12 février. En Russie, les enfants ne jouent plus aux soldats. Ils sont les soldats.
- Jean-Marc Adolphe
- il y a 2 heures
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Dacca, Bangladesh, le 5 août 2024. Photo Fatima Tuj Johora / AP
Pour l'éphéméride du jour, pendant que 122 millions Bangladais votent pour choisir leur destin, Anna Pavlova nous a fait la grâce de ressusciter sa Libellule, et Charles Darwin commente une chronique des humanités ! En Russie, Poutine se fiche comme d'une guigne de la Journée internationale contre l’utilisation d’enfants soldats : la région occupée de Louhansk est en train de devenir la plaque tournante d'un nouveau "trafic d'enfants", versus futurs soldats. Et l'offensive russe ne s'arrête pas en Ukraine : les services du Kremlin recrutent en ligne des adolescents pour mener contre l'Europe une "guerre hybride", en s'inspirant des méthodes de Daech.
Soutenir les humanités, est-ce un luxe ? Pourquoi devons-nous recueillir davantage de souscriptions pour espérer encore bénéficier de l'aide (publique) au pluralisme ? Qui sommes-nous, et où allons-nous ? Lire ICI
L'IMAGE DU JOUR
En tête de publication. Photo d'archive. Le 5 août 2024 à Dacca, capitale du Bangladesh, des manifestants célèbrent leur joie devant un portrait vandalisé de la Première ministre Sheikh Hasina après l’annonce de sa démission. Photo Fatima Tuj Johora / AP.
Dacca, Bangladesh (correspondance) - Ce matin dès 7 h 30 (heure locale ; 2 h 20 en France), les bureaux de vote attendent au Bangladesh plus de 122 millions d'électeurs. Ces élections législatives, doublées d'une référendum constitutionnel (la « Charte de juillet », qui doit limiter les pouvoirs du Premier ministre, renforcer l’indépendance de la justice et transformer le système politique), marquent un moment charnière. Il s'agit en effet du premier scrutin après les manifestations dirigées par des jeunes qui ont renversé en 2024 le gouvernement de l'ancienne Première ministre Sheikh Hasina (qui s'est exilée en Inde) et introduit le Bangladesh dans une administration intérimaire dirigée par le prix Nobel Muhammad Yunus. sL’enjeu immédiat est de savoir si le pays sort réellement d’un cycle d’autoritarisme électoral pour entrer dans une phase de compétition pluraliste, ou s’il bascule dans une nouvelle polarisation, cette fois entre le BNP et un bloc islamiste renforcé.
Le scrutin, sans la Ligue Awami bannie et sa cheffe Sheikh Hasina, se joue surtout entre le Bangladesh Nationalist Party (BNP) de Tarique Rahman (conservateur sur le plan religieux mais non théocratique, qui mêle nationalisme territorial, et défense d’une société de justice et promotion d’une économie de marché) et une alliance emmenée par le Jamaat‑e‑Islami (qui défend une vision islamiste de la société, longtemps orientée vers l’instauration d’un État régi par la charia), sur fond de forte mobilisation de primo‑votants et d’incertitude sur la participation.
Depuis l’indépendance en 1971, la vie politique bangladaise est dominée par la rivalité entre l’Awami League, héritière de Sheikh Mujibur Rahman, et le BNP, ponctuée de nombreux coups d’État militaires et d’interventions de l’armée, notamment en 1975 et 2007. Après une parenthèse de régime militaire (général Ershad) dans les années 1980, le pays revient au multipartisme mais alterne violences électorales, gouvernements de transition sous tutelle militaire et scrutins contestés.
Au pouvoir presque sans discontinuer depuis 2009, Sheikh Hasina avait été accusée de dérive autoritaire, de trucage des élections de 2014, 2018 et 2024 et de répression massive de l’opposition, jusqu’à l’insurrection étudiante et populaire de l’été 2024 qui a provoqué des centaines de morts et son renversement. Le gouvernement intérimaire conduit par le prix Nobel Muhammad Yunus promet alors de « refonder » la démocratie, dissout l’Awami League et organise ce double scrutin présenté comme un tournant historique, mais critiqué par le BNP et le Jamaat qui contestent la simultanéité élection/référendum et dénoncent une transition pilotée d’en haut.
