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24 décembre. Epstein, chant du coq (pour Trump ?) et Turning point : ça sent le soufre !

Photos Jon Cherry / AP


Un 24 décembre qui ne dort pas tout à fait : pendant que les cloches espagnoles et portugaises sonnent la « messe du coq », les Epstein files continuent de crépiter, éclaboussant jusque dans le bureau ovale d’un Trump qui sent de plus en plus le soufre. Les avocats plaident l’innocence offensée, mais la meilleure défense reste l’attaque : détourner les regards vers des ennemis imaginaires, du Venezuela au Groenland, et laisser les relais de Turning Point chauffer les foules en parlant d’« élites corrompues » plutôt que de carnets d’adresses trop bien remplis.

Et aussi, dans notre éphéméride du jour : la chanteuse burkinabé Adji, la poétesse chilienne Teresa Wilms Montt, suicidée à Paris la veille de Noël, à 28 ans, et… un dialogue inédit entre Pierre Soulages et Maurizio Kagel : la peinture est-elle musique, et la musique est-elle peinture ?


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 L'IMAGE DU JOUR


En tête de publication. Photo-montage : A gauche : Des participantes écoutent l'hymne national lors de l'AmericaFest 2025 organisé par Turning Point USA, le samedi 20 décembre 2025, à Phoenix. A droite : Erika Kirk salue le vice-président JD Vance lors du même rassemblement organisé par Turning Point USA, le dimanche 21 décembre 2025. Photos Jon Cherry / AP.


A Trumpland, ça sent le soufre (voir ci-dessous) pour Donald Trump, et pas seulement parce que la « messe du coq » approche (bis). Les "Epstein files" continuent de livrer leurs listes VIP, où le nom du président revient comme ce vieux chewing‑gum collé sous la table qu’on fait semblant de ne pas voir pendant le dîner de Noël.


Rien de « nouveau » en réalité – juste assez pour rappeler que l’Amérique qui brandit la Bible adore aussi les carnets d’adresses un peu collants, surtout quand ils permettent de dire que tout le monde est compromis, et donc que personne n’a le droit de juger qui que ce soit.

 

La meilleure défense, comme chacun sait, c’est l’attaque, comme chacun sait. On pensait que ce serait le Venezuela (lire ICI) : un bon vieux scénario de film d’action, pétrole, sanctions, un Maduro en figurant de méchant tropical, histoire de prouver qu’« America is back » sans trop se fatiguer. Sauf que, manque de chance, depuis Moscou, Poutine a glissé à l'oreille de son Agent Orange un « niet, touche pas à mon Maduro » : quand on joue à la multipolarité, il faut parfois partager ses dictateurs de compagnie. On se rabat donc sur une solution plus discrète : bloquer quelques pétroliers vénézuéliens, siphonner au passage ce qui peut l’être, et vendre ça à Fox News comme une grande manœuvre géostratégique. Un braquage de station‑service à l’échelle planétaire.

 

Alors si ce n’est pas le Venezuela, what else ? Le Groenland, voyons. Quelle meilleure idée, pour un empire en déclin, que d’envisager d’acheter un morceau de banquise stratégique, avec option bases militaires et minerais rares offerts par la fonte des glaces ? (Lire ICI). On se souvient encore du moment où Trump avait sérieusement proposé de racheter le Groenland au Danemark, déclenchant un rire nerveux à Copenhague et quelques sueurs froides à Nuuk. L’argument off était déjà prêt : « Ils s’apprêtaient à nous attaquer ». Comme en 2022, quand la propagande russe expliquait avec un sérieux doctrinal que l’Ukraine allait envahir la Russie si Moscou n’intervenait pas « préventivement ».L'avantage des guerres préventives, c’est qu’elles n’ont pas besoin d’ennemi réel : seulement d’un bon story‑telling. Aujourd’hui, entre une île‑continent qui fond et un pays ravagé par les sanctions, le danger le plus pressant pour Washington, ce sont surtout les sondages.

