À Saint-Yrieix, le livre d'artiste redonne corps au paysage
- Isabelle Favre

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À Saint-Yrieix-la-Perche, le Centre des livres d'artistes présente jusqu'au 3 octobre 2026 Paysages – première partie, une soixantaine d'œuvres qui explorent, entre livres, cartes postales et frottages de terre, notre rapport sensible au territoire. Signée par Alex Chevalier, nouveau directeur du lieu, cette exposition renoue en filigrane avec l'esprit fondateur du cdla porté par le peintre Henri Cueco.
les humanités, ça n'est pas pareil.
Chroniques, analyses, récits, "hors-pistes" : pour rester à l'affût :
A Saint-Yrieix-la-Perche, en Haute-Vienne, aux confins de la Corrèze et de la Dordogne, le Centre des livres d’artistes [1] a vu grandir depuis sa création, il y a une trentaine d’années, une collection impressionnante de livres d'artistes mais aussi de revues et périodiques, de multiples imprimés, d’affiches, d’estampes, de cartes postales et de catalogues d’exposition. S’ajoutent aussi des documents numériques et des supports sonores.
Quand il entre dans les lieux, le visiteur se laisse prendre par la poésie qui rayonne à partir de tous les mots imprimés et parfois illustrés, de la main d’un artiste, qui s’enchevêtrent dans leur seule présence dès l’accueil. Imprimés sur du papier de tout grain, du beau papier souvent, plié avec soin, pas forcément un livre. Tout un univers qui demande une attention singulière, moins un spectacle qu’une exploration ; recherche sur la durée pour des artistes en résidence, venus examiner les archives, les faire revivre suivant leur propre parcours.

Vue de l'extérieur du centre des livres d'artistes, à Saint-Yrieix-la-Perche
Jusqu’au 3 octobre 2026, le Centre des livres d’artistes (cdla) présente l’exposition PAYSAGES – première partie.
Paysages : un mot qui m’aimante. Et cette exposition m’en rappelle une autre lors d’une visite au cdla en 2020. Elle s’appelait Sous serres – Coefficients d’agriculture dans les livres d’artistes. Alors même que, dans mes recherches, je voulais montrer les passerelles dans le paysage, les lignes tressées entre la culture de la terre, ses gestes, ses paysactes avec les gestes et les motivations des artistes (peintres, écrivains,…), quel élan je reçus dans mon entreprise en découvrant un livre, sa simple couverture exposée dans une vitrine : How to imagine : a narrative on art and agriculture (Comment imaginer ; un récit sur l’art et l’agriculture) [2], livre dans lequel le peintre, poète, cinéaste Gianfranco Baruchello raconte comment il devient agriculteur en éprouvant son foisonnant travail d’artiste.
Son livre ne parle pas directement de paysage, mais n’est pas sans lien avec l’exposition PAYSAGES – première partie qui, en filigrane (tracé discrètement par Alex Chevalier, commissaire de l’exposition et tout nouveau directeur), renoue avec les commencements du cdla et les motivations d’un de ses principaux initiateurs : Henri Cueco (1929-2017) encadré. Après avoir organisé plusieurs biennales du livre d’artiste dans sa Corrèze voisine, il a contribué à la création du cdla, avec l'association « Pays-Paysage » qui veille encore aujourd’hui sur le lieu et ses activités de collecte, de diffusion, de recherche, de pédagogie.
Henri Cueco (1929–2017)
Peintre et écrivain français né le 19 octobre 1929 à Uzerche, en Corrèze, d'un père espagnol immigré (Vicente Cueco, peintre en bâtiment diplômé des Beaux-Arts de Valence) et d'une mère française. Autodidacte, il apprend le dessin et la peinture dès l'âge de cinq ans auprès de son père. A Paris à partir de1947, il fréquente les peintres de La Ruche, une cité d'artistes dans le XVe arrondissement, qui s'orientent vers le réalisme à contre-courant de l'abstraction dominante. Il devient dans les années 1960 une figure majeure de la Nouvelle Figuration puis de la Figuration narrative.
Son travail est marqué par un fort engagement politique : membre du Parti communiste français des années 50 aux années 70, À partir des années 1970, la nature devient centrale dans sa peinture, notamment à travers sa série de portraits de pommes de terre et ses paysages de sa Corrèze natale.
