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24 janvier. Exclusif : lire ne nuit pas à la santé


Raymond Queneau


Dans une société saturée d’images, de flux continus et d’opinions prémâchées, la lecture est parfois présentée comme une pratique élitiste, inutile ou déconnectée du réel. Pourtant, lire demeure un acte de résistance, d’émancipation et de santé intellectuelle. À l’occasion des Nuits de la lecture, célébrer le livre, c’est rappeler que lire n’est jamais un geste anodin. Par exemple avec Raymond Queneau, dont le poème Petite cosmogonie portative réussit l'exploit de faire tenir l’histoire du cosmos dans un livre qu’on peut glisser dans sa poche.



ÉPHÉMÉRIDE


Que la Journée internationale de l’éducation (ONU), centrée sur le droit à l’éducation, l’égalité, l’inclusion et le développement durable et la Journée mondiale des cultures africaines et afrodescendantes (UNESCO, depuis 2019), célébrée le 24 janvier, pour valoriser les cultures africaines et de la diaspora veuillent bien nous excuser. C'est qu'il y a du pain sur la planche : l'atelier joaillerie des humanités est en train de polir le bijou qui sera livré demain avec les croissants. Un bijou nommé autre journal du dimanche, parce que oui, contre vents et marées, contre Bolloré et consorts, on remet le couvert. Le nombre précis de pages n'est pas encore connu, disons que ce sera dans une fourchette bien comprise entre dix et cent soixante.


Nous présentons pareillement nos plus plates excuses à messieurs Camille Saint-Saëns (24 janvier 1875, première de la Danse macabre), François Truffaut (24 janvier 1962, sortie de Jules et Jim), Keith Jarrett (24 janvier 1975, The Köln Concert, concert de piano totalement improvisé devenu disque mythique), ainsi qu'à messieurs Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais (né le 24 janvier 1732) et René Barjavel (né le 24 janvier 1911), auteur de science-fiction (entre autre), qui écrivait notamment : « Nous savons au moins déjà une chose, c'est que l'homme est merveilleux, et que les hommes sont pitoyables », mais aussi : « Le bonheur de demain n'existe pas. Le bonheur, c'est tout de suite ou jamais. Ce n'est pas organiser, enrichir, dorer, capitonner la vie, mais savoir la goûter à tout instant. »


Sharon Tate sur le tournage de "The Wrecking Crew" (en français Matt Helm règle ses comptes), film américain de comédie d’espionnage sorti en 1968, réalisé par Phil Karlson.
Sharon Tate sur le tournage de "The Wrecking Crew" (en français Matt Helm règle ses comptes), film américain de comédie d’espionnage sorti en 1968, réalisé par Phil Karlson.

Afin qu'un minimum de parité soit respectée dans cette brève éphéméride, nous ne saurions oublier de rendre hommage à Madame Sharon Tate, née le 24 janvier 1943 à Dallas, qui aurait donc 83 ans ce jour si elle n'avait été sauvagement assassinée en 1969, avec quatre autres personnes : l'héritière de café Abigail Folger, riche héritière américaine de la famille propriétaire de la marque Folgers Coffee, importante entreprise de café aux États‑Unis, le coiffeur Jay Sebring, l'écrivain polonais Voytek Frykowski; et un jeune visiteur, Steven Parent.


Sharon Tate incarne la face lumineuse puis brisée du Hollywood des sixties. Découverte comme mannequin, elle s’impose vite à l’écran, de la télévision à quelques films devenus cultes : Le Bal des vampires de Roman Polanski, où elle rencontre celui qu’elle épousera, ou La Vallée des poupées, qui assoit son statut d’icône pop. Blonde solaire, souvent cantonnée à des rôles de beauté fragile, elle laisse pourtant entrevoir une actrice plus subtile que son image de starlette.


Dans la nuit du 8 au 9 août 1969, enceinte de huit mois, elle est assassinée à 26 ans par des membres de la « famille » Manson, avec quatre autres personnes, dans sa maison de Cielo Drive à Los Angeles. Ce crime nourrit la mythologie noire de Hollywood et occulte souvent son travail, au point que sa filmographie est parfois lue à rebours, depuis sa fin tragique. Se souvenir de Sharon Tate à la date de son anniversaire, c’est rappeler qu’avant de devenir un symbole de violence, elle fut d’abord une jeune actrice au talent prometteur, prise dans les lumières et les illusions d’une époque.