 

À ce petit jeu, Trump n’est plus seul en scène. À Phoenix, au rassemblement de Turning Point, JD Vance a livré un discours qui ressemble à un mode d’emploi de la future contre‑Révolution américaine : dénoncer les élites, les journalistes, les juges, l’« Empire bureaucratique de Washington », expliquer que le vrai peuple est trahi, que la démocratie est une farce, et que la seule issue est de reconquérir l’État pour le purger de l’intérieur (Discours intégral à lire sur Le Grand continent). Rien de neuf sur le fond – on entend l’écho de tous les populismes autoritaires –, mais avec un vernis de respectabilité plus inquiétant que les tweets en majuscules de Trump : phrases posées, références pseudo‑intellos, air sérieux de jeune père de famille venu « sauver les enfants » d’un système corrompu.

Parce que Turning Point, c’est quoi ce bazar ? Une machine à fabriquer des « JD Vance » en série : une galaxie d’événements, d’influenceurs, de campus tours, sponsorisés par les milliardaires et les réseaux évangéliques, pour transformer la colère sociale en ressentiment identitaire et en désir d’homme fort. On y apprend que les États‑Unis sont menacés par les profs d’histoire, les drag‑queens, les migrants, les féministes, les climatologues et, bien sûr, les Européens qui se mêlent de critiquer Israël – tout ce beau monde étant plus dangereux, apparemment, qu’un président cité dans les Epstein files et entouré de suprémacistes blancs nostalgiques du KKK.

En résumé : pendant qu’on se demande si le Venezuela complote, si le Groenland affûte ses icebergs et si les étudiants wokistes préparent un coup d’État contre Noël, le véritable « turning point » est déjà là. Il se tient sur scène, micro en main, Bible dans une poche, smartphone dans l’autre, et explique avec calme que la démocratie libérale est un problème à régler. Le reste – les pétroliers, les banquises et les fausses guerres préventives – ne sont que la fumée. Le soufre, lui, est dans le discours. / J-M.A.


Turning Point USA, c’est la fabrique industrielle de « jeunes Trump » sous couvert de pédagogie civique. Fondée en 2012 par Charlie Kirk à 18 ans, l’organisation se présente comme une gentille organisation sans but lucratif qui « identifie, éduque, forme et organise les étudiants pour défendre la liberté, les marchés libres et un gouvernement limité ».  Dans la pratique, TPUSA (Turning Point USA ) est devenue l’une des plus puissantes machines de mobilisation conservatrice sur les campus américains  :  une pluie de conférences et de sommets où se bousculent influenceurs MAGA, pasteurs ultras et cadres du Parti républicain.  L’argent coule à flot : près de 400 millions de dollars levés en une décennie, abondés par de grands donateurs de droite, des réseaux évangéliques et des groupes liés au pétrole et aux armes.

Officiellement, il s’agit de « réveiller » la jeunesse contre l’endoctrinement gauchiste des profs. Concrètement, TPUSA a monté des dispositifs de fichage et de harcèlement des enseignants jugés trop « woke », alimenté des campagnes de désinformation sur le Covid, le climat ou l’élection de 2020, et servi de rampe de lancement à Students for Trump et à ses avatars électoraux.  Autour du noyau initial se sont greffées des branches spécialisées – Turning Point Action (bras politique), Turning Point Faith (offensive religieuse), Turning Point Endowment (gestion financière) – qui forment un écosystème complet, des bancs de l’amphi jusqu’aux urnes.

Le « turning point » n’est donc pas seulement un slogan : c’est le projet assumé de retourner l’université américaine comme un gant pour en faire un incubateur d’ultra‑conservatisme identitaire. Derrière les selfies avec JD Vance, Erika Kirk et compagnie, on trouve une idée très simple : si la démocratie libérale produit des majorités qui ne plaisent plus à la droite trumpiste, il faut changer la jeunesse, l’info, les règles du jeu – puis expliquer, très sérieusement, que tout cela se fait au nom de la liberté.