Cueco est également un écrivain prolifique, auteur d'essais et de romans : Le Journal d'une pomme de terre, Le Collectionneur de collections, L'Été des serpents, Le Chien Boomerang, 120 paysages que je ne peindrai jamais, Dessine-moi un bouton, Narcisse navré ou encore Dialogue avec mon jardinier, On se souvient de sa voix familière et amusée comme membre de l'émission Les Papous dans la tête sur France Culture.
L’exposition PAYSAGES – première partie met en valeur un des principaux axes de la collection du cdla, et remet au jour son alliance avec deux mots : pays, paysage. Un peu d’archéologie pour ranimer le désir (de Cueco) : il y a presque 50 ans, dénommer ainsi l’association dont le but était de « faire se croiser les regards et les savoirs de différents protagonistes de la société, artistes, habitants, agriculteurs, musiciens, scientifiques », et de mettre en commun leurs savoirs et savoir-faire, leurs connaissances liées à l'environnement et au territoire, au paysage dans un esprit de résistance écologique [3], à l'aube des années 1980.
Pays, paysage. A leurs sujets, les recherches (en sciences sociales) au tournant du XXIe siècle ont trop souvent voulu s’appuyer sur des certitudes, sur de longs argumentaires pour démontrer, comme pour masquer le trouble qui nous saisit car il s’agit de notre vie. Un des petits cailloux sur le chemin était précisément une publication d’Henri Cueco : « Approches du concept de paysages »[4] où il racontait ce dialogue avec son voisin paysan [5] :
Louis, comment dis-tu : il est beau ce paysage ?
Il me regarde et je comprends que je lui pose un problème difficile. Après un long silence encore, il déclare enfin : Es brave lo païs, on dit.
Je viens de comprendre : le mot paysage n’existe pas en occitan. L’incompréhension de départ n’était pas seulement due à l’habituelle difficulté du langage, mais à l’incompréhension du concept même de paysage. Le paysage, pour lui, pour les gens, c’est le pays ».
Pour Cueco, ne pas comprendre le concept de paysage ne peut être synonyme d’ignorance stigmatisant Louis : il détient d’autres savoirs, une intelligence issue de sa pratique, de l’immersion de son travail entre terre et ciel. Il vit le paysage comme païs : les deux mots ont de la valeur et dialoguent entre eux. Laissons de côté les concepts pour reconnaître dans pays et paysage l’expression et l’expérience sensibles du sens que nous donnons au lieu où nous vivons, aux espaces que nous traversons.
Selon Alex Chevalier justement, « le paysage, ce sont les espaces que nous traversons, vivons et habitons au quotidien, qu'ils soient domestiques, mentaux, urbains, ou encore ruraux / naturels ». Espaces qui s’exposent en deux dimensions dans les œuvres qu’il a choisi de montrer avec Paysages Première partie. Le parcours de cette exposition illustre la diversité de tous ces espaces : expression propre à chaque artiste, manière de solliciter notre point de vue : pure impression, ouverture sur tel milieu naturel ou humain et aussi décalage du sujet (dans l’œuvre ou dans notre perception) qui suscite notre imaginaire ou appelle réflexion sur nos motivations et celles des artistes.
Présent silencieusement comme un récit à transmettre, un engagement commun, Henri Cueco est exposé avec un de ses livres. Seulement du texte, lui le peintre nous propose ici malicieusement 120 paysages que je ne peindrai jamais [6]. Il est touchant de découvrir que ce livre provient de la collection personnelle d’Alex Chevalier, qui prête par ailleurs quelques œuvres, également en tant qu’éditeur : une invitation à partager, une implication qui ne se dit pas mais suscite le regard du visiteur, et même une prise en mains : des Cartes à géographier (Guy Pradel) avec lesquelles on peut constituer librement des territoires, des Ciels clos (Pierre-Lin Renié) imprimés sur des feuilles à la disposition de qui voudrait réaliser un pliage en octoèdre. [7]
Le ciel, les nuages, l’eau sont très présents, parfois à travers des dispositifs. Ils cachent la présence humaine que scande le temps qui passe, pour laisser libre cours au temps qu’il fait, à la nature.