LE FAIT DU JOUR



« Mieux vaut un livre qu'un palais bien construit »

(Andrée Chédid, Néfertiti et le rpeve d'Akhnaton, Paris, 1974


On ne pourra pas nous reprocher de manquer de suite dans les idées. Hier, on vantait les bienfaits de l'écriture manuscrite (ICI). De fil en aiguille, comme il se doit, nous pouvons affirmer, au vu et au su de récentes découvertes scientifiques que lire ne nuit pas à la santé.


Depuis des années, des bataillons de neuroscientifiques, d’ophtalmologues, de pédiatres et autres spécialistes de l’« attention » auscultent nos cerveaux saturés d’écrans. À les lire, tout semble potentiellement toxique : les notifications, les réseaux sociaux, les séries en rafale, les tableaux Excel, les jeux vidéo, les mails professionnels reçus à 23 h 58. Tout, sauf peut‑être un vieux geste low‑tech qui résiste : ouvrir un livre et le lire.


On aurait pu craindre que cette activité soit bientôt classée dangereuse pour la productivité nationale par les endocrinologues de la start-up nation : perte de temps, divagation de l’esprit, rêveries non monétisables. Il n’en est rien. Pire encore : on commence à admettre que la lecture améliore la concentration, renforce la mémoire, muscle l’empathie, aide à mieux dormir, parfois même à moins désespérer. Scandale : lire ferait du bien.

Un livre ne demande rien. Il ne vibre pas, ne sonne pas, n’exige pas de code de validation par SMS

Lire, c’est accepter de se laisser traverser par la durée d’une phrase, d’un paragraphe, d’un chapitre. C’est prêter ses yeux – et un peu de son temps de cerveau disponible – à d’autres voix que la sienne. C’est aussi, très concrètement, se soustraire quelques minutes au flux des injonctions permanentes : cliquer, liker, commenter, produire, optimiser. Un livre, lui, ne demande rien. Il ne vibre pas, ne sonne pas, n’exige pas de code de validation par SMS. Il se contente d’être là, silencieux, prêt à recommencer la phrase que vous avez lue en diagonale.


On connaît les objections : « Je n’ai pas le temps », « je n’arrive plus à me concentrer », « je lis toute la journée au travail ». À quoi on pourrait répondre que ce n’est pas la même chose de lire un rapport PowerPoint de 72 pages et un poème de Raymond Queneau qui tente de mettre l’univers en vers (lire ci-dessous). Ce n’est pas la même chose de scroller des fils saturés d’images et de suivre, pas à pas, une enquête, un récit, une pensée qui se développe. Lire, ce n’est pas seulement absorber de l’information : c’est éprouver une manière de regarder le monde.


Alors, en 2026, faut‑il vraiment encore « défendre » la lecture ? Peut‑être oui, mais en l’arrachant à la morale et à la performance. On ne lit pas pour devenir plus compétitif, ni pour gagner des points de QI, ni pour briller en société. On lit pour se laisser déplacer, pour rencontrer des morts très vivants, pour donner une langue à ce qu’on ne sait pas encore dire. On lit aussi pour le simple plaisir de la phrase qui tombe juste, du personnage qui nous accompagne, du rire qui surgit au milieu de la nuit. Lire ne nuit pas à la santé : c’est même l’une des rares activités dont les effets secondaires – douter, imaginer, se mettre à la place des autres – restent encore socialement acceptables. Profitons‑en. Et puisqu’il paraît que la main et l’œil font encore bon ménage, tournons quelques pages : les Nuits de la lecture sont là pour ça.



