26 décembre. A l'heure des résolutions, Trump bombarde le Nigeria
- Jean-Marc Adolphe

- 26 déc. 2025
- 14 min de lecture
Dernière mise à jour : 27 déc. 2025

Photo Samson Otieno / AP
Il ne sait plus quoi inventer pour divertir de l'affaire Epstein... Pendant que le comité d'orientations des humanités décidait de quelques bonnes révolutions pour 2026, en pleine nuit de Noël, Donald Trump balançait des missiles sur le Nigeria. Tout ça, c'est de la faute de "la racaille de gauche radicale". Pas plus impressionnés que cela par les rodomontades de l'Agent Orange sous psychotropes fournis par le Kremlin, on poursuit notre petite éphéméride de chemin, avec au menu du jour, attentat raté contre Hitler, culte des druides et fête de la diaspora noire. Farid El Atrache, Cornelius Castoriadis, Robert Walser et Magdalena Spínola, poétesse et féministe guatémaltèque totalement inédite en français, sont du voyage.
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L'IMAGE DU JOUR
En tête de publication. De jeunes danseuses attendent leur tour lors d'un ballet de Noël à Nairobi, mardi 23 décembre 2025. Photo Samson Otieno / AP (Samson Otieno est un photojournaliste et photographe documentaire kényan, basé à Nairobi. Il est né et a grandi à Kibera, immense quartier populaire de la capitale, qu’il documente au long cours, en s’attachant à la vie quotidienne, aux questions environnementales, culturelles, politiques et socio‑économiques).
Cette année, le Père Noël est passé un peu plus tard que d’habitude au Nigéria. Il était fort occupé aux États-Unis : au pied du sapin de Pam Biondi, secrétaire à la Justice, il a dû déverser une foule de nouveaux documents reliés à l’affaire Epstein : 1 million de pages « retrouvées » du jour au lendemain, provenant de bases du FBI. Alors forcément, ça va prendre du temps aux services de caviardage pour « nettoyer » le bazar (en clair, le détrumpiser) avant publication. La Saint-Glinglin pourrait être la nouvelle échéance de diffusion. Sans se presser, parce que la précipitation peut conduire à la bourde. Les services du département de la Justice ont ainsi laissé passer une lettre de Jeffrey Epstein au médecin Larry Nassar (un autre prédateur sexuel) où il écrit : « Notre président partage aussi notre amour des jeunes filles nubiles ». Forcément, l’IA de Palantir n’y a vu que du feu : ses algorithmes ont été calibrés pour détecter le nom de Donald Trump. Mais « notre Président » ; pffff ! Résultat : Pam Biondi est obligée de s’inventer en contorsionniste pour expliquer que le document publié par ses propres services est, en fait, un faux.
Tout cela aurait pu gâcher le réveillon de Donald Trump (concocté par un chef intérimaire, l’excellente Cristeta Comerford n’ayant pas été remplacée depuis son départ en retraite, en juillet 2024 ; mais comme d’hab : « Mr. Trump’s wedge salad », cocktails de crabe, asperges, puis au choix : dinde traditionnelle, filet mignon, côtes de bœuf braisées, agneau en croûte, bar ou saumon rôtis, coquilles Saint‑Jacques, avant les desserts fait main dont le « Trump chocolate cake »).
Mais il était tellement en pétard, Trump, que ça lui a coupé l’appétit. En plus des dossiers Epstein, le concert annuel de jazz prévu le soir de Noël au Kennedy Center, tradition vieille de plus de vingt ans, a été annulé par son hôte, le musicien Chuck Redd, qui a pris cette décision après l’annonce, puis la pose sur le bâtiment, du nouveau nom officiel combinant John F. Kennedy et Donald J. Trump, ajout jugé illégal par plusieurs juristes.
Enfin, cerise sur le gâteau, lors d’une traditionnelle séance de questions-réponses avec des enfants, alors que Trump demandait à une fillette de 8 ans du Kansas ce qu'elle aimerait que le Père Noël lui apporte, la gamine a répondu : « Euh, pas du charbon. » Tout juste si Trump n’a pas pris cela pour une attaque personnelle. En tout cas, il a insisté auprès de la fillette : « Tu veux dire du charbon propre et beau ? » (“You mean clean, beautiful coal?”), évoquant un slogan de campagne qu'il utilise depuis longtemps pour promettre de relancer la production nationale de charbon.

