11 février. Il y a de quoi se soulever
- La rédaction
- il y a 2 heures
- 14 min de lecture

Soulèvements, film de Thomas Lacoste. Photo Sister Productions
D'après ce que l'on croit savoir, Jeffrey Epstein ne participe pas aux Jeux Olympiques de Milan-Cortina, où Donald Trump pourrait récolter la médaille d'or du hors-pistes. Une chose est sûre : en ce jour de Soulèvements (au cinéma), l'Assemblée (nationale) a Duplomb dans l'aile (droite). Et pendant que l'Amérique latine invente une alternative à ChatGPT, on devrait célébrer, ce 11 février, les femmes et des filles de science. Parmi ces invsibles des labos : l'Ougandaise Joyce Nakatumba‑Nabende et la Cubaine María Guadalupe Guzmán.
Soutenir les humanités, est-ce un luxe ? Pourquoi devons-nous recueillir davantage de souscriptions pour espérer encore bénéficier de l'aide (publique) au pluralisme ? Qui sommes-nous, et où allons-nous ? Lire ICI.
L'IMAGE DU JOUR
En tête de publication : Soulèvements, film de Thomas Lacoste, sort en salles ce mercredi 11 février. Lors de sa présentation aux États généraux du film documentaire de Lussas en août 2025, Le Monde y voyait « un film d’amour, une déclaration à tout ce que la nature compte de précieux », donnant à voir la diversité des militants et leur implication dans les luttes locale.
Portrait choral d’un mouvement désormais incontournable des luttes écologistes, ce film de Thomas Lacoste donne voix à seize femmes et hommes engagés dans les Soulèvements de la Terre. À travers ces visages et leurs récits, le film dévoile le contrechamp des mobilisations contre des aménagements qui menacent le vivant – chantier de l’A69, méga-bassines de Sainte-Soline, tronçon de téléphérique sur un glacier – en suivant celles et ceux qui organisent logistique, entraide et vie collective en dehors des temps d’action. Les images d’archives restituent la joie militante, la créativité des cortèges et la force des affrontements, tandis que les entretiens, installés dans la durée, laissent émerger une parole brute, sensible, travaillée par les doutes comme par la détermination. En s’écartant du lexique purement militant, Thomas Lacoste met en avant d’autres ressorts du mouvement : l’amour des territoires, les réseaux de subsistance, la transmission des savoir-faire paysans, la puissance du lien intergénérationnel qui réunit paysans, jeunes urbains, habitants des zones rurales et collectifs locaux. Il montre ainsi comment les Soulèvements de la Terre articulent habiter et résister, faire tenir ensemble vie quotidienne et conflictualité politique, dans une même exigence : vivre et lutter.
Un podcast. Invitée de l’émission « La Terre au carré » sur France Inter, le 9 février dernier, l’historienne Ludivine Bantigny insistait sur la manière dont le film restitue l’imbrication des luttes – écologiques, sociales, paysannes, féministes – au sein des Soulèvements de la Terre. Elle salue une œuvre qui donne à voir « l’intelligence et la beauté politique » de ce mouvement, en montrant comment la défense du vivant s’arrime aux combats pour la justice sociale et la démocratie. Podcast à écouter ICI.
Le réalisateur. Né en 1972 à Bordeaux, Thomas Lacoste est un cinéaste, éditeur et essayiste dont le travail accompagne depuis trois décennies les luttes politiques et sociales. Fondateur de la revue internationale de pensée critique Le Passant Ordinaire, puis du réseau La Bande Passante, il développe un cinéma de paroles et de fronts, souvent qualifié de « ciné-frontières ». On lui doit notamment Universités, le grand soir, Rétention de sûreté – Une peine infinie, Les mauvais jours finiront, Notre monde ou L’Hypothèse démocratique – Une histoire basque, qui interrogent l’université, la justice, la sécurité, la sortie du conflit basque. Avec Soulèvements, il prolonge ce geste en se mettant au service des voix militantes, préférant la précision politique et la durée de l’écoute à l’esthétisation des affrontements.