Sur le thème "Villes et campagnes", les 10e Nuits de la lecture, organisées pour la cinquième année par le Centre national du livre sur proposition du ministère de la Culture, prennent pour horizon un geste simple et pourtant de plus en plus subversif : se donner du temps pour lire, ensemble, dans un monde qui nous voudrait connectés en permanence à tout sauf à un livre. Initiées par le ministère de la Culture et portées par les bibliothèques, librairies, écoles, prisons, hôpitaux ou lieux associatifs, ces Nuits invitent, partout en France et au‑delà, à rallumer la lampe de chevet plutôt que l’écran, à ouvrir un roman, un essai, un album jeunesse, un poème, là où d’ordinaire l’on scrolle sans fin.


Lectures à voix haute, marathons de romans, siestes littéraires, ateliers d’écriture, rencontres avec des auteurs et autrices, performances, jeux autour des mots : le programme se décline selon les territoires, les publics, les imaginaires. L’enjeu n’est pas de sacraliser la lecture, mais de la remettre dans la vie quotidienne, de montrer qu’elle peut être partage, jeu, hospitalité, et pas seulement discipline scolaire ou refuge solitaire. Ces Nuits de la lecture réaffirment ainsi que lire n’est pas un luxe réservé à quelques‑uns, mais un droit et un plaisir à défendre : celui de se choisir des histoires, des idées, des langues avec lesquelles habiter le monde,


Parmi tous les rendez-vous possibles et imaginables (https://www.nuitsdelalecture.fr/), les comédiens Dominique Reymond et Laurent Poitrenaux liront ce samedi 24 janvier à 19 h, la Bnf, la Petite cosmogonie portative de Raymond Queneau. Italo Calvino y voyait l’un des exploits les plus extraordinaires de la poésie du XXe siècle : la tentative de faire tenir l’histoire du cosmos dans un livre qu’on peut glisser dans sa poche.



Il existe en effet des poèmes qui racontent une histoire d’amour, d’autres qui racontent une ville, une enfance, un chagrin.Celui-ci raconte… l’univers. Avec Petite cosmogonie portative, publiée en 1950, Raymond Queneau s’amuse à faire entrer le Big Bang, l’astrophysique et l’évolution dans le cadre, en apparence très sérieux, d’une grande épopée en vers. Six chants pour traverser des milliards d’années : la naissance de la Terre, l’apparition de la vie, la lente montée des organismes, puis des animaux, puis de cet étrange primate qui finira par inventer la bombe atomique et l’ordinateur. C’est une histoire naturelle totale, mais racontée par un poète qui a plus d’un tour de manivelle dans sa langue.


Queneau s’appuie sur les connaissances les plus récentes de son temps, notamment la théorie de l’« atome primitif », ce que nous appelons aujourd’hui le Big Bang. Il suit la mécanique du système solaire, déroule la chronologie cosmique, observe l’apparition de l’homme et, très vite, l’irruption des machines : radeau, trappe, moteurs, « sauriens du calcul » que sont les premières machines à calculer. Mais ce sérieux scientifique est constamment déjoué par le rire : néologismes, calembours, parodies de grands vers célèbres, détournés pour faire une place à l’électromagnétisme ou aux termites.


Ce qui se joue là, c’est la rencontre entre deux manières de comprendre le monde : la science, qui accumule des faits, des modèles, des équations, et la poésie, qui explore les formes, les images, les voix. Petite cosmogonie portative est à la fois une somme encyclopédique et un feu d’artifice de langue. Lire ce poème aujourd’hui, à l’heure où on parle de crise climatique, d’Anthropocène et d’algorithmes omniprésents, c’est entendre à la fois la confiance de Queneau dans le savoir et sa lucidité sur nos puissances de destruction. L’homme, rappelle-t‑il, sait aménager sa « cage », la Terre, mais cette cage est fragile, et les machines qu’il invente redessinent en profondeur notre rapport au vivant. On peut lire Petite cosmogonie portative comme un manuel facétieux de vulgarisation, comme une grande farce cosmique, ou comme un chant du monde qui nous oblige à prendre un peu de hauteur.


