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Ciao canicule (ce n'est qu'un au revoir)

Une personne se rafraîchit à la fontaine du Trocadéro, près de la Tour Eiffel, le 24 juin 2026. Photo Christophe Ena/AP En France et dans une grande partie de l’Europe, la “petite chienne” – canicula, la vague de chaleur – s’est mise à aboyer dès la mi‑juin, transformant le continent en four avant même le début officiel de l’été. Pendant que les climatologues répètent que ces épisodes sont le produit d’un dérèglement climatique bien identifié, l’Union européenne prépare la montée en puissance de centres de données et de “gigafabriques d’IA” dont la voracité énergétique repose toujours massivement sur les fossiles. Et, dans le Pacifique, un nouvel El Niño se met en place, promettant une nouvelle séquence de chaleur globale que le seul couplet de la “résilience climatique” ne suffira pas à adoucir. les humanités, ça n'est pas pareil. Chroniques, analyses, récits, "hors-pistes" : pour rester à l'affût : Ouf ! La petite chienne devrait regagner sa niche, et ainsi faire un peu baisser les températures. Dans les temps anciens, elle attendait la fin de l’été pour en sortir. Mais les temps changent. Aujourd’hui, il n’y a plus de saisons, et la petite chienne en perd son latin. Canicula, « petite chienne » en latin, était le surnom donné à Sirius, l’étoile la plus brillante de la constellation du Grand Chien. Dans l’Antiquité, on accusait cette étoile d’allumer le Soleil, quand son lever coïncidait avec celui de l’astre, entre fin juillet et fin août, au moment des plus fortes chaleurs. Les Romains parlaient des dies caniculares (« jours de la petite chienne ») pour désigner cette période de chaleur extrême. Puis, par glissement, les « jours de la canicule » ont quitté les tables des astronomes pour désigner nos vagues de chaleur, ces épisodes où les températures restent exceptionnellement élevées plusieurs jours et nuits de suite, au point d’en faire un phénomène climatique et sanitaire. Quand l’exception devient la saison En 2026, le calendrier céleste a perdu la main : en France – et dans toute l’Europe -, la « petite chienne » s’est mise à aboyer dès la mi‑juin, transformant presque tout le continent en four avant même que l’été ait officiellement commencé. Les vagues de chaleur ne sont plus des accidents de parcours : depuis les années 1980, elles se répètent plus souvent, durent plus longtemps et frappent plus fort, au point que les climatologues parlent désormais d’un allongement de la « saison chaude », qui déborde au printemps et mord sur l’automne. Météo‑France comme l’Organisation météorologique mondiale ont documenté ce glissement : les indicateurs montrent des températures moyennes en hausse sur l’ensemble des saisons, et une multiplication des épisodes où la nuit ne joue plus son rôle de répit. La canicule de juin 2026 s’inscrit dans cette trajectoire. Elle ne tombe pas sur un pays frais et reposé, mais sur un printemps déjà record, avec des sols asséchés, des nappes fragilisées et des infrastructures qui fonctionnent à flux tendu. Quand la chaleur arrive sur un territoire déjà en déficit d’eau, les effets se cumulent : risques accrus pour les personnes vulnérables, rendements agricoles menacés, tensions sur les réseaux électriques et sur la capacité des villes à rester vivables. Climatologues en colère, politiques en déni Tandis que les thermomètres tutoient les 40 °C et que les services d’urgence comptent les victimes, les climatologues disent leur lassitude et leur colère face au « déni de responsabilité » des responsables politiques. Valérie Masson‑Delmotte parle d’« impréparation » et de « bricolage » répétés à chaque vague de chaleur, Jean Jouzel rappelle trois décennies d’inaction et de renoncements, Christophe Cassou appelle à « politiser les canicules » au lieu de les traiter comme des parenthèses météo (Le Monde, 23 juin 2026). Torchage de gaz au Nigeria. Photo Banque mondiale À l’autre bout de la chaîne, loin des appartements où l’on hésite à installer la clim, il y a le feu qu’on allume pour rien. Le dernier rapport de la Banque mondiale sur le torchage de gaz montre que, pour la troisième année consécutive, les producteurs de pétrole et de gaz ont brûlé davantage de gaz associé : 167 milliards de mètres cubes en 2025, soit une hausse de 6% par rapport à l’année précédente, le