30 décembre. By the way : aller vers un jour nouveau
- Anna Never

- 30 déc. 2025
- 13 min de lecture
Dernière mise à jour : 31 déc. 2025

William Eugene Smith, The Walk to Paradise Garden, 1946
Vivement qu'on en finisse avec 2025, année ténébreuse ! Avec José Rizal, Grigori Raspoutine, Danilo Dolci, Patti Smith et Frank Sinatra en camarades de cordée, l'immense photojournaliste William Eugene Smith montre la voie : peut-être qu'au bout des tunnels guerriers, il y a une lumière enfantine.
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"Jamais pire fléau que le pouvoir dont on abuse, ni meilleur espoir que celles et ceux qui y résistent" (Anna Never, 30/12/2025)
(dans le calendrier républicain, le 30 décembre était le "jour du fléau"...)
L'IMAGE DU JOUR
En tête de publication. C’est le 30 décembre, la fin de l’année approche, on l’entrevoit sans y être encore tout à fait. Temps de bilans, on pourrait en dresser un plutôt sombre pour ce 2025 mourant, et les images abonderaient pour l’illustrer. Raison pour laquelle cette fin d’année a davantage besoin d’une image qui n’efface pas les ténèbres, mais montre au moins une sortie possible.
Par exemple : The Walk to Paradise Garden, photographie prise en 1946 par le photojournaliste américain William Eugene Smith, né il y a 107 ans, le 30 décembre 1918 : deux enfants vus de dos, avançant vers une trouée de lumière entre les arbres, comme si l’on quittait enfin un sous‑bois humide pour se risquer dans un jour nouveau. Smith sort alors de deux ans de chirurgie et de rééducation après avoir été grièvement blessé à Okinawa, où un éclat d’obus lui a traversé la main et le visage pendant qu’il photographiait le front du Pacifique. Pendant ces « années sans photos », il doute de pouvoir retravailler ; cette promenade avec ses enfants, au printemps 1946, est son premier négatif depuis la guerre. L’espoir n’a rien d’abstrait : c’est un homme cabossé qui tente de remettre son œil et sa main au travail, et pour s’y essayer capture une scène où l’on avance vers la lumière au lieu de ramper vers un nouveau bunker.
Né en 1918 à Wichita, Kansas, William Eugene Smith entre très tôt dans la presse illustrée, puis rejoint Life en 1944 pour couvrir la Seconde Guerre mondiale. Sa caméra le mène sur les plages de Saipan, Guam, Iwo Jima, puis Okinawa, où il veut montrer « la vérité de la guerre » plutôt que les images héroïques officielles. Ses clichés de soldats blessés, de civils terrifiés, de cadavres dans la boue, rompent avec la propagande triomphale ; lui dira que chaque déclenchement était « un cri de condamnation » adressé au futur. L’obus d’Okinawa manque de le tuer ; il passe par l’hôpital militaire de Guam, puis New York, où une série d’opérations reconstruisent son crâne fêlé et sa main droite.