Le sénateur Duplomb, promoteur du cancer
Alors que 2,1 millions de Français ont manifesté en 2025 leur opposition à la loi Duplomb prévoyant notamment la réintroduction de plusieurs pesticides interdits, l’Assemblée nationale organise, ce mercredi, un débat non contraignant mais très attendu, initialement prévu l'automne dernier. Le 7 août 2025, le Conseil constitutionnel avait censuré la réintroduction des néonicotinoïdes au nom du droit à vivre dans un environnement sain, jugeant la disposition insuffisamment encadrée. Mais le sénateur Les Républicains de Haute-Loire Laurent Duplomb n’en démord pas : le 30 janvier, il a déposé une nouvelle proposition de loi visant le retour de deux insecticides, l’acétamipride et le flupyradifurone. Ce qui revient à faire de ce bachi-bouzouk (par ailleurs dopé aux subventions publiques qu’il dénonce, lire ci-dessous) un ardent promoteur du cancer.
Une enquête. Au Sénat, Laurent Duplomb a récemment dénoncé les subventions touchées par France Nature Environnement et Générations futures. Les subventions publiques, il n’a rien contre, à conditions qu’elles lui reviennent. Une enquête de Thibaut Schepman pour le média indépendant Bon Pote, qui vient d’être mise en ligne (ICI) démonte le récit d’un Laurent Duplomb « agriculteur moyen » en montrant qu’il fait partie du 1% des fermes les plus subventionnées de France : plus d’un million d’euros d’aides publiques depuis 2020, dont 209 000 euros pour la seule campagne 2022/2023, puis plus de 450 000 euros engagés sur 2025/2026, en pleine séquence de la « loi Duplomb ». Ces subventions, issues de la PAC et de la région Auvergne-Rhône-Alpes, financent notamment agrandissements d’étables, robot de traite, méthaniseur, panneaux photovoltaïques et extension de bassine, faisant de sa ferme un véritable modèle industriel de 180 hectares et 130 vaches laitières, à rebours de la majorité des exploitations locales. L’article souligne la contradiction entre le discours du sénateur, qui vilipende « les aides » et les petits agriculteurs « vivant des subventions », et la réalité d’un système où sa propre exploitation prospère grâce à des flux massifs d’argent public, validés par une région dirigée par son « ami » Laurent Wauquiez, dans un contexte de controverse sur la transparence et les risques de conflits d’intérêts.
« Promoteur du cancer » ? On assume le côté potentiellement diffamatoire d’une telle formule. Mais la loi Duplomb est devenue un symbole de l’aveuglement productiviste d’une partie de la classe politique. Alors que les études scientifiques établissent depuis des années les effets délétères de ces pesticides sur la biodiversité et la santé humaine, le texte organise une régression assumée au bénéfice de l’agro-industrie, au mépris du principe de précaution inscrit dans la Charte de l’environnement. C’est dans ce contexte qu’est né le collectif Cancer Colère, rassemblant malades, proches et soignants décidés à politiser les causes environnementales de l’épidémie de cancers et à dénoncer une « violence chimique » qui frappe d’abord les plus exposés : paysans, ouvriers, riverains. Au cri de « nos vies valent plus que leurs profits », ces voix se joignent aux grandes mobilisations contre la loi Duplomb pour faire entendre que la lutte contre les pesticides n’est pas une lubie écologiste, mais une bataille vitale pour la santé publique et pour le droit de chacun à vivre dans un environnement non toxique.
Un livre. Fleur Breteau vient de publier Cancer Colère aux éditions du Seuil. L’ouvrage, éponyme du collectif qu’elle a fondé, mêle récit de maladie et enquête politique sur les causes environnementales de l’« épidémie » de cancers. Il retrace son parcours, de l’annonce de deux cancers du sein à son cri dans les tribunes de l’Assemblée lors du vote de la loi Duplomb, puis à la structuration d’un mouvement de malades décidés à politiser le cancer et à exiger un moratoire sur les pesticides et une transformation profonde du modèle agricole (ICI).