niveau le plus élevé depuis 2019. C’est l’équivalent de la consommation annuelle de gaz de l’Afrique, ou de tous les volumes de gaz naturel liquéfié qui transitent par le golfe Persique, partis en fumée au‑dessus des champs pétroliers. Le feu qu’on allume pour rien Ce gaz, qu’on pourrait capter pour produire de l’électricité, alimenter des réseaux de chaleur ou des industries, est traité comme un rebut technique qu’on brûle pour ne pas avoir à le gérer. Les émissions qui en sortent – plus de 500 millions de tonnes de gaz à effet de serre chaque année, dont une part importante de méthane issu d’une combustion incomplète – viennent s’ajouter à celles des centrales, des voitures, des heures de climatisation, en contradiction flagrante avec les promesses de « zéro torchage de routine » d’ici 2030. Derrière les flammes qu’on voit la nuit sur les images satellites, il y a une politique implicite : dans l’économie fossile, il reste plus simple de brûler que de transformer, plus rentable de gaspiller que d’organiser l’accès équitable à une énergie utile. On sait depuis longtemps où se trouve le moteur du dérèglement : dans les fossiles que nous brûlons. Les travaux du GIEC comme les synthèses récentes des agences nationales rappellent que les combustibles fossiles – charbon, pétrole, gaz – restent de loin la première source d’émissions de gaz à effet de serre, responsables de l’essentiel du réchauffement global. En 2018, près de 90% des émissions mondiales de CO₂ provenaient de la combustion de ces énergies et des usages industriels associés, et en 2023, les fossiles représentent encore plus de 80% du bouquet énergétique mondial. Illustration : Flock Un “continent de l’IA” sous perfusion énergétique À ce tableau connu, l’IA apporte désormais son grain de sel. Un peu plus même qu’un simple grain de sel. Les grands modèles dits « d’IA générative » reposent sur des infrastructures lourdes de calcul : des grappes de processeurs graphiques, des réseaux à haute capacité, des centres de données gigantesques où l’on avale des corpus de texte, d’images, de sons, en les faisant tourner pendant des semaines. Il ne s’agit pas d’une petite couche immatérielle posée sur le monde, mais d’une industrie énergétique bien réelle, qui s’ajoute au reste. La consommation électrique des datacenters explose déjà sans attendre le plein déploiement de ces modèles. Selon les projections de l’Agence internationale de l’énergie, les centres de données pourraient consommer entre 650 et 1 050 TWh d’électricité en 2026, soit une hausse massive par rapport au début des années 2020. C’est l’équivalent de plusieurs fois la consommation annuelle d’un pays comme la France, concentrée dans des hangars de serveurs qui doivent rester à température stable en permanence, même au cœur des canicules. C’est dans ce contexte que la Commission européenne lance son « plan d’action pour un continent de l’IA ». Le texte affiche la couleur : l’UE veut devenir un « acteur mondial de premier plan » dans le domaine, en s’appuyant sur ses talents, ses industries et une série d’investissements massifs dans l’infrastructure. InvestAI doit mobiliser 200 milliards d’euros, jusqu’à cinq « gigafabriques d’IA » sont annoncées, de vastes installations dotées d’une puissance de calcul considérable et d’énormes centres de données pour entraîner des modèles à une échelle « sans précédent ». Site internet de l'Union européenne, capture d'écran, 27 juin 2026 Au cœur du dispositif, un objectif simple : tripler la capacité des centres de données de l’UE en cinq à sept ans, en donnant « la priorité aux centres de données durables ». Pour cela, la Commission promet un futur acte législatif sur le cloud et l’IA, des fabriques d’IA réparties sur le continent, des laboratoires de données, et toute une architecture de soutien réglementaire censée concilier performance numérique et transition écologique. Dans le même mouvement, l’Europe reconnaît le caractère « energy‑hungry » de ces infrastructures et met en place un encadrement spécifique. Dans le cadre de la directive sur l’efficacité énergétique (EED), les datacenters au‑delà d’un certain seuil de puissance doivent désormais déclarer leurs consommations, leurs taux d’efficacité, leurs usages d’eau pour le refroidissement et leurs valorisations de chaleur fatale. Un « package » sur l’efficacité énergétique des datacenters