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27 janvier. Commémorer et continuer à ne pas vouloir savoir

Une femme originaire de Hong Kong visite le mémorial de l'Holocauste à la veille de la Journée internationale dédiée

à la mémoire des victimes de l'Holocauste, à Berlin, le lundi 26 janvier 2026. Photo Markus Schreiber / AP


En ce 27 janvier, date-anniversaire de la libération du camp d’Auschwitz-Birkenau, on peut s'interroger sur le sens réel du souvenir et l’aveuglement volontaire face aux leçons de l’Histoire : mémoire vivante, devoir de vigilance et impérieuse nécessité de savoir pour éviter que se reproduisent les pires crimes contre l’humanité, comme aujourd'hui, dans la Russie de Poutine.



Il faisait partie des quelque 7.000 prisonniers trop faibles pour les marches d’évacuation, laissés derrière par les SS à Auschwitz et dans ses sous‑camps en janvier 1945. Le 27 janvier, alors qu’il sort avec d’autres détenus pour enterrer un camarade mort, ils voient apparaître des soldats soviétiques au bord du camp, avançant prudemment parmi les barbelés et les baraquements enneigés. "Il", c'est Primo Levi. Dans ses récits, il souligne que les prisonniers ne se mettent pas à crier de joie ni à courir vers les libérateurs : épuisés, malades, affamés, beaucoup restent prostrés à leurs couchettes, comme incapables de comprendre que l’univers du camp vient de prendre fin. Il insiste sur cette impression de temps suspendu, de soulagement mêlé à une sorte de vide, où la priorité immédiate devient de trouver de quoi se soigner, se nourrir, s’organiser entre survivants, plus que de célébrer.


Il a fallu attendre 60 ans pour que l’Assemblée générale de l’ONU adopte, en 2005, la résolution 60/7 qui proclame le 27 janvier « Journée internationale dédiée à la mémoire des victimes de l’Holocauste », précisément parce que c’est le jour de la libération d’Auschwitz-Birkenau. En France, les établissements scolaires devraient organiser ce jour des ateliers, projections, débats ou rencontres avec des témoins pour travailler avec les élèves sur l’histoire et la mémoire des génocides.



En Russie, le 27 janvier donne lieu à des commémorations, mais cette journée reste relativement discrète dans l’espace public et très encadrée politiquement. Une cérémonie a lieu au Musée juif – Centre de la tolérance à Moscou. L’événement est organisé notamment par la Fédération des communautés juives de Russie et réunit responsables religieux (juifs, orthodoxes, musulmans, bouddhistes, chrétiens), diplomates et représentants des autorités. En général, Poutine fait parvenir un message lu sur place, insistant sur la victoire contre le nazisme, la mémoire des victimes et la lutte contre la falsification de l’histoire. Le discours officiel met l’accent sur le rôle de l’Armée rouge dans la libération d’Auschwitz (27 janvier 1945) et sur la responsabilité des nazis et de leurs « complices », dans une grille de lecture centrée sur le « peuple soviétique ».


Toutefois, si la Russie reconnaît formellement la journée de l’ONU du 27 janvier, le cœur de sa politique mémorielle reste la « Grande Guerre patriotique », célébrée surtout le 9 mai. Fin 2025, le pouvoir a créé une nouvelle « Journée du souvenir des victimes du génocide du peuple soviétique » fixée au 19 avril, qui tend à diluer la spécificité de la Shoah dans une mémoire plus large des souffrances soviétiques. Des institutions et spécialistes de la Shoah, comme Yad Vashem, critiquent cette approche qui, selon eux, occulte la singularité du génocide des Juifs tout en réaffirmant le récit victimaire et héroïque soviétique.


L'histoire de ne répète pas, mais elle bégaie. Il y a 81 ans, les soldats soviétiques libéraient le camp d'Auschwitz. Aujourd'hui, leurs successeurs poutiniens mènent une guerre génocidaire en Ukraine, et le Führer du Kremlin ignore délibérément le droit international instauré après la Seconde Guerre mondiale, laissant les "puissances occidentales" à tergiverser à n'en plus venir. En 1945, les camps nazis ne sont ni un « secret total » ni une « surprise totale » : les dirigeants alliés savent déjà beaucoup. Dès 1941–1942, des rapports diplomatiques, de résistants et de services de renseignement décrivent les massacres de masse de Juifs et la mise en place de camps d’extermination (Chelmno, Belzec, Sobibor, Treblinka, Auschwitz-Birkenau). Des journaux comme le Daily Telegraph à Londres publient dès juin 1942 des articles indiquant que des centaines de milliers de Juifs ont été exterminés, repris ensuite par la BBC et la presse de résistance. Toutefois, beaucoup de lecteurs perçoivent ces informations comme de la propagande de guerre ou des exagérations, tant l’ampleur des crimes dépasse l’imaginable. Le vocabulaire de l’époque parle de « massacres », de « déportations dans des conditions atroces », mais l’expression « camps d’extermination » et la spécificité du génocide restent floues pour le grand public. La libération de Majdanek par l’Armée rouge en juillet 1944, puis celle d’Auschwitz en janvier 1945, offrent les premières preuves massives, mais ces révélations restent d’abord mal relayées et parfois mises en doute en Occident.


À partir d’avril 1945, la découverte de camps comme Ohrdruf, Buchenwald, Bergen-Belsen ou Dachau par les troupes américaines et britanniques provoque un choc visuel inédit : cadavres entassés, survivants squelettiques, installations de mise à mort. Il faudra qu'Eisenhower fasse venir journalistes, caméramans et élus sur place pour que « nul ne puisse dire un jour que c’était de la propagande », ce qui transforme ces découvertes en événement mondial.


Russie, 2026 : qui pourra dire, lorsque le régime de Poutine prendra fin, que l'on ne savait rien des déportations d'enfants ukrainiens ? Sont-ils 35.000 (selon les estimations du Human Research Laboratory) ou plus de... 740.000 (comme l'affirment les autorités russes, qui nient évidemment tout caractère de déportation). Et quel qu'en soit le nombre, qui se soucie de savoir où ils sont séquestrés ? Comme prévu, le premier volet de notre enquête sur "les monastères de la honte" (annoncée dès le 10 décembre 2025) n'a été repris ou mentionné par aucun autre média. La presse a, c'est entendu, d'autres chats à fouetter. On continue, cependant : nouvelles révélations dans notre prochain autre journal du dimanche.


Jean-Marc Adolphe


  • "Les monastères de la honte #01", 20 pages, PDF extrait de l'autre journal du dimanche, 25 janvier 2026.

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1 commentaire


wilputte.brigitte
il y a une heure

Comment mentionné très justement la mémoire bégaie ou bug.. D'avoir parcouru ce mémorial, en plein centre de Berlin, au pied du Bundestag, est une reconnaissance incroyable de la part des Allemands des actes de génocide commis par les nazis. Certains partis devraient inclure cette visite dans leur voyage de Teambuilding!

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