Bref, il avait les nerfs. Après avoir avalé, sans conviction une dernière bouchée de « Trump chocolate cake », il a tweeté ses vœux de Noël à « la racaille de la gauche radicale qui fait tout son possible pour détruire notre pays, mais qui échoue lamentablement. » Ce n’était pas encore assez. Avant d’aller faire dodo, il s’est encore demandé : « Tiens, qui je pourrais bien bombarder ce soir ». Il ne savait pas trop, mais son secrétaire à la Guerre, Pete Hegseth, qui tenait encore la bougie, lui a soufflé : « le Nigeria, sire, le Nigeria ! » Sitôt dit, sitôt fait : une douzaine de missiles de croisière Tomahawk ont été tirés depuis un navire de la marine dans le golfe de Guinée, « touchant des insurgés dans deux camps de l'Etat islamique dans l'État de Sokoto, au nord-ouest du Nigeria ». Plus exactement cette zone est contrôlée par un groupe armé jihadiste, dénommé, Lakurawa, lié à la branche sahélienne de l’organisation État islamique (IS Sahel Province). Initialement constitué à la fin des années 2010 comme milice d’autodéfense recrutée parmi des éleveurs peuls venus du Mali et du Niger pour lutter contre les « bandits » et les enlèvements, il s’est rapidement radicalisé, imposant une interprétation rigoriste de l’islam, taxant les populations et attaquant civils et forces de sécurité.
Officiellement, les frappes de la nuit de Noël sur le Nigeria visaient à voler au secours des gentils chrétiens persécutés par les méchants terroristes islamistes encouragés par le gouvernement nigérian. La réalité au Nigeria est un poil plus complexe (voir article de l’Associated Press ICI), mais au diable les fioritures : la complexité est de toute évidence une notion inventée par « la racaille de la gauche radicale ».
Depuis la publication des dossiers Epstein, Trump a : frappé la Syrie, intensifié ses menaces contre le Venezuela, menacé la Colombie et le Groenland, et donc, hier, frappé le Nigeria. Question : au rythme qu’il va falloir pour dépouiller et publier un million de documents supplémentaires dans l’affaire Epstein, combien de menaces et de nouvelles attaque militaires Trump va-t-il encore sortir de son chapeau, pour faire diversion ? Le bon peuple américain étant par ailleurs, prié de gober les invraisemblables sornettes son psychopathe de président. Il promet ainsi de « baisser le prix des médicaments de 1000 % » ! Il n’y a que Fox News et consorts pour ne pas se rendre compte que c’est mathématiquement impossible…
L'HEURE DES RÉSOLUTIONS
Prendre des résolutions marque un « nouveau départ » hérité d’antiques promesses rituelles faites au changement d’année. Dès Babylone, on jurait fidélité aux dieux ; les Romains en firent des vœux à Janus, dieu des commencements, et le christianisme les transforma en examen moral annuel. Aujourd’hui encore, on se résout à mieux faire — santé, relations, organisation — porté par l’« effet nouveau départ ». Ces engagements, souvent fixés entre décembre et janvier, prolongent un vieux besoin humain : tourner la page pour s’améliorer.
Cédant à cette tradition babyloniene, le comité d'orientations des humanités s'est réuni pour acter de résolues résolutions à l'approche de 2026.
Première résolution : afin de ne pas perdre le Nord sans oublier le Sud, l'Ouest et l'Est, garder le cap, vers un journalisme du 21e siècle. Un cap patiemment élaboré en plus de quatre ans d'existence. Comme l'écrivait le poète argentin Roberto Juarroz, « Le temps est la manière dont l'éternité veille sur nous ». « La patience et la persévérance ont un effet magique devant lequel les difficultés disparaissent et les obstacles s'évanouissent », disait le sixième président des États-Unis, John Quincy Adams (1767-1848). À une époque où la rapidité d'exécution est considérée comme un indicateur clé de performance, au même titre que la productivité et l'efficacité, en particulier sur un marché en constante évolution où le délai de mise sur le marché et la réactivité concurrentielle sont primordiaux, nous avons, au contraire, pris le temps d'affiner notre modèle éditorial (qui n'est pas figé et reste en constante évolution). N'y a-t-il pas un proverbe français, tiré de la pièce Les Plaideurs (1668) de Jean Racine, qui dit : « Qui veut voyager loin prend soin de sa monture » ?
Sans business plan ni investissement de départ, avec une économie de bouts de chandelle, cela ne devrait même pas exister. Mais voilà, contre vents et marées on est toujours là, et on fêtera en mai 2026 notre cinquième anniversaire. Pas question de s'endormir sur des lauriers que nous sommes encore loin d'avoir : on continuera, du mieux que l'on peut, à enquêter, chroniquer et analyser, fureter et découvrir ; on continuera à surprendre, même lorsque nous suivrons, en France, les prochaines élections muncipales.