Félix González-Torres, avec untittled, reprend sa figure de l’oiseau dans un vaste ciel.
Estèla Alliaud a recueilli sur un ensemble de feuilles de papier (Le lac) des surfaces d'impression exposées à l'action du soleil et de l'eau, à l'abri du regard. Elle a immergé trois tissus de coton de grammages différents dans un étang, en les laissant suspendus entre le fond vaseux et la surface de l'eau. Progressivement, ces tissus se déforment et enregistrent les mouvements calmes de l'eau. Cette immersion agit comme un révélateur : les tissus deviennent des marqueurs du temps de présence de l'artiste. des impressions en noir et blanc, avec une belle gamme de gris.
Ente ciel et terre, c'est bien là que se situe le travail d'Hamish Fulton : ici une photo qu'il titre de son propre nom Hamish Fulton. « C'était un artiste marcheur si l'on peut dire, développant son travail au travers de différents médium, dont la photographie et le livre. Donner un titre simple de ce type, à mon sens, reflète également le souhait de parler d'un geste et de la solitude de l'artiste durant ces marches à travers les paysages. Mais cela n'est que ma lecture personnelle », précise Alex Chevalier.
Alex Finlay expose ses flowers of the north sea d'une façon faussement austère avec ces mots en blanc sur des étiquettes noires qui désignent habituellement des noms de fleur. Mais la mer du nord, son paysage, c’est aussi le monde des bateaux dont ces étiquettes donnent (à côté d'une famille botanique - « Culluna vulgaris », « Rosa pimpinellifolia »), le type (« chalutier », « cotre à moteur »,...), le numéro d'immatriculation complet, le nom, le port d'attache (« Eyemouth », « Cuxhaven »,...). Des indications informatives qui deviennent paysage en donnant libre cours à leur poésie pour peu qu’on les laisse susciter notre imaginaire.
Bregenz 14.8.2016 20:34 présente vingt-neuf cartes postales identiques montrant un coucher de soleil sur le lac de Constance vu depuis Bregenz, le 14 août 2016. Pour le catalogue de la Biennale de Bregenz, vingt neuf artistes étaient invités à investir le verso de cette carte postale avec une légende et constituer ainsi une œuvre « imaginaire et immatérielle » : des propositions variées, jusqu’à interroger le rôle de la légende. Claude Closky inscrit au verso de sa carte, non pas une, mais neuf légendes qui semblent évoquer ce qui fait face au coucher de soleil: un nuage, un arbre, un immeuble, une corde à linge, un champ de coquelicot, une montagne :
“Sunset in Front of a Cloud” (the sun setting in front of a Cloud) » ; « “Sunset in Front of a Tree” (the sun setting in front of a tree) », « “Sunset in Front of a Washing Line” (the sun setting in front of a washing line) », etc.

Claude Closky, Bregenz : Bregenz Biennale, 2016
Décaler la vision réductrice du paysage de carte postale, avec les mots. Thomas A.Clark quant à lui joue avec le si suggestif « horizon » . Sur cinq cartes qui reprennent le format exact de la carte postale (12,8 x 17,8 cm), il supprime l'image pittoresque pour la remplacer à quatre reprises par ce mot avec un adjectif évocateur - celestial (céleste), false (faux), apparent (apparent), sensible (sensible) - recréant avec ces four horizons un mouvement de carte en carte par le jeu de mots et de couleurs.
Avec David Rule, il ne s’agit plus de carte postale pour une autre relation au lieu, au loin. Il ne s’agit plus de mots, mais de coordonnées GPS rendues visibles dans leur langage technique et impersonnel, habituellement invisible, utilitaire. Leur titre conduit à à Google Maps mais ne semble aboutir nulle part (ICI). Imprimées, ces coordonnées deviennent-elles un texte poétique ? Questionnent-elles la manière dont le numérique redéfinit notre rapport au lieu, à l'image du paysage, au temps d'un livre — à la nature de ce que nous pouvons transmettre ? Ce vide de sens, de mots peut-il laisser la place à l'imaginaire : chaque lecteur, en tapant l'URL, projette une attente, puis la confronte à une image : celle qu'il espérait ? Ce que David Rule expose ici n'est pas le paysage, c'est son adresse. Le geste d'écriture — recopier l'URL, taper les chiffres un à un — est le seul acte qui puisse réactiver le lieu. Notons que cette œuvre date de 2010, l'année où le smartphone commence tout juste à généraliser cette gestuelle de saisie liée à la navigation GPS.

