sont des aspects inséparables d’une même action, d’un même processus. C’est la raison pour laquelle on peut dire que les gestuelles des interprètes résonnent les unes avec les autres.
Dans la musique orchestrale, parvenir à cette résonance – où à ce qu’Alfred Schutz a appelé une "relation d’accord mutuel"– est la condition absolue pour une interprétation réussie. D’une façon plus générale, il en va de même pour la vie sociale. En effet, il est possible d’affirmer que la résonance des mouvements et des sentiments, liés à l’engagement et à l’attention mutuelle d’humains engagés en commun dans une activité concrète, sont le fondement même de la socialité. (…)
Tim Ingold, « Temps et paysage », in Paysages et paysactes. Entre ciel et terre, éditions Éoliennes, mai 2026.

Pieter Bruegel l’Ancien (1525-1569), Les Moissonneurs, 1565. Metropolitan Museum of art, New York.
Sur Les Moissonneurs, de Bruegel
Temps et paysage se clôt sur une lecture des Moissonneurs de Bruegel : le tableau devient un laboratoire pour montrer comment se tissent ensemble formes du paysage (collines, arbre, église, champ de blé) et paysactes (travail des paysans, cycles de production/consommation, rythmes collectifs). Dans Paysactes entre terre et ciel, texte plus tardif et réflexif, Tim Ingold revient notamment sur le tableau de Bruegel :
(…) Les agriculteurs et les bûcherons médiévaux façonnaient la terre non pas en concevant un plan, comme dans la pratique moderne de l’architecture paysagère, mais en la travaillant les pieds ancrés dans la terre, à l’aide d’une hache et d’une charrue, avec leurs animaux domestiques. C’était un travail accompli au plus près, dans une relation immédiate, corporelle, organique, avec le bois, l’herbe et la terre – à l’opposé de l’optique distanciée, contemplative et panoramique que le mot « paysage » évoque aujourd’hui dans l’esprit de beaucoup. Dans ce sens médiéval, le paysage associe déjà la terre aux tâches d’ordonnancement : le paysage est fait de paysactes, et façonner la terre, c’est la travailler. Dans son tableau Les Moissonneurs, réalisé à l’aube du passage de la sensibilité médiévale à la sensibilité moderne, Bruegel nous offre une superbe évocation de ce que signifie pour la terre d’être ainsi travaillée.
Cependant, il y a autre chose dans ce tableau qui m’avait échappé. Au centre, au premier plan, allongé au pied du vieux poirier, un des paysans est profondément endormi. Dans « Temps et paysage », je n’avais fait qu’une brève allusion à cet homme. Je l’imaginais ronflant bruyamment, le rythme de ses ronflements étant en dissonance avec tout ce qui l’entourait. Le dormeur était donc pour moi l’exception qui confirmait la règle, à savoir que l’expérience des rythmes exige une attention vigilante. Mais alors, pourquoi Bruegel a-t-il choisi de placer ce personnage dans une position aussi centrale. Et pourquoi, malgré cela, ne lui ai-je pas accordé l’attention qu’il méritait ? Je comprends maintenant que mon obsession pour les paysactes m’avait amené à imaginer un monde en mouvement et en activité incessants, et m’avait rendu aveugle à l’impératif du repos, même lorsqu’il était sous mes yeux. Dans leurs paysactes, les corps semblent être constamment occupés, perpétuellement en mouvement. Pourtant, dans la vie, il ne peut y avoir d’activité sans repos, qui mérite tout autant notre attention. Le sommeil n’est-il pas aussi essentiel que l’activité éveillée pour être et rester en vie ? En effet, malgré mes efforts pour redonner au paysage sa dimension temporelle, il y a finalement, comme l’a justement souligné le géographe Paul Harrison, quelque chose d’intemporel dans mon propos sur Les Moissonneurs dans « Temps et paysage ». Un flux qui ne permet aucun arrêt, une pratique sans répit, ne peut donner naissance au temps. Pour que le temps apparaisse, une pratique doit avoir un point d’appui, ce qui nécessite à la fois résistance et écoulement. Pour que les choses affluent dans leur environnement, elles doivent également se retirer périodiquement en elles-mêmes. Le monde, en quelque sorte, doit pouvoir respirer. Cela m’amène à une autre préoccupation qui m’occupe beaucoup ces dernières années. Il s’agit des lignes et du temps qu’il fait.