LA CITATION DU JOUR

« Quelle grande et belle conscience qui s’en va », écrivait en hommage Edgar Morin à l'annonce de son décès, le 12 février 2022. Juriste humaniste et figure majeure de la pensée juridique contemporaine, Mireille Delmas-Marty a œuvré toute sa vie à mettre le droit au service de l’humanité. Agrégée de droit privé et sciences criminelles en 1970 après une thèse consacrée au droit pénal des affaires, elle entame une carrière universitaire qui la conduit de Lille à Paris I Panthéon-Sorbonne, où elle fonde un centre de recherche d’envergure en droit comparé. Professeure au Collège de France de 2002 à 2011, titulaire de la chaire « Études juridiques comparatives et internationalisation du droit », elle explore les transformations du droit à l’ère de la mondialisation, articulant droit pénal, droits fondamentaux et construction européenne.
Membre de nombreuses commissions législatives, coordinatrice du projet Corpus Juris sur la protection des intérêts financiers de l’Union européenne, elle anticipe la création d’un parquet européen et défend l’idée d’une « souveraineté solidaire » au-delà des frontières étatiques. Élue à l’Académie des sciences morales et politiques en 2007, elle contribue puissamment à la réflexion sur un « droit commun » mondial, attentif aux interdépendances humaines, sociales et écologiques. Son œuvre, marquée par des titres devenus classiques comme Le flou du droit, Pour un droit commun ou Les forces imaginantes du droit, interroge les dérives sécuritaires et la déshumanisation du droit, tout en ouvrant des voies nouvelles – jusqu’au crime d’écocide – pour penser une communauté de valeurs à l’échelle de la planète.
A retrouver sur les humanités : "Zemmour l'a tuer. Hommage à Mireille Delmas-Marty", publié le 13 février 2022 (ICI) ; "Mireille Delmas-Marty, la boussole des possibles", publié le 14 mars 2022 (ICI), et "Une boussole, des nuages et Mireille Delmas-Marty", publié le 11 février 2023 (ICI).

ÉPHÉMÉRIDE
La renouée des oiseaux. Dans l’ancien calendrier républicain, le 24 pluviôse correspondait le plus souvent au 12 février et était dédié à la « traînasse », nom populaire de la renouée des oiseaux, petite plante rampante des chemins et des terrains vagues. Plutôt considérée comme une mauvaise herbe, elle n’en jouait pas moins un rôle dans les médecines populaires, notamment pour ses vertus astringentes et hémostatiques. Comme beaucoup de plantes du calendrier républicain, elle rappelle l’ancrage rural et naturaliste de cette tentative de refonder le rapport au temps après la Révolution, en substituant au calendrier chrétien un cycle directement indexé sur la terre, les saisons, les travaux agricoles et les espèces végétales les plus familières des campagnes.
Anna Pavolva. En russe, «renouée des oiseaux » se dit « горец птичий » (prononcer : "goretz ptitchi"), et Anna Palvova, qui a, d'une certaine manière, renoué avec les oiseaux, en tout cas avec les libellules (voir vidéo ci-dessous), se dit : А́нна Па́вловна Па́влова.
Née à Saint-Pétersbourg il y a tout juste 145 ans, le 12 février 1881, Anna Pavlova fut l’archétype de la ballerine russe, frêle silhouette dont la fragilité semblait défier la pesanteur. Formée à l’École impériale de ballet, entrée en 1899 au Mariinsky, elle gravira tous les grades jusqu’au rang de prima ballerina, marquant les mémoires dans Giselle ou La Fille du pharaon. Mais c’est La Mort du cygne, courte pièce créée pour elle en 1905, qui la transforme en icône : un solo où son corps, tout de souplesse et de lignes brisées, devient l’allégorie même de la grâce blessée.
Michel Fokine a créé La Mort du cygne à partir du Cygne extrait du Carnaval des animaux de Saint-Saëns, à la demande de la danseuse. Dans ses souvenirs, Fokine reconnaît que la visite qu’Isadora Duncan lui avait rendue quelques mois plus tôt l’avait profondément marqué et avait nourri sa conception de ce solo – notamment l’idée d’un corps qui respire, se plie et se déploie avec une continuité presque musicale, loin de la seule virtuosité académique.
Très tôt, Pavlova choisit de quitter le confort des scènes impériales pour fonder sa propre compagnie et porter le ballet aux quatre coins du monde, de l’Amérique à l’Asie, de Londres à l’Australie. Infatigable voyageuse, elle danse dans des théâtres prestigieux comme dans des salles improvisées, convaincue que la beauté classique peut toucher tous les publics. En 1931, alors qu'elle est en tournée aux Pays-Bas, elle contracte une pneumonie qui évolue en pleurésie. Alors qu’on lui proposait de renoncer à danser pour vivre, elle aurait murmuré : « Mais alors, quelle serait ma vie ? ». Durant son agonie, elle aurait demandé qu'on lui prépare son costume de cygne. Elle meurt à l'hôtel des Indes à La Haye le 23 janvier 1931. Le soir de sa mort, à Saint-Pétersbourg, les violons de l'orchestre jouent la musique de La Mort du cygne devant une scène vide, seulement éclairée par un projecteur.