Herman de vries, frottages de terres sur papier blanc de fort grammage
A mille lieux de from earth transmis par herman de vries, et du païs de Louis : 7 frottages de terres sur papier blanc de fort grammage, complétés par la liste manuscrite des lieux géographiques d'origine des échantillons. Herman de vries frotte directement la terre — souvent avec les doigts — sur du papier, révélant la gamme chromatique naturelle du sol sans aucun ajout ni transformation. Il résume son geste en deux formules : « je ne fais que des citations de la nature », et « ma poésie est le monde ».
La création suppose le soin apporté au prélèvement, à l'impression donnée par le matériau naturel (eau, terre) ; non la volonté de composer une forme. Avec son oeuvre sonore A round of Desert Flowers, Richard Long fait un bel écho dans l'espace de l'exposition. L'enregistrement avait été réalisé en collaboration avec Simon Childs qui joue du dobro (guitare-résonateur à cordes d'acier, typique du folk et du blues américain). Ce 45 tours accompagnait le livre d'artiste Dust, Dobros, Desert Flowers, réunissant sept eaux-fortes-aquatintes réalisées avec de l'encre mêlée à de la boue prélevée dans la vallée de la mort : une trace sensible et minimale de la marche de Long dans le désert américain, cohérente avec sa pratique de land art fondée sur l'expérience directe plutôt que sur la représentation.
L'exposition PAYSAGES – première partie présente au total une soixantaine d’œuvres : « mince lecture », en apparence, de feuilles et de livres : des mouvements pour ouvrir un monde, des mondes, à travers des gestes minimaux, des formats et des expressions souvent modestes. Ces œuvres éminemment diverses sont rassemblées dans trois salles, suivant le rapport qu’elles entretiennent avec le paysage : paysages représentés, paysages habités, paysages fantasmés. Présences conceptuelles ou organiques : c’est aussi ce qui les distingue et les fait dialoguer avec le visiteur qui prend le temps pour capter, dans ces accords - ou dissonnances - l'amour du paysage. Il nous invite à ne pas séparer le corps, la matière d'un côté et l’esprit de l'autre. Ils se fondent dans le paysage qui “tout en étant substance tend vers l’esprit", comme l'écrivait déjà au Ve siècle le peintre chinois Zong Bing, dans son Introduction à la peinture de paysage (Hua shanshui xu). La pluralité de cultures paysagères intègre nos gestes : les gestes des artistes et ceux de notre corps (les mains dans la terre...)
Isabelle Favre
PAYSAGES – première partie, jusqu'au 3 octobre au Centre des livres d'artistes. https://cdla.info/
NOTES
[1]. Le cdla est à la fois un fonds patrimonial d’envergure nationale (troisième collection française, aux côtés de la BnF et de la Bibliothèque Kandinsky du centre Pompidou) ainsi qu'un lieu vivant de production et de diffusion. Ses missions associent conservation, recherche (accueil de chercheurs, espace de documentation consultable sur place), valorisation (trois expositions annuelles et une programmation plus expérimentale, des expositions hors les murs) et médiation sur la collection (ateliers pédagogiques, résidences d'artiste, …)
[2]. Gianfranco Baruchello, Henry Martin, How to imagine: a narrative on art and agriculture, New York, McPherson & Company, 1983
[3]. Henri Cueco a participé aux expériences de l'écomusée du Creusot (rencontres, exposition, édition d'une revue,...)
[4]. « Approches du concept de paysages », in Milieux, n°7-8, Le Creusot, Édition Ecomusée, 1982.
[5]. En 2000, Henri Cueco publiera Dialogue avec mon jardinier, Paris, Seuil. "L'un, dans le jardin, ramasse des noix, cultive des patates, fauche l'herbe. L'autre, dans l'atelier, dessine des noix, des patates, de l'herbe. Après le travail, ils parlent (ils disent "batailler")..."
[6]. 120 paysages que je ne peindrai jamais, Le temps qu'il fait, 2005
[7]. ACE - Alex Chevalier Éditions, 2026
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