J’ai commencé à me dire que chaque tâche décrit un mouvement linéaire d’un certain style. La ligne peut être plus ou moins franchement droite, comme le passage tracé dans un champ de blé, ou élégamment courbe, comme le mouvement d’une faux. Ensemble, ces lignes tissent ce que j’ai appelé un « maillage ». Tissées avec la terre plutôt qu’écrites sur elle, les lignes du maillage sont immanentes à sa constitution comme les fils le sont au tissu. Bien sûr, ces lignes ne sont pas seulement tissées par les êtres humains, car elles s’entremêlent également avec celles d’animaux non humains, tels que les oiseaux en vol ou les bœufs qui se déplacent lourdement et celles de plantes, telles que les racines d’arbres et les épis de blé. Tous jouent leur rôle dans le façonnement de la terre, au sens décrit ci-dessus.
« Même le paysan sédentaire », écrivent Gilles Deleuze et Félix Guattari, « participe pleinement à l’espace du vent, à l’espace des qualités tactiles et sonores »
Dans ma réflexion, cet enchevêtrement de lignes a largement pris la place de cet ensemble des tâches : leur maillage a pris la place des paysactes. Je me sens également de plus en plus mal à l’aise avec le concept de paysage. Il semble placer en premier les étendues terrestres, avant la rencontre entre la terre et le ciel, l’endroit où ces étendues se forment et se défont sans cesse. « Même le paysan sédentaire », écrivent le philosophe Gilles Deleuze et le psychanalyste Félix Guattari, « participe pleinement à l’espace du vent, à l’espace des qualités tactiles et sonores ». Tout en travaillant la terre, le paysan laboure sous la voûte céleste, en s’inscrivant dans le mouvement vivant du sol, dans l’inconstance du vent et du temps qu’il fait. Cet humus dans lequel il marche est fait de l’interpénétration de ces éléments, là où la terre et le ciel se rencontrent et se mêlent dans l’engendrement continu de la vie sensible.
Les Moissonneurs de Bruegel, me semble-t-il aujourd’hui, ne sont pas tant les habitants d’un paysage que d’un monde entre terre et ciel. Terre et ciel et maillage remplacent paysage et paysactes. Alors que le maillage est constitué de lignes, Terre et ciel est l’apanage du temps. Une question se pose à moi maintenant : quelle est la relation entre les deux, entre le maillage et ce "terre et ciel", entre les lignes et le temps ? Si chaque être vivant dans ce monde se tresse le long des lignes sans fin d’un maillage, il est nécessairement immergé dans une atmosphère ou un climat. L’être est au monde, certes, mais ce monde doit-il être saisi comme maillage ou bien comme atmosphère ? Ma réponse provisoire est qu’il est alternativement les deux. Comme lorsque nous inspirons et expirons, nous absorbons un peu de terre et ciel en respirant l’air et en nous imprégnant de son humidité. Et, lorsque nous expirons, nous nous propulsons le long de nos lignes de croissance et de mouvement, tissant au fur et à mesure la texture même de la terre. Toutes les autres créatures terrestres font ainsi, même si elles le font de manière très différente. En bref, l’être qui vit et qui respire est le milieu où l’immersion dans l’atmosphère se prolonge en maillage de ses lignes en perpétuel engendrement. C’est là que le temps qu’il fait se transforme en sillons pour le laboureur, là où la lumière du soleil se transforme en récoltes à venir et le vent en gerbes de blé pour les moissonneurs. Ce mouvement, fondamental à toute vie, est ce qui donne naissance au temps. (...)
Tim Ingold, « Paysactes entre terre et ciel », in Paysages et paysactes. Entre ciel et terre, éditions Éoliennes, mai 2026.
Tim Ingold, Paysages et paysactes. Entre ciel et terre, traduit par Isabelle Favre, éditions Éoliennes, ISBN : 978-2-37672-076-8, 116 pages, 16 € (ICI)




Tout se complique ou rien n'est simple ? D'ailleurs Brueghel ou Bruegel (toujours l'Ancien ici) ?
"La ligne droite n'existe pas dans la nature, c'est une invention de l'Homme." disait mon père.
Et La Chute, celle d'Icare bien évidement :