LA CITATION DU JOUR

Il y a tout juste 90 ans, le 11 février 1936, sortait en salles, à Londres, Les Temps modernes de Charlie Chaplin. De nombreux critiques de gauche y voient un film courageux dénonçant l’aliénation industrielle, le taylorisme et la misère de la Grande Dépression. Aux États‑Unis, l’accueil critique est plus contrasté : certains commentateurs reprochent à Chaplin de « flirter de trop près avec le communisme », estimant que sa peinture de la condition ouvrière et sa mise en cause du capitalisme vont trop loin dans la sympathie pour les revendications sociales. En Allemagne nazie et dans l'Italie fasciste, le film, jugé subversif et « teinté de communisme », est carrément interdit. Sur le plan esthétique, certains spectateurs et journalistes, déjà acquis au cinéma parlant, voient dans l’entêtement de Chaplin à rester quasiment muet un anachronisme, voire un refus de modernité, et jugent le dispositif formel dépassé par rapport aux innovations sonores d’Hollywood...

LES INFOS DU JOUR
En une semaine d'abstinence, on a dû rater pas mal de coches, et on n'est pas surs d'avoir tout suivi. Toutefois, si on a bien compris, Jeffrey Epstein ne participe pas aux Jeux Olympiques de Milan-Cortina, où Donald Trump pourrait récolter la médaille d'or du hors-pistes.
Bon, le 11 février, en Iran, c'est la fête de la victoire de la révolution, qui commémore la prise du pouvoir par Khomeiny. Il y a des anniversaires particulièrement sinistres.
Et enfin, une nouvelle qui risque fort de passer sous les radars de l'info epsteinisée. Sans vergogne, on reprend quand même de France info : C'est un petit contrepoids local aux mastodontes du secteur. Le Chili a lancé mardi 10 février un projet de modèle d'intelligence artificielle propre à l'Amérique latine. Une façon de lutter contre les stéréotypes tenaces qui visent la région alors que la grande majorité des entreprises du domaine de l'IA sont basées aux Etats-Unis. Hormis le nom, Latam-GPT n'a que peu de choses à voir avec son célèbre cousin ChatGPT. Ce n'est pas un agent conversationnel conçu pour le grand public. Ce modèle linguistique open source pourra être déployé gratuitement dans des entreprises et des institutions publiques. L'Amérique latine "ne peut pas être seulement utilisatrice ou réceptrice passive des systèmes d'intelligence artificielle. Cela pourrait entraîner la perte d'une grande partie de nos traditions", explique Aldo Valle, le ministre chilien des Sciences. Selon lui, ce contre-modèle doit permettre d'éviter les "préjugés" sur la région, qui sont courants sur les moteurs IA les plus utilisés.
L'initiative est coordonnée par le Centre national d'intelligence artificielle du pays andin (Cenia), un centre privé alimenté par des fonds publics. Le projet rassemble plusieurs universités, bibliothèques ou encore entités gouvernementales d'au moins une quinzaine de pays latino-américains. Latam-GPT a pour l'instant été entraîné avec l'équivalent de plusieurs millions de livres, soit environ huit téraoctets de données, dans les langues espagnole et portugaise, avant d'intégrer plus tard des langues autochtones. Son financement de 550.000 dollars (460 000 euros) est loin de concurrencer les acteurs majeurs de l'industrie de l'IA, mais il doit surtout permettre aux utilisateurs d'interagir avec Latam-GPT dans leur propre langue.
L'Europe devrait davantage s'inspirer de l'Amérique latine... On dit ça, on dit rien.
ÉPHÉMÉRIDE
De Thomas Edison à Elon Musk, inventions et prédation
Qui n’a jamais grillé une ampoule nous jette la première pierre : on a toutes et tous appris que Thomas Edison, né il y a tout juste 179 ans, le 11 février 1847 à Milan (pas en Italie ; Milan, dans l’Ohio) fut ce génie solitaire qui, enfermé dans son laboratoire, “apporta la lumière” au monde. La réalité est un chouia plus complexe. On ne saurait retirer à monsieur Edison ses talents de Géo Trouvetou. Phonographe, lampe à incandescence, dispositifs pour le téléphone et le cinéma : rien n’aura arrêté cet autodidacte passionné de télégraphie. Mais Edison fut aussi un génie… des brevets : un millier en tout, de l’ampoule à incandescence “pratique” à filament de carbone (1879), à une machine à voter, un séparateur magnétique de minerais, des chaises électriques, des meubles en béton, et aussi… des batteries pour voitures électriques (on va en reparler).
