13 février. Avec Vladyslav Heraskevych, un casque pour mémoire
- Jean-Marc Adolphe

- il y a 3 heures
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Vladyslav Heraskevych aux Jeux olympiques d’hiver de 2026. Photo Steve Moore / AP
On vit une époque formidable : aux Nations-Unies, l'Iran a été élu à la vice-présidence de la Commission du développement social. Et à Cortina d'Ampezzo, le skeletoniste Vladyslav Heraskevych a été disqualifié pour avoir porté un casque, réalisé par l'artiste Iryna Prots, qui rend hommage aux athlètes ukrainiens tués par les bombes de Poutine (et les drones livrés par l'Iran). Une sacrée mascarade, mais pas comme celle que voulait Henri Salvador...

L'IMAGE DU JOUR
En tête de publication. L’Ukrainien Vladyslav Heraskevych brandit son casque lors d’une conférence de presse à l’issue d’une séance d’entraînement de skeleton aux Jeux olympiques d’hiver de 2026, à Cortina d’Ampezzo, en Italie, le 10 février 2026. Photo Steve Moore / AP
Perdre une compétition plutôt que son honneur. Vladyslav Heraskevych a levé son casque comme on brandit un portrait collectif. Sur la coque bleue et jaune, les visages des athlètes ukrainiens tués par la guerre : haltérophiles, hockeyeurs, patineurs, entraîneurs, parfois des amis d’enfance. En 2022, à Pékin, le même skeletoniste avait déjà montré à la caméra un petit carton “No war in Ukraine”, geste de paix jugé alors compatible avec la Charte olympique. Quatre ans plus tard, son “helmet of memory” est interdit au nom de l’article 50.2 qui bannit toute “propagande” politique des sites olympiques, et l’athlète est purement et simplement disqualifié.
Vladyslav Heraskevych insiste : son casque n’est ni un slogan ni une provocation, mais un mémorial portatif, une façon de faire entrer les morts sur la piste de glace, de rappeler que la guerre se poursuit pendant que l’on s’élance pour quelques centièmes. À Cortina d’Ampezzo, d’autres Ukrainiens lui emboîtent le pas : l’équipe de luge qui s’agenouille en brandissant ses casques, le skieur Dmytro Shepiuk montrant son gant où l’on peut lire “Ukr heroes with us”. “Le courage vaut plus que n’importe quelle médaille”, dira le président Zelensky, transformant ce geste d’insoumission solitaire en emblème national. Reste cette image : un sportif exclu des Jeux, mais qui fait de son équipement un petit monument funéraire, sommaire et fragile, opposé au récit lisse d’un olympisme qui voudrait que, malgré les bombes, “the show must go on”.

Ce casque, enfin, a une histoire. Il a été conçu et réalisé par une artiste ukrainienne de 52 ans, Iryna Prots. Elle a minutieusement peint sur le casque de Heraskevych les portraits de plus de 20 athlètes et entraîneurs ukrainiens tués depuis le lancement de l'invasion à grande échelle de la Russie en 2022. Peindre ce casque a représenté, pour elle, a marqué une rupture avec son travail habituel : des paysages toscans régulièrement exposés dans une petite galerie de la ville italienne de Montepulciano. Elle se rend en Italie plusieurs fois par an et ces visites ont renforcé sa conviction que de nombreux Européens restent mal informés sur les réalités de la guerre en Ukraine : « Je comprends que lorsqu'une guerre se déroule loin, les gens s'y habituent. Ils ont leur propre vie. Mais nous nous battons chaque jour. Nous nous battons pour survivre. »
« Aujourd'hui », poursuit Iryna Prots, « j'ai du mal à comprendre comment on peut faire la fête, chanter des hymnes, danser et chanter, alors que nous vivons sous les sirènes d'alerte aérienne et les bombes ». Malgré les attaques aériennes russes incessantes sur Kyiv, où elle vit, Iryna Prots continue « à peindre la beauté et la nature. C'est une forme de résistance de mon âme — croire que la paix reviendra et que les oiseaux chanteront à nouveau dans les champs, et non les sirènes. »
LA CITATION DU JOUR

Une rupture d’anévrisme l‘a emporté à 90 ans, il y a tout juste 18 ans, le 13 février 2008. Avec Sacha Distel, il est l’un des deux seuls artistes français de variété à figurer dans le Dictionnaire du Jazz (signé Philippe Carles, André Clergeat et Jean-Louis Comolli). Né à Cayenne, rue de la Liberté, le 18 juillet 1917, Henri Salvador débarque avec papa-maman (originaires de Guadeloupe ; sa mère est fille d’une Amérindienne caraïbe) au Havre, le 16 août 1929, à bord d’un paquebot nommé Pérou. Il a alors 12 ans.
L’école, c’est pas son fort. Après avoir obtenu (de justesse) le certificat d’études, il déserte les études à 15 ans. Mais il apprend trompette et violon, batterie et guitare. Une tante par alliance, Léona Gabriel-Soïme, alias Mademoiselle Estrella, chanteuse martiniquaise de biguine, se produit déjà dans des cabarets parisiens ; et cerise sur le gâteau, un cousin lui fait entendre des disques de Louis Armstrong et Duke Ellington. Adolescent, fuyant les petits boulots, il préfère faire le pitre devant les terrasses des cafés parisiens. Là, il a un certain succès. Il cultivera à loisir cette image de "pitre", avec toute une série de chansons fantaisistes. Mais renoue avec le jazz vers la fin de sa vie, en enregistrant à New York en 1994 l'album "Monsieur Henri". Ce fut un bide total, artistique et commercial. Les clichés, ça colle à la peau.
LES INFOS DU JOUR

