"Último helecho" : Nina Laisné et François Chaignaud aux racines musicales du Nouveau Monde
- Nicolas Villodre
- 11 déc. 2025
- 4 min de lecture
Dernière mise à jour : 13 déc. 2025

Photo Nina Laisné
Dans Último helecho, inspiré du dernier souffle chanté par Chabuca Granda, Nina Laisné et François Chaignaud plongent dans un vaste répertoire latino-américain collecté par la compositrice argentine Nadia Larcher. Entre vidalas, milongas, zambas et canarios, le duo déploie une fresque baroque et cosmopolite, portée par une scénographie en strates, une instrumentation brillante et un geste chorégraphique qui traverse les mythes incas, la pampa et les avant-gardes du XXᵉ siècle.
Le titre, Último helecho, traduit littéralement par « dernière fougère », ne signifie pas grand chose en français. Il reprend les deux derniers mots de l'ultime chanson incluse dans le spectacle, Me he de guardar, écrite et composée en 1974 par la Péruvienne Chabuca Granda. Le poème annonce la mort de la protagoniste que la terre va ensevelir avant son "dernier souffle" ou sa "dernière étincelle". Nous est distribué à l'entrée de la salle Sarah Bernhardt un recueil de chants et de musiques aux rythmes variés (vidalas, tonadas, tonadillas, milongas, zambas, huaynos, chacareras, cachuas, canarios) qui structurent la pièce. Ces airs et ces chants sont latins ou latino-américains : catalans, argentins, péruviens, et, pour l'un d'eux, brésilien. Le travail de collectage et d'écriture de Nadia Larcher mérite d'être souligné. Il a été essentiel dans cette proposition de Nina Laisné et François Chaignaud qui fait suite à leur production Romances inciertos, un autre Orlando.
Tandis que Romances se basait sur les musiques espagnoles des XVIe et XVIIe siècles, Último helecho étend son territoire au Nouveau monde et son répertoire aux œuvres du siècle dernier - incluant tango, milonga et, par conséquent, bandonéon. Le ton est d'emblée donné avec un début en fanfare, comme au temps de la comédie-ballet avec un trio de sacqueboutiers ou, si l'on préfère, de trombonistes, qui harmonisent leur souffle dans la nuit céleste. Peu à peu, la lumière dévoile sinon les actants, du moins les musiciens et la déco. La scénographie étagée de Nina Laisné rappelle celle de Frank Gehry (l'architecte du Guggenheim de Bilbao qui vient de mourir) pour la pièce de Lucinda Childs, Available Light (1983), que nous avions découverte à Louvain peu de temps après sa création et revue au Théâtre de la Ville en 2015 ainsi que celles de Hofesh Shechter pour son Orphée et Eurydice, programmée à la Scala de Milan en 2018 et Lumières : danses de Bach, présentée à la Philharmonie en 2023.
Le décor en carton-pâte d'Último helecho, un peu kitsch sur les bords, se réfère sans doute, en creux, à la grotte de Pacaritambo d'où seraient issus les fondateurs de l’ethnie inca, Ayar Kachi, Ayar Uchu, Ayar Awka et Ayar Manco (alias Manco Cápac) et, en plein, au monolithe mythique que représente le Machu Picchu, sites et cités incas localisés au Pérou. Mais c'est au pays de la pampa, dont est originaire Nadia Larcher que commence Último helecho. Avec, au tout début, une version opératique de l'instrumental ou vidala liturgique Lloran las ramas del viento (1955) popularisée par Héctor Roberto Chavero Aramburu, plus connu sous son nom d'artiste Atahualpa Yupanqui - qui se réfère au grand empereur inca Tupac Yupanqui. Vers la fin, François Chaignaud s'exercera à deux reprises au malambo, danse de gauchos proche des claquettes dans le canario intitulé Malambo de la sibilla et dans la Chacarera del Zorro.

François Chaignaud. Photo Nina Laisné
Nous avons apprécié le travail d'ethnomusicologie de Nadia Larcher mais avons été moins sensible aux qualités vocales de l'interprète qui mâchait un peu trop les paroles des chansons. Chaignaud, en revanche, nous a convaincu aussi bien à la danse, comme d'habitude, qu'au chant, avec un timbre juste et, qui plus est, agréable à entendre à chacune de ses mélopées. L'orchestre a baroquisé les dix-sept thèmes de la playlist. Les musiciens valent d'être nommés : Rémi Lécorché (Sacqueboute ténor, serpent et flûte), Nicolas Vazquez (Sacqueboute ténor), Cyril Bernhard (Sacqueboute ténor et basse), Jean-Baptiste Henry (Bandonéon), Daniel Zapico (Théorbe et sachaguitarra) et l'épatante percussionniste Vanesa Garcia Percussions (Bombo,Pandeiro, Cajón péruvient, graines).
Larcher et Chaignaud portaient perruques de chauves qui leur donnaient l'air d'anachorètes voués à leur art, à une mode précolombienne fantasmée, maquillés et parés de lignes et de teintes mordorées semblables à celles des costumes dessinés par Bakst pour Nijinski. Coiffures, maquillages, costumes et décors se fondant dans un style assez cohérent, comme dans le film expressionniste Von Morgens bis Mitternacht (1920 de Karlheinz Martin. Il convient de relever le prodigieux solo de Chaignaud dans une danse de bâton qu'on pourrait rapprocher de celle chorégraphiée en 1927 par Oskar Schlemmer. Et sans doute aussi du rituel inca du "bâton d'or" que Manco plantait dans la terre jusqu'à le faire disparaître (comme une dernière fougère). Plus loin, Chaignaud nous gratifiera d'une formidable série de pirouettes exécutées avec vivacité.
Un duo de danse de la chanteuse et du chorégraphe sur la mezzanine a été joliment mis en valeur par la lumière chaude d'Abigail Fowler. À force de descendre et de monter du premier au rez-de-chaussée, musiciens et danseurs ont fini par se lasser. Et nous avec. Le décor devenu un peu encombrant quoiqu'il ait amputé d'une colonne pour offrir plus de visibilité au groupe d'artistes évoluant à même le plancher des vaches - et des gauchos. Un passage, trop bref selon nous, a réveillé jusqu'à aveugler le public, produit par la réflexion lumineuse sur un écran descendu du fond de scène faisant office de cyclorama. Le groupe de la sorte transfiguré, allégé, désincarné, en ombres chinoises grâce au contrejour, a produit son plus bel effet.
Nicolas Villodre
Créé les 19 et 21 juillet 2025 au festival Impulstanz, à Vienne (Autriche), Último helecho a été depuis lors présenté à la Biennale de Danse de Lyon, au festival Musica à Strasbourg, et au Théâtre de la Ville à Paris, du 28 au 30 novembre. Prochaines représentations à Angers (14 janvier 2026), Liège (29 janvier), Reims (6 et 7 févier), Rennes (12 et 13 mars), Clermont-Ferrand (16 et 17 mars), Limoges (19 mars), La Roche-sur-Yon (24 mars), Poitiers (28 mars), Charleroi-Danse (3 et 4 avril) et Douai (9 avril)
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