Les accords de Minsk. Signés il y a 11 ans, le 12 février 2015, à l’issue d’un marathon diplomatique à Minsk, les accords dits « Minsk II » devaient enrayer la guerre du Donbass ouverte depuis 2014 entre l’Ukraine et les forces séparatistes soutenues par la Russie. Le texte prévoit un cessez-le-feu supervisé par l’OSCE, le retrait des armes lourdes, l’échange de prisonniers, ainsi qu’une réforme constitutionnelle ukrainienne accordant un statut spécial aux territoires séparatistes de Donetsk et Louhansk, en contrepartie du rétablissement progressif du contrôle de Kiev sur la frontière.
Onze ans plus tard, Minsk II apparaît surtout comme un armistice bancal, jamais pleinement appliqué, qui a gelé le conflit sans le résoudre. Les violations du cessez-le-feu ont été constantes, la plupart des dispositions politiques sont restées lettre morte, et l’accord n’a pas empêché l’invasion russe à grande échelle de février 2022. Pour une partie des analystes, Minsk II a toutefois eu deux effets majeurs : réduire temporairement l’intensité des combats et inscrire, au moins en principe, le retour du Donbass dans le cadre de la souveraineté ukrainienne ; mais il a aussi entériné une ambiguïté fondamentale, en ne désignant jamais clairement la Russie comme belligérant, laissant à Moscou un puissant levier politique sur Kiev.
La Journée internationale de la main rouge
Ce 12 février est, depuis 2022, Journée internationale contre l’utilisation d’enfants soldats, dite aussi Journée internationale de la main rouge. Elle porte ce double nom à cause du symbole choisi par la campagne internationale lancée en 2002 : une main rouge, brandie ou imprimée, pour dire « stop » à l’enrôlement d’enfants. Des ONG et mouvements de défense des droits de l’enfant ont alors décidé d’associer, chaque 12 février, des actions publiques à l’entrée en vigueur du Protocole facultatif à la Convention relative aux droits de l’enfant sur l’implication d’enfants dans les conflits armés. Ils ont demandé à des enfants et des adultes de peindre leur main en rouge et de laisser l’empreinte sur des banderoles, pétitions, murs symboliques, destinés à être remis aux responsables politiques. Ce geste simple concentre plusieurs significations : main ensanglantée des crimes de guerre, main de l’enfant qu’on arrache à la vie civile, mais aussi main levée pour dire non.
En Russie, cette Journée internationale ne fait bien évidemment l'objet d'aucune mise en scène politique ou citoyenne, puisque la militarisation des plus jeunes, Poutine la défend bec et ongles.
A lire notamment sur les humanités :
"Aux armes, enfants déportés !" (14 février 2023) , qui analyse les camps de « rééducation » où des enfants ukrainiens déportés en Russie subissent un embrigadement patriotique et militaire, dans l’esprit de la Yunarmiya, présentée comme de véritables « jeunesses poutiniennes » recrutant dès 8 ans. (ICI)
"Enfants d’Ukraine, victimes du fascisme poutinien" (27 avril 2023) revient sur la création d’unités Yunarmiya dans presque toutes les écoles de Crimée, évoquant au moins 10.000 enfants enrôlés dans ce mouvement de jeunesse militarisé. (ICI)
D'autres articles, sur les déportations d'enfants ukrainiens en Russie, documentent le passage par des camps où l’endoctrinement militaro-patriotique prépare ces enfants à devenir une future réserve de mobilisation pour l’armée russe.

« La Russie est en train de construire activement un réseau d'institutions visant à militariser les enfants ukrainiens dans les territoires temporairement occupés », vient d'écrire le site euneighbourseast.eu (programme régional de communication de l’UE dédié aux pays du Partenariat oriental). « La notion de "militarisation" n’existe pas comme un terme défini dans les traités juridiques internationaux, mais depuis 11 ans, elle est un phénomène bien réel sous occupation. Les mouvements militarisés tels que "Yunarmiya" et "Mouvement des premiers" sont déjà bien connus. Mais au-delà de ceux-ci, les enfants ukrainiens sont formés pour devenir des soldats russes, même dans les établissements d’enseignement ordinaires – par exemple, dans les écoles de cadets ».