 ÉPHÉMÉRIDE


Ça s’est passé un 24 décembre...


Libye : indépendance sous tutelle onusienne. Le 24 décembre 1951, la Libye devient le premier pays à accéder à l’indépendance sous l’égide directe de l’ONU : Idris al‑Senoussi proclame à Benghazi la naissance du Royaume uni de Libye, unifiant Cyrenaïque, Tripolitaine et Fezzan après des décennies de colonisation italienne puis d’occupation britannique et française. Sur le papier, c’est la promesse d’un État souverain sorti du partage colonial ; dans les faits, pétrole, bases militaires étrangères et coups d’État – à commencer par celui de Kadhafi en 1969 – montreront à quel point cette indépendance reste sous haute surveillance géopolitique.

24 décembre 1949 : les femmes marchent sur Grand-Bassam. En Côte d’Ivoire, le 24 décembre 1949, près de deux à quatre mille femmes – menées notamment par Marie Koré – marchent sur la prison de Grand‑Bassam pour exiger la libération de militants du PDCI‑RDA (Parti démocratique de Côte d’Ivoire, section ivoirienne du Rassemblement démocratique africain, grand mouvement fédérateur créé en 1946 à Bamako pour organiser les luttes anticoloniales en Afrique française), détenus sans jugement. Parties d’Abidjan à pied, organisées en petits groupes pour déjouer la police coloniale, elles sont stoppées et brutalement réprimées aux abords de la prison : une quarantaine de blessées, plusieurs femmes jetées dans les fossés, quatre poursuivies en justice, aucun prisonnier libéré – mais ce qui restera comme la première manifestation de masse de femmes ouest‑africaines contre la domination coloniale française.

1789 : un décret qui élargit (un peu) la citoyenneté. Le 24 décembre 1789, l’Assemblée constituante adopte un décret qui reconnaît aux non‑catholiques (protestants, juifs, « dissidents ») la capacité d’accéder à tous les emplois civils et militaires, ainsi que les droits d’élection et d’éligibilité. C’est un pas important vers l’égalité civile dans un royaume encore officiellement catholique, même si cette reconnaissance reste limitée et ne règle ni la question des esclaves des colonies ni celle des femmes, toujours exclues du champ de la citoyenneté.

1865 : le Klan, ou la contre‑Révolution blanche. Le 24 décembre 1865, à Pulaski (Tennessee), quelques anciens officiers confédérés fondent le Ku Klux Klan, société secrète destinée d’abord à terroriser les Noirs affranchis et les partisans de la Reconstruction. Le Klan connaîtra plusieurs vagues (années 1870, années 1920, puis résurgence dans les années 1950‑60) et, s’il n’a plus aujourd’hui l’ampleur de masse de ses heures sombres, il reste un référent symbolique pour une galaxie de groupes suprémacistes blancs dont les mots d’ordre – anti‑Noirs, antisémites, islamophobes, complotistes – infusent une partie de l’extrême droite américaine contemporaine dans l’Amérique de Trump.

2014 : un traité sur les armes… aux trous pleins de bombes. Le 24 décembre 2014 entre en vigueur le Traité sur le commerce des armes (ATT), premier instrument juridiquement contraignant qui encadre les transferts internationaux d’armes classiques, des fusils d’assaut aux chars et avions de combat. Le texte demande aux États d’évaluer le risque que leurs exportations servent à commettre des violations graves des droits humains ou du droit humanitaire, mais les principaux exportateurs – États‑Unis, Russie, Chine – n’en sont pas tous parties, et les mécanismes de contrôle restent faibles : un traité qui aurait pu être une bonne nouvelle, s’il n’était pas resté, pour l’instant, largement perforé par les intérêts industriels et stratégiques.


En Indonésie, dans la mine de soufre du Kawah Ijen. Photo Pascal Boegli (Photoreportage à voir ICI)

Nochebuena, missa do galo : pourquoi le coq ?