Mais ce cinquième anniversiaire sera aussi l'occasion de mettre les petits plats dans les grands (pour peu qu'on eit les moyens, ce n'est pas encore gagné) : développer nos éditions internationales (espagnol, anglais, italien, ukrainien, et même quechua), poursuivre le "festival des humanités" (dont une seule édition a eu lieu à ce jour), créer un "Forum" qui sera l'ébauche d'un alter-réseau social, lancer une maison d'édion (papier), créer une boutique en ligne (pour proposer autre chose que du Shein), et aussi : mettre à flots une école de journalisme d'un genre nouveau. Cela fait beaucoup, certes. Mais comme disait feu Marcel Pagnol (dans La cinématurgie de César et de Marius,1967) : « Tout le monde savait que c’était impossible. Un ignare ne le savait pas : il l’a fait. ».
Sans oublier de mettre au passage quelques billes dans le sac à souscriptions et abonnements (ICI), on peut toujours relire l'éditorial fondateur (ICI). Publié en mai 2021, il reste d'actualité.
LES CITATIONS DU JOUR

Magdalena Spínola (1896‑1991) est une enseignante, poétesse, journaliste et féministe guatémaltèque, orpheline très tôt et encouragée dans ses ambitions littéraires par son voisin d’enfance Miguel Ángel Asturias. Formée à l’école normale puis institutrice, elle publie dès les années 1910 récits et poèmes, avant de s’engager dans le Comité Pro‑Ciudadanía qui milite pour le droit de vote des Guatémaltèques, dans le sillage des suffragettes européennes et nord‑américaines.
Mariée à l’avocat Efraín Aguilar Fuentes, membre du cabinet du dictateur Jorge Ubico, elle voit son mari fusillé pour opposition à la réélection du tyran, et subit elle‑même prison et ostracisme, expérience qui radicalise son écriture et son engagement. Après la révolution de 1944, elle devient une voix centrale du féminisme guatémaltèque : présidente de l’Association des femmes intellectuelles, active à l’Union des femmes américaines et au Parti social‑démocrate, elle signe l’« Elegía del que cayó », poème de deuil et d’accusation politique.
Biographe de Gabriela Mistral (Gabriela Mistral o la madre‑maestra cantora) et l’une des premières poètes érotiques d’Amérique centrale, elle explore désir féminin, mystique et critique sociale, jusqu’à être célébrée comme l’une des « neuf muses » du Guatemala dans les années 1980. Ses dernières décennies, marquées par les deuils familiaux, la voient poursuivre conférences, chroniques de voyage et recueils (Tránsito lírico), jusqu’à sa mort à Guatemala Ciudad en 1991, à 94 ans.
Elle est totalement inédite en français.
« Les gens sans défense n’excitent que trop souvent chez les forts l’envie de leur faire mal. Sois donc heureux de te sentir fort et laisse les plus faibles en paix. Ta force paraît sous un bien mauvais jour, quand tu t’en sers pour tourmenter les faibles. Cela ne te suffit donc pas d’avoir toi-même les deux pieds sur terre ? Faut-il encore que tu en poses un sur la nuque de ceux qui vacillent et qui cherchent, pour qu’ils s’égarent encore davantage et coulent plus bas, toujours plus bas, jusqu’à désespérer d’eux-mêmes ? Faut-il donc que la confiance en soi, le courage, la force et la détermination commettent toujours le crime d’être brutal, d’être sans pitié et sans délicatesse à l’égard d’autres qui ne sont pas même un obstacle sur leur chemin, qui sont simplement là à écouter avec envie ce bruit que font la gloire, les honneurs et la réussite des autres ? Est-ce noble, est-ce bien d’offenser une âme en proie aux rêves ? Les poètes sont si vulnérables : alors vous autres, ne blessez jamais les poètes. » (Robert Walser, "Les Entants Tanner")
Mort il y a 69 ans, le 26 décembre 1956, Robert Walser, écrivain suisse né en 1878 à Bienne, mène une vie de commis, copiste et vagabond avant de s’imposer comme maître de la prose brève et du roman en marge. Auteur des Enfants Tanner, de L’Homme à tout faire, de Jakob von Gunten ou de La Promenade, il explore avec une ironie douce‑amère les existences modestes, la fuite, le travail et la fragilité psychique, avant de finir ses jours en clinique psychiatrique, presque silencieux, redécouvert après sa mort.
Les Enfants Tanner (1907) suit surtout Simon, jeune homme fantasque qui passe d’un emploi à l’autre, préfère les forêts aux bureaux et interroge le travail, la liberté et la place de l’art, au fil de rencontres avec ses frères et sœur.