est annoncé, assorti de labels visant à montrer la part de renouvelables, la gestion de l’eau, la performance des systèmes de refroidissement. Le lobby des data centers veut ses fossiles On retrouve ici la double langue de la transition européenne : d’un côté, un environnement discursif très « vert » – codes de conduite volontaires, reporting détaillé, labels rassurants –, de l’autre, une dynamique réelle qui ne conteste jamais l’expansion de ces infrastructures, mais cherche à la rendre compatible avec le récit climatique. Il ne s’agit pas de limiter la taille ni le nombre des centres de données, mais de verdir leur fonctionnement, de les raccorder à des sources d’énergie réputées « propres », de réduire au mieux les pertes, sans toucher au volume global de calcul et de stockage. Lex Coors, président de l’association européenne des centres de données, lobby des datacenters Le lobby des datacenters, lui, prend très au sérieux cette course à l’IA. Mi‑juin, un think tank bruxellois publiait ainsi Europe 2031, une « expérience de pensée » où l’on explique que l’Union n’aurait d’autre choix que de se lancer pleinement dans la compétition mondiale, sous peine d’être rayée de la carte économique (ici). L’IA devient le nouvel horizon de survie : pour ne pas décrocher face aux États‑Unis et à la Chine, il faudrait accepter un modèle de développement numérique de même nature, avec une montée en puissance spectaculaire des centres de données. Dans ce décor, les propos de Lex Coors, président de l’association européenne des centres de données – et par ailleurs haut responsable chez Digital Realty, un des principaux opérateurs mondiaux de data centers –, résument la philosophie du secteur. La Commission veut tripler les capacités rendues disponibles par l’industrie d’ici 2032 ; lui explique que ce plan est irréalisable si l’Union se repose uniquement sur son énergie nucléaire ou renouvelable. Pour faire face à la « demande impressionnante » de ces usines de données, il appelle à « ouvrir la conversation » sur un recours explicite aux énergies fossiles, jugées plus rapides à mobiliser que les projets renouvelables ou nucléaires. Autrement dit, si l’Europe veut rester dans la course à l’IA, il faudrait accepter de se chauffer un peu plus au gaz et au charbon pour refroidir les serveurs. Pendant qu’on demande aux citoyens de la sobriété, de l’adaptation, du « bon geste » en période de canicule, les infrastructures numériques stratégiques bénéficient d’une très large indulgence. Les États se livrent à une course à l’attractivité pour accueillir les grands opérateurs – électricité bon marché, terrains disponibles, normes assouplies – alors même que leurs réseaux sont sous tension et que plusieurs réacteurs nucléaires doivent être arrêtés ou bridés en raison de la chaleur des fleuves. Dans un continent qui suffoque, la question n’est plus seulement de savoir combien d’énergie nous consommons, mais pour qui et pour quoi nous continuons à en produire, au risque d’alimenter des machines qui ont toujours la priorité sur les corps. A lire : "Les data centers, jusqu'à plus soif", publié le 18 novembre 2025 https://www.leshumanites-media.com/post/les-data-centers-jusqu-%C3%A0-plus-soif 750 millions de personnes restent privées d’accès à l’électricité Le besoin en énergie de ces data centers est d’autant plus hallucinant que, dans le même temps, à l’échelle planétaire, quelque 750 millions de personnes restent privées d’accès à l’électricité et aux services modernes d’énergie, selon la Banque mondiale (ici). La scène est donc double : d’un côté, des hangars de serveurs conçus pour ne jamais s’arrêter, climatisés en continu pour que l’IA, le cloud et le streaming puissent fonctionner sans heurts ; de l’autre, des villages entiers pour qui la nuit reste noire, des hôpitaux qui tournent au groupe électrogène, des écoles où le ventilateur relève encore du luxe. Depuis des années, les rapports accumulent les mêmes formules – « accès universel à l’énergie », « ne laisser personne de côté », « rattraper le retard des pays du Sud » – mais la géographie réelle de l’électricité continue de séparer ceux pour qui chaque kilowatt‑heure est une question de survie et ceux pour qui il n’est qu’un flux anonyme dans un bilan d’infrastructure. Les mégawatts qu’on injecte pour refroidir des racks de serveurs pendant une canicule