L’article décrit notamment l’endoctrinement militariste d’enfants et d’adolescents dans la région occupée de Louhansk, où écoles et camps patriotiques forment des mineurs à servir l’armée russe. Cours d’“histoire” réécrite, propagande anti-ukrainienne, maniement des armes et des drones visent à en faire des combattants déjà “prêts” contre l’Ukraine, en violation du droit international et des droits de l’enfant. Selon Kateryna Rashevska, avocate au Centre régional pour les droits de l’homme, la création active de corps de cadets dans la région occupée de Louhansk a commencé en 2015. Aujourd’hui, trois corps de cadets cosaques opèrent dans la région de Louhansk – à Alchevsk, Lougansk et Starobilsk. « J’ai observé une tendance très alarmante », souligne en outre cette avocate : « la région de Louhansk est en train de devenir une sorte de plaque tournante pour attirer les enfants des territoires nouvellement occupés. Par exemple, les représentants des classes de cadets se rendent souvent dans la région de Kherson et font campagne pour que les enfants déménagent d’abord dans la région occupée de Louhansk, puis dans la Fédération de Russie »... (Lire ICI, en anglais).

"Guerre hybride" et recrutement en ligne
L'offensive russe ne s'arrête pas à l'Ukraine. L'excellent média italien valigiablu raconte comment la Russie recrute des jeunes en ligne pour mener une guerre hybride. Les missions confiées à ces "agents jetables" commencent souvent par de simples actions de propagande, avant de "monter en gamme" : collecte de données sensibles, voire sabotages.
« Il n'est pas facile de relier les "agents jetables" aux sommets de l'appareil sécuritaire de l'État russe », écrit valigiablu. « Les instructions sont transmises par plusieurs niveaux d'intermédiaires, souvent des figures de la diaspora russe ou du milieu criminel. Un responsable des services de renseignement européens estime qu'il existe en moyenne au moins trois niveaux de séparation entre les "agents jetables" et ceux que l'on appelle les "cadres", c'est-à-dire les agents qui travaillent au sein d'une unité officielle des services russes. Ce système est comparable aux tactiques utilisées par Daech ».
L’INÉDIT DU JOUR : Charles Darwin commente les humanités !

Depuis Down House, la maison où il a vécu et travaillé pendant près de quarante ans, dans le Kent (le cachet de la poste faisant foi), Charles Darwin, né il y a 217 ans, le 12 février 1809, a bien voulu nous adresser un commentaire à la lecture de la dernière chronique d'Isabelle Françaix (publiée ici-même le 30 janvier) :
« Dans ce récit de brume bretonne, je reconnais d’abord ce que j’ai tenté de dire dans mes carnets des Galápagos : l’immense sérieux d’une vie minuscule. Bigor, ce bigorneau qu’il faut ramener à la mer, condense cette intuition : aucune espèce, aucun individu, n’est négligeable, car tous participent à la grande trame des relations dont dépend notre propre survie. Les deux petites filles ne sauvent pas seulement un mollusque, elles éprouvent, à l’échelle d’un seau de plage, ce que j’appelais l’"enchevêtrement" de la vie.
Je suis frappé aussi par cette "buée " qui efface les contours du monde : elle ressemble aux brumes de l’ignorance que la science ne dissipe jamais complètement, mais qu’elle travaille, patiemment, par hypothèses et observations. Que la physique quantique vienne aujourd’hui nous rappeler que « le monde vu de l’extérieur n’existe pas » ne me surprendrait guère : déjà, en étudiant les pinsons et les orchidées, je voyais combien chaque forme de vie n’existe qu’en relation, prise dans un réseau de dépendances réciproques.
Si j’avais dû commenter cette scène, j’aurais écrit qu’elle raconte, à hauteur d’enfant, ce que mon siècle n’a fait qu’entrevoir : la morale ne se déduit pas de dogmes abstraits, mais de cette expérience intime de la parenté entre les êtres. Dans la brume, quand disparaissent les repères sociaux, il reste un geste : restituer un animal à son milieu, reconnaître en lui un cousin très lointain, mais un cousin tout de même. C’est peu, dira-t-on. C’est, pour moi, l’une des manières les plus justes d’habiter cette "buée de buées" qu’est la vie. »
pour copie conforme, Tzotzil Trema
Prochaine chronique Flagrant délire, "Lettre à Emil", à paraître sur les humanités ce vendredi 13 février 2026
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