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Trumpland : tapis rouge pour Lavrov, avant l’arrivée du diesel russe

il y a 9 minutes
5 min de lecture

Photo Greenpeace


Lavrov à Atlanta, des pétroliers russes en route vers les États-Unis et des sanctions que Washington envisage d’alléger : Donald Trump accélère le rapprochement avec Moscou au nom du pouvoir d’achat américain. Mais les livraisons de diesel promettent surtout des recettes au Kremlin. Et pour la flambée des prix, le président américain préfère accuser l’Ukraine.

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Ce matin, l’agence TASS fanfaronne : après vingt heures et dix minutes de vol, suivant un itinéraire évitant l’espace aérien des pays « inamicaux », l’avion gouvernemental russe — sans doute un Iliouchine Il-96 — s’est bien posé à Atlanta, aux États-Unis. À son bord : Son Excellence Sergueï Lavrov, ministre des Embrouilles et des Hostilités étrangères du tsar Poutine. Objet du déplacement : la réunion des ministres des Affaires étrangères du G20, ces 30 et 31 octobre, en attendant le sommet des chefs d’État et de gouvernement que Donald Trump doit accueillir en décembre près de Miami.

 

Sergueï Lavrov n’est-il pas sous sanctions américaines depuis 2022 ? Certes. Mais, par une intervention que l’on supposera divine, l’impétrant a obtenu « littéralement à la dernière minute » un visa lui permettant de fouler le sol américain. Sa mission, selon l’inénarrable Maria Zakharova, porte-parole de la diplomatie poutinienne : « promouvoir les idées russes ». Comprendre, plus concrètement : plaider pour la levée des sanctions qui frappent son pays, scandaleusement agressé, comme chacun sait, par l’Ukraine.

 

Gênés aux entournures, les diplomates européens évoquent un « moment inconfortable ». Il y aura donc deux photos « officielles » de cette réunion du G20 : l’une avec Lavrov, l’autre sans. La diplomatie de groupe a ses accommodements.

 

Kirill Dmitriev, directeur du Fonds russe d’investissement direct, qualifié par l'administration Biden de symbole de la « kleptocratie russe

au sens large ». Pour Trump, il est aujourd'hui un  « intermédiaire constructif » afin de « renforcer les relations américano-russes ».

Photo Associated Press.


Marco Rubio, qui préside les agapes à Atlanta, ne devrait pas s’embarrasser d’une telle pudeur. Comme l’a révélé le New York Times mardi 27 octobre, l’administration Trump envisage de lever les sanctions contre le Fonds russe d’investissement direct, le RDIF. Ce fonds souverain du Kremlin, considéré de longue date comme l’un des instruments les plus efficaces de l’influence russe à l’étranger, était encore présenté par l’administration Biden comme un symbole de la « kleptocratie russe au sens large ».

 

Le vocabulaire a changé. Un responsable américain cité par le quotidien décrit désormais son directeur, Kirill Dmitriev, comme un « intermédiaire constructif » pour les négociateurs américains. L’objectif affiché : « renforcer les relations américano-russes ». De la kleptocratie à la coopération, il suffisait donc de changer de lunettes.

 

Les autorités russes s’en cachent à peine : l’allègement, voire la levée des sanctions contre le RDIF serait la suite logique de l’accord conclu par Trump sur l’importation de gazole russe. Il s’agirait « simplement », selon Kirill Dmitriev, de « régler des problèmes de paiement complexes ». De petits soucis de boutiquiers, en somme. Prière, pendant ce temps, de ne pas regarder dans l’arrière-boutique.

 

La visite de Lavrov devrait ainsi précéder de quelques jours l’arrivée à New York d’un premier pétrolier russe. Après le ministre, la marchandise.

 

Dans les soutes, la détente diplomatique se compte en tonnes. L’Agioi Fanendes, battant pavillon maltais, a chargé à Primorsk, le 22 octobre, 40 000 tonnes de diesel à très faible teneur en soufre. Son arrivée à New York est attendue le 7 novembre. Ce serait la première importation de ce type aux États-Unis depuis l’interdiction de 2022. Une cargaison d’environ 300 000 barils, soit, d’après Associated Press, quelque 7% de la consommation quotidienne américaine de diesel. Pas de quoi abreuver longtemps le pays. Assez, en revanche, pour inaugurer une nouvelle relation commerciale.