Pour Edison, chaque brevet représente un marché, et c’est ainsi qu’il peut fonder un véritable empire, General Electric. « L’inventeur » incarne déjà ce moment où l’idée devient surtout un actif juridique et financier, optimisé pour fabriquer du monopole. La “guerre des courants” l’illustre bien… En 1884, un autre inventeur arrive aux États-Unis. Recalé en 1878 à l’École polytechnique de Graz, il travaille à Budapest pour la Central Telephone Exchange, où il conçoit un dispositif précurseur du haut-parleur, avant de rejoindre à Paris la Continental Edison Company, où il travaille sur l’amélioration des équipements électriques. Il émigre ensuite à New York, bardé d’une lettre de recommandation pour Thomas Edison. Leur collaboration sera de courte durée, à cause de différences irréconciliables sur l’utilisation du courant continu versus alternatif. Le genre de trucs qui fâchent, quoi…

Face au courant alternatif, plus efficace pour transporter l’électricité, défendu par son "assistant", Edison s’arc-boute sur le courant continu, non par rationalité technique, mais parce que ses brevets, ses investissements, sa position dominante y sont arrimés. Le récit officiel retiendra le nom d’Edison plutôt que celui de son assistant devenu concurrent, qui finira seul et criblé de dettes dans une chambre d’hôtel à New York, le 7 janvier 1943, malgré des centaines de brevets. Son nom ? Nikola Tesla. Ça ne vous rappelle rien ?
Toujours est-il que le vieux mythe d’Edison irrigue aujourd’hui la “start-up nation” : on glorifie l’entrepreneur visionnaire, figure prométhéenne sortie d’un garage, supposément seul à porter le risque et l’audace, alors que la plupart des innovations s’appuient sur des décennies de recherche publique et sur une multitude de travailleuses et travailleurs invisibles. Le vocabulaire de la “disruption” renouvelle, en version pitch et levées de fonds, les vieilles logiques de capture : brevets agressifs, plateformes fermées, extraction de données, positions dominantes habillées en success story. À qui profitent réellement ces inventions, quand les coûts (écologiques, sociaux, psychiques) sont mutualisés et les bénéfices concentrés entre quelques actionnaires, fondateurs et détenteurs de propriété intellectuelle ?
Les brevets ou les communs ?
Face à cette économie de l’enclosure généralisée, une autre histoire de l’innovation se dessine dans les communs scientifiques et techniques : logiciels libres, matériels ouverts, communautés low-tech qui documentent, partagent et adaptent des solutions sobres, réplicables, enracinées dans les territoires. Là, l’invention n’est plus un trophée individuel mais une ressource commune, protégée par des licences libres, maintenue par des communautés, pensée pour l’utilité sociale plutôt que pour la seule scalabilité. Entre Edison et ces collectifs low-tech s’ouvre un choix politique : faire de l’ingéniosité humaine une machine à brevets ou un bien commun, une promesse de rente ou une promesse de partage.
La fortune d’Elon Musk va bientôt atteindre les mille milliards de dollars. A part un “service d’annuaire en réseau interactif avec cartes et itinéraires intégrés” déposé en 1996, il n’a quasiment jamais déposé le moindre brevet. Il n’a même pas « inventé » la marque Tesla, d’abord déposée par un particulier du nom de Brad Siewert, puis reprise en 2003 par deux ingénieurs‑entrepreneurs, Martin Eberhard et Marc Tarpenning, qui fondent la société Tesla Motors. L’année suivante, Musk (qui a commencé à faire fortune en 2002 lors de la vente de PayPal à eBay) débarque comme principal investisseur et prend la présidence du conseil de la boîte. Cinq ans plus tard, les deux fondateurs seront évincés sans ménagement.