Juste pour info, lors des élections au Bangladesh, dont on parlait hier, la poussée annoncée des islamistes du Jamaat‑e‑Islami s’est finalement muée en revers politique. Le parti, qui rêvait de détrôner les nationalistes, se retrouve relégué loin derrière la Bangladesh Nationalist Party (BNP), autour de 70 sièges seulement contre plus de 210 pour la coalition conduite par Tarique Rahman (photo ci-contre), soit une majorité des deux tiers au Parlement. Malgré une campagne de terrain très structurée et un climat post‑insurrectionnel qui lui semblait favorable, le Jamaat doit reconnaître sa défaite et promet désormais une « politique positive », renonçant à l’obstruction systématique.
La figure du moment est donc Tarique Rahman, 58 ans, héritier d’une dynastie politique et nouveau visage du pouvoir à Dhaka. Fils de l’ancien président Ziaur Rahman et de l’ex‑première ministre Khaleda Zia, il a gravi les échelons du BNP depuis les années 1990, devenant vice‑président puis président par intérim du parti. Longtemps exilé à Londres après 2008, il a continué à piloter la stratégie de l’opposition avant de revenir au pays en 2025, porté par la mobilisation contre l’autocratie de Sheikh Hasina. Charismatique, volontiers populiste, il promet aujourd’hui de tourner la page des années de répression et de corruption, en s’appuyant sur un mandat électoral aussi massif que fragile.

Ce n'est pas une blague : l’Iran, représenté par le mystérieux Abbas Tajik (photo ci-contre ; le régime des mollahs ne communique aucun détail le concernant), a été élu à la vice‑présidence de la Commission du développement social de l’ONU, Hillel Neuer (UN Watch) dénonce une « farce » pour un organe censé promouvoir démocratie, égalité femmes‑hommes et non‑violence, tandis que des militants iraniens parlent de « gifle » pour les femmes qui risquent prison ou mort pour un simple voile mal porté.
Comment une telle « élection » est-elle possible ? La Commission du développement social compte 46 États membres élus pour quatre ans, qui se répartissent ensuite entre eux les postes du bureau (présidence, vice‑présidences, rapporteur). Ces fonctions sont en principe attribuées par « acclamation », c’est‑à‑dire sans vote formel tant qu’aucun État ne s’y oppose explicitement en séance. Dans ce cas, aucun pays occidental n’a demandé de vote ni présenté de candidature alternative, laissant passer la proposition du groupe régional qui incluait l’Iran. Par calcul diplomatique ou crainte de conflits ouverts dans d’autres dossiers, les États qui dénoncent la répression iranienne ont donc accepté tacitement la nomination, ouvrant la voie à ce que les ONG qualifient de « silence » et de « complicité ».
Et ce n’est pas tout : la seconde vice-présidence de cette Commission du développement social a été attribuée à l’azerbaïdjanais Shahriyar Hajiyev, là aussi adoptée par acclamation, sans vote ni débat public sur ses mérites ou sur la situation des droits humains dans un pays où l’on compte des arrestations massives de journalistes, de défenseur·ses des droits humains et d’opposant·es, avec des cas de torture et mauvais traitements systématiques en détention, dénoncés notamment par le Comité pour la prévention de la torture du Conseil de l’Europe…
AUX ENTOURNURES
Pendant ce temps, les lucioles n'ont pas le vent en poupe. D'avoir exposé la situation des humanités (ICI) n'a guère suscité soutien ou engouement. C'est même tout le contraire... Là il nous fallait a minima 30 nouveaux abonnés annuels pour pouvoir commencer à salarier une première journaliste-assistante d'édition (ce qui pourrait encore nous rendre éligible à certaines aides publiques) ; nous avons perdu, ces 15 derniers jours, 36 abonnés ou donateurs (1).
Et faute de viser mieux, cela commence déjà à coincer aux entournures. A ce stade, le troisième volet de l'enquête sur les déportations d'enfants ukrainiens (prévu avec notre prochain autre journal du dimanche) n'est pas garanti. Il manque quelques outils, donc quelques moyens. Mais sur un mail envoyé à 853 contacts (non abonnés) invitant à soutenir cette enquête à hauteur de 25 € (soit 8,50 € après déduction fiscale), il n'y a eu... aucun retour.
(1). Très précisément : 2 nouveaux soutiens, 21 renouvellements de don ou abonnement, mais 57 non-renouvellements à ce jour.










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