« L’homme est cet animal fou dont la folie a inventé la raison ». (Cornelius Castoriadis)
Mort à Paris il y a 8 ans, le 26 décembre 1997, à 75 ans, né à Constantinople et ayant grandi à Athènes, Cornelius Castoriadis débarque à Paris en 1945 sur le Mataroa, paquebot néo‑zélandais resté célèbre pour deux traversées de 1945. En août, il transporte de Marseille à Haïfa des enfants juifs rescapés des camps nazis, puis d’autres survivants. En décembre, affrété par l’Institut français d’Athènes, il quitte le Pirée avec plus d’une centaine de jeunes intellectuels, artistes et scientifiques grecs fuyant la Grèce de l’après‑Occupation et de la guerre civile pour rejoindre Paris avec des bourses d’étude.
Économiste à l’OCDE, philosophe, psychanalyste, il fonde avec Claude Lefort le groupe et la revue Socialisme ou barbarie, qui rompent avec le trotskisme et critiquent à la fois capitalisme occidental et « socialisme réel » bureaucratique. Dans L’Institution imaginaire de la société et Les carrefours du labyrinthe, il élabore une pensée de l’« imaginaire social » et de l’autonomie : les sociétés s’auto‑instituent, peuvent inventer d’autres formes de vie, jusqu’à une démocratie radicale rompant avec l’hétéronomie des Églises, des partis ou des experts. Directeur d’études à l’EHESS, figure centrale de la critique antitotalitaire, Castoriadis laisse une œuvre qui irrigue encore les mouvements d’émancipation et les réflexions sur la crise des démocraties.
ÉPHÉMÉRIDE
Ça s’est passé un 26 décembre...
L'attentat avorté contre Hitler. Le 26 décembre 1943, Claus von Stauffenberg devait tenter de tuer Hitler lors d’une réunion au quartier général du Führer, mais l’entrevue est annulée à la dernière minute et l’attentat, soigneusement préparé, ne peut pas avoir lieu. Officier conservateur et nationaliste, Stauffenberg a d’abord soutenu certaines orientations du régime avant de rompre, choqué par la Nuit de Cristal, les violences sur le front de l’Est et la radicalisation raciste. Catholique pratiquant, il juge que les crimes de masse, en particulier contre les Juifs et les populations civiles de l’Est, sont incompatibles avec sa conscience ; l’assassinat du dictateur lui apparaît alors comme un acte de sacrifice nécessaire, même au prix de la trahison et de sa propre vie. Cet épisode, aujourd’hui largement oublié, montre que le complot militaire contre Hitler n’est pas né en juillet 1944 : il s’inscrit dans une série de projets avortés, ajustés, reportés, où l’assassinat du dictateur est sans cesse remis à plus tard, au gré des occasions manquées et des hésitations au sein de l’état-major.
Dans les mois qui suivent, Stauffenberg prend une place centrale dans la conspiration ; après sa nomination à l’état-major de l’Armée de réserve à Berlin en 1944, il devient l’homme-clé capable de combiner accès physique au Führer et déclenchement du plan Walkyrie, jusqu’au 20 juillet 1944, où l'attentat aura finalement lieu à la Wolfsschanze (la "Tanière du Loup" nom de code du principal quartier général d’Hitler sur le front de l’Est pendant la Seconde Guerre mondiale, situé dans les bois près de Rastenburg en Prusse-Orientale, aujourd’hui en Pologne), mais Hitler en réchappe, et le coup d’État associé à l’« opération Walkyrie » échoue dans la confusion avant d’être écrasé dans le sang.
Et aussi :
En souvenir des druides

Le 26 décembre, au pays de Galles, en Irlande et sur l’île de Man, le « Wren Day » (Lá an Dreoilín, Hunt the Wren) prolonge les fêtes de Noël par des spectacles de rue où des troupes masquées – wren boys, mummers – paradent, chantent, dansent et quêtent de maison en maison. Au cœur du rite, longtemps, figurait la « chasse au roitelet » : l’oiseau, considéré comme « roi de tous les oiseaux » et même comme « oiseau des druides » dans un glossaire irlandais du IXᵉ siècle, était capturé, porté sur un buisson de houx décoré, puis symboliquement enterré, ses plumes servant d’amulettes protectrices. Les folkloristes voient dans ces processions d’hiver un lointain écho de sacrifices et de cultes solaires liés au solstice, réinterprétés ensuite dans un cadre chrétien (Saint Étienne) : survivance d’un vieux fond druidique dans un monde celtique désormais partagé entre États modernes.