EXTRAITS DE PETITE COSMOGONIE PORTATIVE


Naissance et jeunesse de la Terre. Elle mugit et enfante (1-45)

La terre apparaît pâle et blette elle mugit

distillant les gruaux qui gloussent dans le tube

où s’aspirent les crus des croûtes de la nuit

 gouttes de la microbienne entrée au sourd puits

 la terre apparaît pâle et blette elle s’imbibe

 de la sueur que vomit la fièvre des orages

 Un calme s’établit Les nuages ont fondu

 comme le plomb balourd des soldats survécus

 Un lierre un gardénia des fleurs enfantillages

 accomplissent le joug des temps mûrs sur la terre

 C’est encor des vaccins et c’est encor des nuages

 la piqûre d’éclair dans la cuisse des sols

 et l’odeur de l’éther dans l’opération gée

 et le taire du ciel modelant les montagnes

 et le traire des monts la lave et l’archipel

 la terre terrassant démente se démène

 et se plisse comme un cul de sèche momie

 étalant ses varices éclatées Jeunesse

 jeunesse ô jeunesse ô terre qui se promène

 entre deux vagues de comètes paraboles

 arbres des bustes noirs la comète est ellipse

 arbres des lambris noirs elle va rétrograde

 la comète inclinée en mil neuf cent et dix

 arbres des cercles noirs arbres des piliers noirs

 ô jeunesse ô jeunesse et cette terre qui

 se contracte exaltée en sa mûre besogne

 arbres qui sur la blette terre qui mugit

 les arbres ont pondu des ravins de cigognes

 hannetons en rafale et scarabées gigognes

 les arbres ont meurtri leurs fentes crevassées

 d’accouchements épais et plutôt vivipares

 un train qui bêlait mou s’affirme vieux zoaire

 et les barques coulant se veulent infusoires

 la vie et puis la vie et puis de maints espoirs

 le noyau qui se fisse et fendu comme fesse

 altère une autre noix où les fils filiformes

 gênent de leurs néants les possibles qui dorment

 coquillages d’ivoire enveloppes de corne

 les roues tournent galas dans le palais des spores

 algues et champignons bouillant dans la marmite

 c’est le seuil des sulfurs le déclin des bromates

 un gramme de silice perverse albumine

 les chlorures les chaux dégustent les virus

 trop grosses les cuillers ont versé laborantes

 des masses de liaisons qui déjà s’adultinent


L’éclatement de l’atome primitif donne naissance à la variété des choses représentée par l’arc-en-ciel (135-157).

on ne sait d’où tu viens Les étoiles galopent

Des mondes l’entre deux s’étale en une plage

dont on compte les voix tout comme en un gallup

petit vert autobus petit rouge meurtri

petit indigo bleu petit vert orangé

petite roue à crans petite jambe à jante

petit spectre d’azur petit mont de granit

petit orage mûr petite ère indulgente

un pinçon hors du temps a largement suffi

pour déclencher votre heure à l’horloge offensante

où l’espace au nez creux insolemment s’inscrit

La terre se formait Vives les nébuleuses

se trissaient en formant un espace au nez creux

pour que la terre y fît son nid où l’arbre bleu

le veineux coquillage et le rouge autobus

et tous les vers meurtris toutes les roues à jantes

et les jambes à cran et les monts de granit

s’y forassent leur trou s’y fondissent eux-mêmes

oh jeunesse oh jeunesse oh ce soleil voilé

du viol de l’indigo des volets du violet

et des pleins de l’azur et des touches de rouge

et des chaleurs du jaune oh lumière oh jeunesse


Le silence éternel de ces espaces infinis… (189-193)

l’ivresse basculante et la vue étourdie

ils fréquentent les ponts dans leurs carrosses blêmes

perdant toujours leurs roues au coin du pont sur Seine

froids navets pâles planètes boules bémolles

cheminant compagnons de la terre agricole

A noter, par ailleurs que le poème de Raymond Queneau a inspiré un spectacle de marionnettes, créé à l'automne 2024, conçu et mis en scène par Jean-Pierre Larroche, qui raconte en scènes colorées 4,6 milliards d’années d’histoire de la Terre, des origines à l’ère des machines (voir ICI). Prochaines représentations (scolaires) du 26 au 27 février à L'Empreinte - Scène nationale de Brive-Tulle.


la Petite cosmogonie portative de Raymond Queneau, film d’animation réalisé par Jean Pierre Larroche

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