En Espagne comme au Portugal et au Brésil, la veillée de Noël s’appelle nochebuena / véspera de Natal et la messe de minuit, misa del gallo ou missa do galo, littéralement « messe du coq ». Plusieurs traditions populaires l’expliquent : le coq serait le premier animal à avoir annoncé la naissance du Christ par son chant nocturne ; ailleurs, on dit qu’il ne chante jamais à minuit sauf cette nuit‑là, où il devient témoin de l’événement – comme si, dans le vacarme du monde, il fallait au moins un cri d’animal pour secouer les croyants assoupis.

Ceci dit, il est à double sens, ce « chant du coq ». Dans la tradition populaire, le coq est d’abord celui qui annonce le passage de la nuit au jour : son chant marque la dernière veille, le moment où la nuit « bascule ». La messe du coq tombe justement à l’heure où l’on sort de la nuit de l’Avent : le chant du coq signale que c’est « bientôt fini » pour l’attente, et que quelque chose de nouveau commence (naissance, lumière, jour). Dans certains sermons et textes dévots, le coq est aussi associé à l’avertissement (comme pour Pierre reniant Jésus) : un cri qui rappelle qu’une époque touche à sa fin, qu’il faut se réveiller.

C’est quand que l’Amérique elle va se réveiller et que pour Trump et consorts, ce sera le chant du coq ?

Jour du soufre : ça sent la Révolution


Dans le calendrier républicain français, le 24 décembre tombait en général le 4e jour de nivôse, mois des « neiges », officiellement dédié au soufre : chaque jour portait en effet le nom d’un produit de la terre, et le soufre figurait parmi les substances minérales essentielles, utilisée pour les allumettes, les engrais… et la poudre. Dire que « ça sent le soufre » revient à dire que quelque chose brûle mal, pique le nez, annonce l’explosion – d’où le glissement métaphorique vers ce qui est jugé scandaleux, hérétique ou politiquement inflammable.

Par exemple, on peut dire, qu’aux États-Unis, l’affaire Epstein, ça sent le soufre. Alors, on attend l’explosion…




 LES CITATIONS DU JOUR



Mourir la veille de Noël après "avoir tout senti et n’avoir été rien"


Elle est décédée à Paris il y a 104 ans, le 24 décembre 1921, suicidée à 28 ans.

Née au Chili, à Viña del Mar en 1893, issue d’une famille conservatrice liée aux milieux d’affaires, Teresa Wilms Montt épouse à 17 ans Gustavo Balmaceda contre la volonté des siens, et se retrouve très vite en rupture avec son milieu en fréquentant les cercles culturels, féministes, syndicalistes et maçonniques d’Iquique. À Iquique, ville ouvrière marquée par les luttes du salpêtre, elle commence à publier sous le pseudonyme Tebal, se lie à des féministes et à des militants comme Luis Emilio Recabarren, et se laisse influencer par un anarcho‑féminisme naissant qui fait d’elle une « mauvaise fille » idéale pour la morale bourgeoise. Une liaison avec un cousin de son mari sert de prétexte à un châtiment exemplaire : en 1915, sa famille l’enferme de force au couvent du Précieux Sang, lui arrache la garde de ses deux filles et la place sous surveillance religieuse, où elle tient un journal intime et tente de se suicider à la morphine.

Avec l’aide du poète Vicente Huidobro, elle s’évade en 1916 et gagne Buenos Aires, où les cercles intellectuels cosmopolites l’adoptent : elle y rencontre notamment Victoria Ocampo, Jorge Luis Borges et la féministe Pelegrina Pastorino, publie Inquietudes sentimentales et Los tres cantos, et fait de la littérature un instrument de rupture sociale autant qu’un exutoire intime.