Kwanzaa, fête de la diaspora noire

Née en 1966 dans le sillage du Black Power, Kwanzaa ouvre chaque 26 décembre une semaine de célébrations au sein de la diaspora noire, spécialement aux États-Unis. Conçue par l’intellectuel afro-américain Maulana Karenga, cette fête s’inspire des festivités agricoles africaines des « premiers fruits » et entend affirmer un lien vivant avec les cultures du continent. Bougeoir à sept branches, épis de maïs, drapeaux rouge‑noir‑vert et échanges de cadeaux structurent un rituel laïque centré sur les Nguzo Saba, sept principes qui vont de l’unité (Umoja) à la foi en la capacité collective (Imani). Dans le prolongement du panafricanisme politique qui guidera plus tard l’Union africaine, Kwanzaa offre aux Afro‑Américains un temps de re‑racination symbolique : faire communauté, célébrer l’héritage africain et transmettre aux enfants une mémoire d’Afrique qui ne passe ni par l’esclavage ni par Noël.
LA VOIX DU JOUR. FARID EL ATRACHE
"Heureux celui qui meurt d'aimer"... Que Monsieur Jean Tenenbaum soit remercié. Né il y a tout juste 95 ans, le 26 décembre 1930 à Vaucresson (alors en Seine-et-Oise, aujourd’hui Hauts-de-Seine), fils d’un joaillier juif russe naturalisé français et d’une ouvrière parisienne d’origine auvergnate, il était un sérieux prétendant pour cette "voix du jour" : Jean Tenenbaum est passé à la postérité sous son nom d'artiste : Jean Ferrat. Un patronyme choisi au moment d’entrer en chanson, en référence à Saint-Jean-Cap-Ferrat, sur la Côte d’Azur, qui lui inspire une sonorité plus simple, « française » et mémorisable que Tenenbaum dans le contexte de l’après-guerre. Ce changement répond aussi à un réflexe courant chez les artistes d’origine juive ou étrangère de l’époque, soucieux d’éviter les stigmatisations liées à leur patronyme et de se construire une identité publique distincte de celle marquée par la déportation de son père à Auschwitz.
Jean Ferrat, donc, a bien voulu, en ce jour-anniversaire de sa naissance, céder la vedette à Farid El Atrache, mort à Beyrouth il y a 51 ans, le 26 décembre 1974.
Né en 1910 à Soueïda, en Syrie, dans une famille druze engagée contre la domination française, Farid El Atrache trouve très tôt dans la musique un refuge et un horizon. Exilé enfant en Égypte, formé au conservatoire du Caire auprès de Riyad as-Sunbaty, il devient l’un des grands architectes de la chanson arabe moderne, auteur-compositeur-interprète et virtuose de l’oud. On lui conseille un jour de « pleurer en chantant » : sa voix grave, son phrasé étiré, ce mélange de fierté et de mélancolie lui vaudront l’image de « chanteur triste » qui ne le quittera plus.
Des années 1930 aux années 1970, Farid aligne quelque 350 chansons et 31 films, où l’intrigue compte souvent moins que l’intensité des scènes musicales. De Ya Raitni Tayr à Ar-Rabi ou Awell Hamsah, ses mélodies accompagnent l’essor du cinéma égyptien, comme ses duos avec la danseuse Samia Gamal, qui nourrissent autant les fantasmes populaires que la presse mondaine. Joueur, noctambule, éternel amoureux, ruiné, endeuillé par la mort de sa sœur Asmahan puis brisé par une passion impossible pour l’ex-reine de Farouk, Farid construit une légende où la scène et la vie se répondent. Mort à Beyrouth en 1974, enterré au Caire, il reste une figure tutélaire d’un âge d’or : celle d’un Orient urbain où l’oud, le cinéma et la poésie promettaient encore de réparer les cœurs brisés.
Ci-dessous : « La Wa'Aynaiki » (Kamel El Chenawi/Farid el Atrache) dans El Khouroug min el guana, film égyptien réalisé par Mahmoud Zoulficar (1967), sorti en France en 1970 sous le titre La Porte du paradis.
Paroles : "Non, par tes yeux, aimée de mon âme, Je ne vague plus, fou d'amour pour toi, sois tranquille. Mon agitation s'est apaisée; Que tu sois douce ou rétive, Cela m'est devenu égal. Mon trouble s'en est allé; Que tu dévoiles ton amour ou que tu le taises, Cela m'est devenu égal. Un temps, ma pensée, par toi, s'est élevée. Quelle infirme pensée est-elle devenue à présent. Ce cœur que tu as habité, Je l'ai dispersé aux quatre vents. Non, par tes yeux, jamais je ne t'ai choyée, sois tranquille. Prends garde à ne pas choyer, toi non plus."





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