pourraient, en théorie, alimenter des réseaux fragiles, des pompes à eau, des systèmes de refroidissement dans des pays où la chaleur tue plus sûrement qu’une panne de streaming. Tant qu’on considère comme non négociable le fonctionnement continu des usines de données – quitte à rouvrir la porte aux fossiles pour les alimenter – et comme négociable le confort thermique et la sécurité de centaines de millions de personnes, on ne fait pas de transition, on organise de fait une nouvelle répartition de la chaleur. Un garçon se couvre la tête d'une feuille de lotus pour se protéger du soleil au cœur du lac Dal, à la périphérie de Srinagar, au Cachemire sous contrôle indien, le 25 juin 2026. Photo Mukhtar Khan/AP En attendant El Niño Et tout cela ne se joue pas dans un décor neutre. Nous n’ajoutons pas des datacenters et des passoires thermiques à un climat stable, mais à une planète déjà en surchauffe, où chaque tonne supplémentaire de CO₂ vient grossir le flot des vagues de chaleur, des sécheresses et des pluies extrêmes. Dans le Pacifique, un nouvel épisode El Niño est en train de se mettre en place, comme si le système climatique lui‑même décidait de rajouter une couche de chaleur par‑dessus nos propres excès. Les eaux de surface du Pacifique équatorial se réchauffent anormalement, les courants se déplacent, et c’est toute la circulation atmosphérique qui s’en trouve reconfigurée. Les prévisions du centre américain Climate Prediction Center estiment qu’El Niño devrait persister et se renforcer jusqu’à l’hiver boréal 2026‑27, avec même une probabilité non négligeable d’épisode très fort. Les différents modèles climatiques convergent sur une « prédominance quasi mondiale de températures supérieures à la normale » dans les prochains mois. À chaque grande séquence El Niño, la température moyenne de la planète fait un bond supplémentaire : des années comme 1998, 2016 ou 2023 ont été propulsées en tête des classements, non seulement parce que nous avons accumulé des décennies d’émissions, mais parce qu’un Pacifique surchauffé amplifie cette tendance. Le phénomène ne « crée » pas le changement climatique, il le chevauche : sur un fond de +1,2 ou +1,3 °C de réchauffement global, El Niño agit comme une surcouche qui densifie les extrêmes, ajoute des records à des records, brouille encore davantage le rythme des saisons. Anomalie, vue par satellite, de la température de la surface de la mer et de la couverture nuageuse durant l’épisode El Niño 1997-1998, le plus intense du siècle dernier. R.Houser/ Washington University La géographie de ses effets est connue, même si elle varie d’un épisode à l’autre. L’Amérique du Sud pacifique – Pérou, Équateur, nord du Chili – voit souvent ses pluies dérailler, avec des risques d’inondations et de glissements de terrain, tandis que d’autres régions, comme l’Amazonie ou certaines zones d’Afrique australe, basculent vers la sécheresse, les incendies et les pertes agricoles. En Asie du Sud‑Est ou dans le bassin indo‑pacifique, les régimes de mousson se perturbent, ce qui affecte directement les récoltes, l’accès à l’eau et, in fine, la sécurité alimentaire de centaines de millions de personnes. Catastrophes “naturelles” et danse endiablée En Europe, les effets sont plus indirects, mais ils existent : un El Niño puissant tend à favoriser des années globalement plus chaudes, à influer sur les trajectoires des tempêtes, à participer à cette impression de saisons « étirées » où l’été ne finit plus, où les hivers deviennent plus doux et plus humides, où les épisodes de chaleur précoce se répètent. Mais hélas, lorsque nous parviendront les images « spectaculaires » des prochains ravages provoqués par El Niño, il y a fort à parier que les grands médias continueront de parler de catastrophes « naturelles », survenant comme par fatalité dans des régions « exotiques » vouées, par quelque malédiction divine, à la pauvreté et au mauvais sort. Sans voir que les mêmes ressorts alimentent la « petite chienne » et « l’enfant » – canicula et El Niño –, deux figures d’une danse endiablée entre fossiles, data centers et inégalités, que le seul couplet de la "résilience climatique" ne suffira pas à apaiser. Jean-Marc Adolphe Nous avons fait le choix d'un site entièrement gratuit,sans publicité, qui ne dépend que du soutien de nos lecteurs.

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