​Quand un admirateur se suicide chez elle, elle fuit à New York pour s’engager dans la Croix‑Rouge, mais son patronyme à consonance allemande lui vaut d’être arrêtée à Ellis Island comme suspecte d’espionnage avant d’être renvoyée vers l’Europe ; elle se pose alors à Madrid, mène une vie de bohème, fréquente Gómez de la Serna, Gómez Carrillo, Valle‑Inclán, et publie sous le nom de Teresa de la Cruz En la quietud del mármol et Mi destino es errar. Cette trajectoire d’exil et de scandale nourrit une écriture viscérale, où la sensualité, la mort, la révolte et la solitude féminine s’entremêlent en un activisme par le corps et par la langue.

En 1920, Paris devient son dernier port d’attache : elle y rejoint son beau‑père en poste diplomatique, ce qui lui permet de revoir enfin ses deux filles, Elisa et Sylvia, après cinq ans de séparation. Mais les enfants repartent au Chili avec leur grand‑père, et Teresa s’enfonce dans une dépression profonde : elle ne mange presque plus, fume de manière compulsive, abuse des somnifères, et continue de tourner dans les cafés et les rues d’une ville où elle demeure, au fond, sans papiers symboliques. Peu avant Noël 1921, elle avale une forte dose de Véronal ; après plusieurs jours d’agonie, elle meurt le 24 décembre à l’hôpital Laennec, à 28 ans. Elle est inhumée au Père‑Lachaise (division 82), loin de ce Chili qui n’aura toléré ni sa liberté affective ni sa parole de femme.

 

  • À lire en français : Inquiétudes sentimentales, Les trois chants et Dans la sérénité du marbre, éditions Cap de l’Étang, traduction de Monique‑Marie Ihry (bilingues espagnol‑français). »  (ICI)

 

EN PROJET  Pour le 5ème anniversaire des humanités, en mai 2026, nous prévoyons le lancement d’une maison d’édition, qui devrait accueillir dans une édition consacrée à des « voix de femmes » des textes inédits en français de Teresa Wilms Montt.  

Trois voix pour une nuit qui ne dort pas

Ce 24 décembre, la langue se bat contre la nuit – nuit de l’exil, nuit de la folie, nuit de l’oppression – pour laisser, à défaut de paix, une trace.


« Mesure tes forces d'après tes aspirations et non tes aspirations d'après tes forces.» (Adam Mickiewicz, "Chant des Philarètes")

Adam Mickiewicz : l’exilé qui parle au pays absent


Né il y a 227 ans, le 24 décembre 1798 en Lituanie historique, alors partagée dans l’Empire russe, Adam Mickiewicz devient le grand poète romantique polonais, barde de l’indépendance et de l’exil, auteur de Pan Tadeusz et de Dziady, où les morts reviennent demander des comptes aux vivants. Exilé de Vilnius à Paris (professeur de littérature slave au Collège de France), il meurt en 1855 à Constantinople, où il organisait des forces polonaises engagées contre la Russie pendant la guerre de Crimée : pour lui, la Russie a toujours été une puissance d’occupation à laquelle la langue oppose sa propre souveraineté.


« Les cloches ont chanté ; le vent du soir odore... - Et pendant que le vin ruisselle à joyeux flots, - Je suis gai, si gai, dans mon rire sonore, - Oh ! si gai, que j'ai peur d'éclater en sanglots! » (Emile Nelligan, La Romance du vin, 1899). »

Émile Nelligan : la chambre close et le vacarme intérieur


Né à Montréal il y a 146 ans, le 24 décembre 1879, auteur d’environ 160–170 poèmes entre 16 et 20 ans, Émile Nelligan bouleverse en quelques années la poésie québécoise par un lyrisme nocturne et halluciné. Après le scandale de sa lecture de La romance du vin en 1899, il est interné très jeune en hôpital psychiatrique, où il passera le reste de sa vie. Ses poèmes, publiés en volume dès 1904, font entendre une langue qui se cabre contre l’enfermement – familial, religieux, médical – en tressant ivresse, naufrage et désir d’ailleurs.


