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Zemmour et Bardella, Attal et Hollande : tous à la foire

Dernière mise à jour : il y a 11 heures


Jordan Bardella l'an passé à la foire de Châlons-en-Champagne


À Châlons-en-Champagne, la bouteille géante veille depuis 1959 sur un curieux troupeau : depuis Pierre Schneiter, tout ce que la France compte de présidentiables vient s'y faire palper le jarret devant l'électorat-maquignon. Tzotzil Trema remonte de la foire aux laines de 963 à la criée présidentielle de 2026, sans jamais confondre, promis, le marché et la diarrhée.

les humanités, ça n'est pas pareil.

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Depuis mille ans, on vient vendre et se vendre à Châlons-en-Champagne. Une première mention de foire dans la cité remonte à l'an 963, sous la plume du chroniqueur rémois Flodoard, à l'époque où la ville prospérait du commerce du drap et du vin, au croisement des routes marchandes reliant les Flandres, l'Italie et l'Allemagne. Les grandes foires de Champagne s'éteignent à la fin du Moyen Âge, mais l'idée survit sous d'autres formes : foire aux laines en juin, foire aux chevaux dès 1828, concours régional agricole de 1861.


C'est au sortir de la Seconde Guerre mondiale que naît la foire telle qu'on la connaît aujourd'hui. En 1947, une France qui a faim et une agriculture à moderniser poussent l'Union commerciale, industrielle et artisanale à relancer l'idée d'un grand rendez-vous agricole. La manifestation déménage en 1969 au Capitole, dans le quartier de la Croix Dampierre — l'année où elle attire déjà 120 000 curieux, souvent venus pour les concerts où défilent les vedettes de la chanson.


Depuis, la foire a pris du gabarit sans perdre son totem : une bouteille de champagne géante veille sur l'entrée principale, quinze à seize mètres de haut, neuf tonnes à la pesée. Celle de Joseph Perrier a régné de 1959 à 1996, avant de céder la place à l'actuelle bouteille Nicolas Feuillatte. Pour sa 80e édition, du 28 août au 7 septembre 2026, elle attend environ 250 000 visiteurs et 700 à 800 exposants sur onze jours, ce qui en fait le deuxième rendez-vous agricole de France, juste derrière le Salon de l'agriculture parisien.


Depuis Pierre Schneiter, président de l'Assemblée nationale venu inaugurer l'édition 1955, la quasi-totalité de la classe politique française a défilé dans les allées du Capitole, dont trois présidents de la République, en exercice ou passés : François Hollande dès 2012, Nicolas Sarkozy en 2016, et Emmanuel Macron la même année, quelques semaines avant d'officialiser sa candidature — la foire agricole comme banc d'essai avant la présidentielle, la proximité de Paris achevant de la transformer en étape quasi obligée pour qui rêve de l'Élysée.


Cette année, le rituel prend des proportions particulières : la présidentielle approchant, le calendrier politique de la rentrée est, selon Le Dauphiné, « explosif ». La ministre des Armées Catherine Vautrin inaugure la foire le 28 août, jour où Bruno Retailleau y fait également halte ; Jordan Bardella, fidèle au rendez-vous depuis plusieurs années, arrive le 29 ; Gabriel Attal le 30, Édouard Philippe le 31 ; puis Xavier Bertrand et la ministre Françoise Gatel le 1er septembre, Nicolas Dupont-Aignan et David Lisnard le 2, Éric Zemmour le 3. À gauche, François Hollande, son ancienne ministre Najat Vallaud-Belkacem et le maire de Saint-Ouen Karim Bouamrane sont attendus fin août ou début septembre. Rarement le Capitole aura vu défiler un tel casting présidentiel avant l'heure.


Le décor n'a, cette fois, rien d'anodin : les visiteurs qu'on vient courtiser sortent d'une année de colère. Des centaines de tracteurs ont roulé jusqu'à l'Arc de Triomphe et à l'Assemblée nationale en janvier 2026 pour dénoncer l'accord de libre-échange entre l'Union européenne et le Mercosur, tandis que l'abattage de troupeaux entiers contaminés par la dermatose nodulaire contagieuse achevait de nourrir le ressentiment d'une profession qui se sent sacrifiée aux traités et aux épizooties. C'est ce monde-là, remonté et méfiant, que les candidats en puissance viennent flatter entre un stand de fromages et un enclos de génisses.


L'image mérite qu'on s'y arrête, et convoque presque naturellement la fable. Qu'on l'imagine ainsi : au Marché aux Candidats, chaque bête vient se faire examiner par la foule des maquignons — l'électorat, qui tâte le jarret, soupèse l'encolure, soulève la lèvre pour compter les dents. Le Taureau Bardella arrive fringant, la robe lustrée par des années d'entraînement aux estrades ; le Poulain Attal trottine, encore un peu vert, sûr de sa lignée ; le vieux Bœuf Hollande, qu'on croyait à la retraite, revient brouter dans l'enclos comme s'il n'avait jamais quitté le pré. Chacun se fait beau pour la criée, chacun jure qu'il labourera mieux que le voisin. Mais le maquignon, lui, ne s'y trompe pas : il sait qu'une bête bien pomponnée pour la foire retourne, l'automne venu, tirer la même charrue qu'avant — ou finit à l'abattoir, comme les troupeaux de la dermatose, sacrifiée pour un mal qu'elle n'a pas choisi.


Moralité : en foire comme en politique, on vend toujours mieux la bête qu'on ne la nourrit ensuite.

Reste la question que la fable, justement, ne résout pas : qui, de l'électeur ou de l'élu, tient la corde du licol ? Depuis 1947, la foire de Châlons a vu se succéder les ministres et les candidats sans que jamais l'agriculture française n'y gagne durablement de quoi voir venir l'année suivante sans trembler devant un traité, une sécheresse ou une épizootie. Le stand politique, chaque année plus fourni, ne s'est jamais mué en guichet de solutions. Il reste ce qu'il a toujours été : une vitrine, entre la bouteille géante et les enclos à bestiaux, où l'on vient se montrer plutôt que se dévouer.


On ne saurait pourtant en conclure que les politiques faisant la queue-leu-leu à Châlons-en-Champagne seraient des "enfoirés"; ce serait étymologiquement se méprendre. Ne pas confondre, en effet, le latin feria (« jour de fête ») avec son presque homonyme foria, qui signifie « diarrhée », d'où a dérivé le verbe "enfoirer" (« souiller, couvrir d'excréments »), attesté dès 1587. Son participe "enfoiré" n'est pour sa part apparu comme substantif injurieux qu'au début du XXe siècle, avec le sens de « bon à rien », avant de glisser vers « imbécile » ou « personne malfaisante ». Des épithètes que personne n'imaginerait accoler aux professionnels de la politique, quand bien même celle-ci prend des allures de foire d'empoigne.


Tzotzil Trema


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