Il existe à New York un Tesla Science Center at Wardenclyffe, qui devrait abriter un musée dans l’ancien laboratoire de Nikola Tesla à Long Island. En 2014, Elon Musk, sollicité par le dessinateur The Oatmeal qui avait lancé une campagne de financement participatif, avait fait savoir haut et fort qu’il versait 1 million de dollars au projet. Mais le grand musée annoncé n’est toujours pas ouvert. Le coût de réhabilitation du site, estimé à 20 millions de dollars, est principalement porté par l’État de New York. C’est un classique du genre : les prédateurs ne savent même rendre la monnaie de leur pièce aux inventeurs dont ils s’inspirent, quand ils ne les pillent pas.
Les invisibles des labos

Deux portraits, pour commencer :
Ouganda, campus de Makerere, un laboratoire d’informatique coincé entre deux routes poussiéreuses. Là, Joyce Nakatumba‑Nabende dissèque des lignes de code comme on fouillerait une archive secrète à la recherche de ce qui a été effacé. Ses modèles de reconnaissance vocale ne s’intéressent pas seulement à la performance, mais à une question simple : qui est entendu, qui ne l’est pas, quand un algorithme “écoute” des voix africaines, féminines, minoritaires. Avec son équipe, elle traque les biais sexistes dans les systèmes d’IA – de la collecte des données aux modèles – et propose un cadre de gouvernance pour que les outils de demain ne reproduisent pas l’invisibilisation des femmes d’hier. Peu connue en Europe, cette maîtresse de conférences qui dirige le Makerere Artificial Intelligence Lab incarne pourtant une autre histoire possible de la tech : décentrée, féminine, et attentive aux vies que les algorithmes effacent.
La Havane, route côtière bordée de mangroves, chaleur moite qui colle aux blouses blanches. Au bout d’un chemin, l’Institut de médecine tropicale Pedro Kourí ressemble presque à un hôpital ordinaire, sauf qu’ici, María Guadalupe Guzmán traque un virus que l’on dit “tropical” comme on dirait “lointain”. Depuis des décennies, cette virologue cubaine dissèque la dengue : ses flambées épidémiques, ses formes hémorragiques, les signaux minuscules qui annoncent le basculement vers le choc et la mort. À la tête du centre de référence de l’IPK, elle a contribué à écrire les protocoles qui font aujourd’hui autorité dans la région : conduites à tenir face aux cas graves, algorithmes de surveillance, stratégies pour affronter à la fois dengue, Zika, chikungunya et, plus récemment, Covid‑19. En 2022, un prix international L’Oréal‑UNESCO est venu salueer ce travail pionnier, rappelant que ses recherches ont permis de mieux comprendre la pathogenèse du virus et de sauver des milliers de vies, dans un contexte de moyens limités. Pourtant, en Europe, son nom reste presque inconnu : la science qui se fait au Sud ne pèse pas autant que celle des grands centres du Nord. María Guadalupe Guzmán incarne une science ancrée dans les services publics, façonnée par les épidémies, où l’excellence ne se mesure pas seulement au nombre de citations, mais au nombre d’hospitalisations évitées quand la saison des moustiques recommence...
La Journée internationale des femmes et des filles de science
Si l'on honore aujourd'hui l'Africaine Joyce Nakatumba‑Nabende et la latino-américaine María Guadalupe Guzmán, c'est que ce 11 février est Journée internationale des femmes et des filles de science, instaurée par l’ONU en 2015. L’égalité de genre n'est pas seulement une question de “diversité”, mais une condition de la qualité même de la science. Or, souligne l'UNESCO, malgré les progrès, les femmes restent minoritaires dans la recherche, particulièrement aux postes les plus élevés, et la ségrégation verticale et horizontale perdure: elles représentent environ 33% des chercheurs, mais seulement 12% des membres des académies des sciences nationales. Et elles ne sont que 4 à 5% des lauréats de prix scientifiques majeurs comme les Nobel.