« Quand nous nous regardons dans un miroir nous pensons que l'image qui nous fait face est fidèle. Mais bougez d'un millimètre et l'image change. Nous sommes en fait en train de regarder une gamme infinie de reflets. Mais un écrivain doit parfois fracasser le miroir – car c'est de l'autre côté de ce miroir que la vérité nous fixe des yeux. » (Harold Pinter, Extrait du discours de réception du prix Nobel de littérature, le 7 décembre 2005)

Harold Pinter : le silence comme arme de scène


Mort il y a 17 ans, le 24 décembre 2008, à 78 ans, prix Nobel de littérature 2005 « pour ses pièces qui mettent à nu le précipice sous le bavardage quotidien et forcent l’entrée dans les chambres closes de l’oppression », le dramaturge, metteur en scène et scénariste britannique Harold Pinter fait du dialogue banal un champ de bataille où la menace, la mémoire et le pouvoir se logent dans les blancs plus que dans les répliques.​ Ses pièces – de The Birthday Party à The Homecoming – exposent la violence politique et intime sous l’apparente normalité, comme si chaque salon bien rangé cachait un interrogatoire.




Ils sont tous deux nés la veille de Noël : Pierre Soulages, né le 24 décembre 1919 à Rodez, dans l’Aveyron, sous le nom complet de Pierre Jean Louis Germain Soulages, fils d’Amans Soulages, carrossier (fabricant de voitures à cheval), et d’Aglaé Zoé Julie Corp ; et Maurizio Kagel, né le 24 décembre 1931 à Buenos Aires, dans une famille juive ashkénaze ayant fui la Russie dans les années 1920. Ils se sont rencontrés à Paris en 1976. Cette année-là alors que Maurizio Kagel est invité par le Festival d’Automne à Paris (avec Zwei‑Mann‑Orchester) au Centre culturel du Marais, Pierre Soulages fait halte dans la capitale avant de rejoindre Saint-Etienne, où le musée d’art et d’industrie lui consacre une importante rétrospective (du 18 novembre au 20 décembre 1976).


De cette coïncidence de calendrier, rien ne prouve qu’ils se soient réellement croisés. Alors, appelons‑le Raymond L., journaliste culturel dans un grand hebdomadaire, qui décide, dans notre imaginaire, de les réunir et de les faire dialoguer. Son rédacteur en chef juge néanmoins le sujet trop « perché et pas assez vendeur : l’entretien ne sera jamais publié. Resté « inédit » dans les cartons de la rédaction, le voici, restitué comme on reconstruit une scène manquante.

 

Raymond L. – La peinture est-elle musique, et la musique est-elle peinture ?

 

Pierre Soulages – On le dit souvent, mais c’est une facilité. La peinture ne sonne pas, elle ne se déploie pas dans le temps comme une sonate. Elle est là, d’un bloc, offerte d’un seul coup. Ce qui m’intéresse, ce n’est pas de « faire de la musique avec des couleurs », c’est de travailler la lumière dans la matière. Le noir, chez moi, n’est pas une note grave : c’est une surface qui capte et renvoie la lumière autrement.

Mauricio Kagel – Pourtant, Monsieur Soulages, vos toiles imposent un temps. On ne les voit pas en une seule fois, on les parcourt. Quand je regarde un de vos grands formats, je fais une sorte de promenade lente, presque comme on écoute une œuvre trop longue pour être retenue d’un seul tenant. La peinture ne sonne pas, d’accord, mais elle nous fait respirer à un certain tempo.

Pierre Soulages – Il y a un temps de la vision, oui. Mais ce temps n’est écrit nulle part. Votre musique, elle, impose des durées, des silences. Mes noirs ne mesurent rien. Ils offrent des possibles. Le spectateur choisit sa propre cadence.