 

Et le navire ne voyagerait pas seul. Selon un décompte de Greenpeace Ukraine rapporté jeudi par le Kyiv Independent, sept pétroliers transporteraient au total 288 000 tonnes de diesel vers les États-Unis. Trois seraient visés par des sanctions liées à la « flotte fantôme » russe. Le pavillon de la normalisation flotte donc sur un convoi dont une partie reste, pour le moins, encombrante.

À la pompe, des promesses au compte-gouttes

Pour ouvrir la route, le Trésor américain a publié, le 9 octobre, la licence générale 135, autorisant certaines transactions portant sur le diesel russe jusqu’au 7 avril 2027. L’argument se veut domestique : soulager les automobilistes et les entreprises américaines étranglés par les prix du carburant. À ceci près que, depuis, les prix ont continué de monter.

 

Lundi 26 octobre, la moyenne nationale atteignait 6,35 dollars le gallon, juste sous le record de septembre, selon les données fédérales citées par Defense News. Goldman Sachs estime que les deux premiers mois de livraisons russes ne réduiraient les prix de gros sur la côte du Golfe que de deux à cinq cents par gallon. Encore s’agit-il des prix de gros, pas d’une ristourne garantie au conducteur devant sa pompe.

 

L’Agence internationale de l’énergie relève, de son côté, que la Russie ne dispose pas de capacités de raffinage opérationnelles suffisantes pour bouleverser l’offre mondiale. Dans un éditorial repris jeudi par le Daily Camera, Bloomberg Opinion juge les volumes russes « bien trop faibles » pour compenser une pénurie largement liée à la guerre en Iran. Le problème passe notamment par le détroit d’Ormuz ; la solution trumpienne fait escale à Primorsk. La géographie a ses raisons que la communication présidentielle ignore.

 

Les bénéfices attendus sont donc asymétriques : quelques cents hypothétiques pour le consommateur américain, des recettes et une réhabilitation commerciale bien concrètes pour Moscou. Des chercheurs du Carnegie et de l’Institute for the Study of War estiment que l’accord profite d’abord à la Russie, en resserrant ses liens économiques avec Washington et en lui donnant davantage de moyens pour poursuivre la guerre.

Le coupable idéal habite Kyiv

Mais Donald Trump a trouvé un responsable à la cherté du diesel. Non pas Vladimir Poutine, qui poursuit ses attaques contre l’Ukraine, mais les Ukrainiens, qui frappent les raffineries russes.

 

« Le président a décidé de faire porter le chapeau non pas à Poutine, mais à moi », a résumé Volodymyr Zelensky. Kyiv affirme subir des pressions pour interrompre ces opérations. L’Ukraine les a suspendues pendant trois jours, avant de les reprendre, tandis que la Russie continuait de viser son réseau électrique. Il faudrait donc laisser fonctionner les raffineries de l’agresseur, tout en regardant brûler les installations énergétiques de l’agressé. Une conception très sélective de la protection des infrastructures.

 

Des responsables ukrainiens ont également accusé Washington de retenir des alertes sur les missiles et de ralentir le service Starlink. Donald Trump l’a démenti. Le 16 octobre, il avait par ailleurs suspendu de nouvelles sanctions prévues par la loi Graham, quelques jours avant leur entrée en vigueur. Les gestes d’apaisement envers Moscou s’accumulent ; les exigences adressées à Kyiv aussi.


Mikie Sherrill, gouverneure démocrate du New Jersey, envisage d'interdire l'accès des pétroliers russes aux ports de son État

. Photo Andrew Harnik/AP

Des ports moins accueillants que la Maison-Blanche

Aux États-Unis, pourtant, tout le monde ne se prépare pas à accueillir les pétroliers avec des bouquets. La gouverneure du New Jersey, Mikie Sherrill, envisage de leur interdire l’accès aux ports de l’État. Le sénateur Richard Blumenthal a averti une compagnie maritime que l’accord présidentiel ne « prévaut pas sur une législation claire et sans ambiguïté ». La transaction présentée comme une évidence commerciale pourrait donc rencontrer quelques récifs juridiques et politiques…

 

Jean-Marc Adolphe


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