En France, moins d’un tiers des chercheurs scientifiques et à peine un quart des ingénieurs sont des femmes, et leur proportion stagne, surtout dans les postes à responsabilité. Plusieurs rapports français pointent le rôle cumulatif des biais, stéréotypes, inégalités salariales et violences sexistes et sexuelles, qui ralentissent les carrières et encouragent la sortie précoce de la recherche, particulièrement pour les jeunes chercheuses en contrats précaires.
Par ailleurs, des chercheuses comme la neurobiologiste Catherine Vidal ou l’historienne de la médecine Muriel Salle ont montré comment une recherche bâtie sur des corps masculins produit des diagnostics plus tardifs, plus erronés et des traitements moins sûrs pour les femmes. En cardiologie, par exemple, la description “typique” de l’infarctus est masculine, ce qui rend les symptômes féminins moins reconnus et augmente le risque de décès après une crise. Dans les essais cliniques, les femmes restent sous‑représentées, alors même que leurs réponses immunologiques, hormonales ou métaboliques diffèrent, d’où davantage d’effets secondaires et de posologies mal ajustées. Leur travail pointe un sexisme structurel : des questions de recherche formulées par et pour des hommes, des données centrées sur le “patient standard” masculin, et des savoirs qui ignorent des pathologies spécifiques (endométriose, douleurs chroniques, maladies auto‑immunes), maintenant les femmes dans une forme d’errance médicale...
Jean-Marc Adolphe, Nadia Mével et Dominique Vernis
L'INEDIT DU JOUR
Dialogue entre Thomas Edison en Laura D., jeune chercheuse précaire en 2026
Pour les besoins de la cause, nous avons réuni, autour d'un microphones à ondes élecrto-magnético-spectales, Thomas Edison, mort en 1931, et Laura D., bien vivante en 2026, jeune chercheuse précaire.
Laura D : Monsieur Edison, je suis ingénieure en 2026. Bac+5, CDD en chaîne, auto‑entrepreneure le soir. On me répète que si je “crois en mon projet”, je réussirai. C’était ça, votre génie : croire très fort ?
Thomas Edison : Le génie ? Un pour cent d’inspiration, quatre‑vingt‑dix‑neuf de transpiration. Vous transpirez déjà assez, on dirait.
Laura D : Je transpire surtout pour d’autres : plateforme, sous‑traitant, grand groupe. Je conçois, je code, je teste, mais les brevets, les parts, c’est pour eux. Votre nom, lui, est partout.
Thomas Edison : J’ai déposé plus de mille brevets, fondé des laboratoires, une compagnie électrique, un empire. On n’écrit pas l’histoire avec des idées non protégées.
Laura D : Justement. Aujourd’hui, on m’explique que je devrais être “entrepreneuse de moi‑même”, facturer à la mission, louer mes neurones comme d’autres louent leur voiture. Pas de stabilité, peu de droits. L’“inspiration” appartient au client, la “transpiration” reste pour moi. Vous appelleriez ça comment ?
Thomas Edison : Un marché efficace. Le risque n’est jamais très bien partagé, je vous l’accorde.
Laura D : Vos brevets, vos usines, vos monopoles… Vous vous rendiez compte que la lumière que vous vendiez ne brillait pas pour tout le monde ? Que derrière le “progrès”, il y avait déjà nos vies broyées, nos nuits blanches, nos loyers en retard ?
Thomas Edison : Je voyais surtout des filaments qui brûlent trop vite, des prototypes qui échouent, des investisseurs à convaincre. Les corps qui s’usent autour, je les ai souvent laissés dans l’ombre.
Laura D : Alors je vais vous dire : votre pour cent d’inspiration, je ne le rêve plus comme un éclat de génie solitaire, mais comme un commun. Des labos ouverts, des logiciels libres, des low‑tech qu’on partage, qu’on adapte, qui ne nous exploitent pas. Vous aviez breveté la lumière ; nous, on essaie encore d’éclairer la vie sans se brûler
pour copie conforme, Tzotzil Trema
RAPPEL. Nous avons fait le choix d'un site entièrement gratuit, sans publicité, qui ne dépend que de l'engagement de nos lecteurs. Dons ou abonnements ICI
Et pour recevoir notre infolettre : https://www.leshumanites-media.com/info-lettre