 

Mauricio Kagel – En musique aussi, vous savez. On écrit des durées, mais on ne contrôle ni la respiration de l’auditeur, ni les associations qu’il fait. Quand je demande à deux instrumentistes de jouer Zwei‑Mann‑Orchester au milieu d’un bric‑à‑brac d’objets sonores, je compose autant une image qu’un son. Le public voit d’abord un paysage absurde, presque un tableau surréaliste, et seulement ensuite une musique.

Raymond L. – Donc, la musique serait un tableau qui s’anime, et la peinture une partition muette ?

 

Pierre Soulages – Je me méfie des métaphores. Quand on parle trop de musique à propos de peinture, on évite de parler de ce qui résiste : l’épaisseur de la pâte, la trace de l’outil, la façon dont la lumière accroche une arête. Ce qui compte, c’est ce que le tableau fait au regard, pas ce qu’il imiterait d’un autre art.

Mauricio Kagel – Moi, j’aime bien les métaphores, surtout quand elles déraillent. La musique a trop longtemps voulu être une architecture idéale, une géométrie pure. J’essaie de la salir un peu avec du théâtre, du bruit, des gestes inutiles. Si je fais de la « peinture sonore », ce serait une peinture qui dégouline, qui déborde du cadre, qui renverse un peu la salle de concert.

Raymond L.  – Et si je vous dis « abstraction », vous entendez le même mot ?

 

Pierre Soulages – Je n’ai jamais peint « rien ». Quand je peins, je ne représente pas, mais je présente. Je propose à celui qui regarde un certain état de lumière, de surface, de temps. C’est très concret.

 

Mauricio Kagel – Pour moi, l’abstraction a toujours été un malentendu comique. Les sons les plus « purs » sortent d’un corps en sueur, d’un musicien qui s’ennuie ou qui a peur de se tromper. Il n’y a pas d’abstraction sans coulisses très matérielles. C’est là que, peut‑être, peinture et musique se rejoignent : dans ce qu’elles cachent de gestes, de ratés, d’accidents.

 

Raymond L.  – En somme, ni la peinture ni la musique ne sont l’autre. Mais elles partagent quelque chose comme… une même manière de faire trébucher la perception ?

 

Pierre Soulages – Disons qu’elles lui demandent d’aller plus loin que ce qu’elle croit voir.

 

Mauricio Kagel – Et parfois, elles lui tendent une peau de banane. C’est aussi une musique possible.



 LA VOIX DU JOUR


Pour la voix du jour, ce 24 décembre, on a hésité entre Lee Dorsey, figure R&B de la Nouvelle‑Orléans, né le 24 décembre 1926 ; Tita Merello, légende populaire du tango et du cinéma argentin, décédée le 24 décembre 2002 à Buenos Aires ; la chanteuse burkinabè Adji, morte trop jeune, des suites d’un cancer, l’an dernier, le 24 décembre 2024 ; et la patineuse de vitesse polonaise Elwira Seroczyńska, qui a cessé de patiner, et de vivre, le 24 décembre 2004. Avec Elwira Seroczyńska, on a vite lâché l’affaire : d’après nos recherches, elle n’aurait jamais chanté que sous sa douche.


Le choix s’est finalement porté sur Adji. Elle s’appelait Adjaratou Sanon, mais tout le monde la connaissait sous le nom d’Adji. Chanteuse burkinabè, elle a construit une œuvre à la croisée des traditions (Wiré, Waraba, Gourmatchéma) et des musiques urbaines, avec une voix chaude et directe qui parlait autant aux quartiers populaires qu’aux scènes plus institutionnelles.


​Le 24 décembre 2024, dans la nuit de Noël, elle meurt des suites d’un cancer du sein puis du médiastin région centrale du thorax, entre les deux poumons), après un long combat mené presque en public, entre hospitalisations, traitements lourds et retours sur scène. Sa disparition a provoqué une émotion considérable à Ouagadougou : au‑delà de la star, c’est une certaine idée de la musique comme lien social, comme force de joie têtue dans un pays traversé par les violences et les crises, qui était frappée…




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