Après la guerre, Smith invente quasiment à lui seul le photo‑essai moderne : Country Doctor (1948) suit un médecin rural dans le Colorado, Nurse Midwife (1951) accompagne une sage‑femme noire à Harlem, Spanish Village (1951) radiographie la misère et la dignité d’un village andalou sous Franco. Il s’enfonce dans les mines du pays de Galles pour photographier les mineurs et il assiste à des réunions du Ku Klux Klan en Géorgie et en Caroline (du Nord et du Sud), ramenant des images de cagoules et de torches qui documentent la banalité organisée de la haine raciale. Ces sujets ne figurent pas vraiment dans la brochure touristique de l’Amérique d’après‑guerre, mais Smith s’obstine : pour lui, un photographe qui ne dérange jamais le pouvoir n’est qu’un décorateur.
Au début des années 1970, il repart au front, cette fois contre une entreprise chimique japonaise. À Minamata, il s’installe plusieurs années avec sa compagne Aileen pour documenter les ravages de l’empoisonnement au mercure provoqué par les rejets de la société Chisso dans la baie. Leur essai Death‑Flow from a Pipe, publié par Life en 1972, montre corps déformés, enfants handicapés, familles en lutte – des images qui feront le tour du monde et contribueront à la reconnaissance officielle de la "Minamata disease" (intoxication grave au mercure méthylique provoquée par les rejets industriels de la société chimique Chisso). Chisso ne goûte guère cette publicité : en 1971, lors d’une manifestation, des hommes de main s’en prennent à Smith, le rouent de coups au point de lui écraser un nerf de l’épaule et de le rendre un temps presque aveugle d’un œil. Il continuera pourtant à photographier à l’aide d’un déclencheur commandé par la bouche.
Ce parcours résume assez bien pourquoi le photojournalisme reste une cible privilégiée des pouvoirs qui préfèrent façonner leur propre story-telling. Montrer un champ de bataille sans drapeau, des mineurs sans folklore, un meeting du Klan sans euphémisme, un village empoisonné avec les noms de l’entreprise en toutes lettres, ce n’est pas « illustrer l’actualité », c’est la contester. Les images de Smith ont contribué à documenter des crimes de guerre, à alerter sur la pollution industrielle, à fissurer les récits officiels sur la grandeur nationale. Les pouvoirs publics, eux, ont appris la leçon : on restreint l’accès, on encadre, on parle de « sécurité » pour tenir les caméras à distance, pendant que la communication officielle fournit des images propres, prêtes à l’emploi.
Dans ce paysage, The Walk to Paradise Garden a l’air presque doux. Mais cette douceur est le fruit d’un choix : après avoir passé des années à fixer le fléau en face, Smith revendique aussi le droit de montrer la possibilité de lui échapper. À la fin d’une année sombre, cette photo rappelle que l’espoir, ce n’est pas fermer les yeux sur la violence ; c’est décider de continuer à la regarder en face, tout en cherchant, quelque part au bout du chemin, une sortie de secours vers la lumière.
ÉPHÉMÉRIDE
Ça s'est passé un 30 décembre…
Il y a 169 ans, le 30 décembre 1856, aux Philippines, l’empire se débarrasse d’un « agitateur » à plume fine destiné à devenir un héros national qui donnera son nom aux avenues, aux parcs et aux manuels scolaires. José Rizal, médecin et romancier formé en Europe, est fusillé à Manille pour avoir dénoncé les abus coloniaux espagnols plutôt que d'avoir pris les armes. Né en 1861 à Calamba, dans une famille de propriétaires terriens, il devient ce que l’empire espagnol déteste le plus : un indigène instruit. Médecin ophtalmologiste formé à Madrid, Paris et Heidelberg, polyglotte, il écrit deux romans – Noli me tangere et El filibusterismo – qui exposent la corruption coloniale, le racisme institutionnel et l’alliance toxique entre administration et clergé. Rizal prône des réformes, pas l’insurrection armée, mais ses idées irriguent le mouvement indépendantiste philippin. Accusé de rébellion et de sédition après le déclenchement de la révolution de 1896, il est fusillé à Bagumbayan, à Manille. L’Espagne croit neutraliser un « agitateur », elle obtient un martyr laïque dont l’anniversaire de mort deviendra jour férié national (Araw ni Rizal , Le Jour de Rizal) et figure centrale du récit de la nation philippine.
Il existe une traduction française ancienne intitulée Au pays des moines (Noli me tangere). Roman tagal, due à Henri Lucas et Ramon Sempau, publiée à la fin du XIXᵉ siècle (voir ICI). Des rééditions et versions numériques en français circulent aujourd’hui sous ce titre, parfois simplement présentées comme Noli me tangere. Roman tagal (ICI). Le second roman, El filibusterismo, a également été traduit en français sous le titre Le filibustier, présenté explicitement comme « suite de Noli me tángere ». On en trouve des éditions et ressources modernes qui proposent le texte espagnol avec traduction parallèle en français, confirmant l’existence d’une version française publiée (ICI). Lire aussi « Ne pas lire Rizal. Comment l'incompréhension est essentielle à la longévité de deux chefs-d'œuvre de la littérature philippine », article de Caroline S. Hau publié le 10 décembre 2024 (ICI).

Pour sauver les empires on n’est pas toujours tenu de fusiller les dissidents. On peut aussi jeter les guérisseurs à la rivière, surtout lorsqu’ils ont une allure de mystique ténébreux. Le 30 décembre 1916, Grigori Raspoutine, paysan spirituel devenu conseiller un peu trop envahissant de la famille impériale, est assassiné par des aristocrates persuadés qu’en supprimant le « mauvais génie » ils sauveront le tsar. Ils obtiennent surtout l’inverse : quelques mois plus tard, la dynastie Romanov s’effondre sous les coups de la révolution bolchévique. Né paysan en Sibérie vers 1869, autodidacte mystique et guérisseur itinérant, Raspoutine finit par entrer dans le cercle intime de Nicolas II et d’Alexandra en raison de son influence supposée sur les crises d’hémophilie du tsarévitch Alexis. Sa proximité avec la famille impériale, ses manières grossières et sa réputation de débauche en font la cible idéale d’une aristocratie qui voit en lui la source de tous les maux du régime. Dans la nuit du 29 au 30 décembre 1916, le complot des nobles le fait venir dans un palais de Saint‑Pétersbourg, tente de l’empoisonner, puis le crible de balles avant de jeter son corps dans la Néva. Les principaux conspirateurs (le prince Félix Ioussoupov, le grand‑duc Dimitri Pavlovitch, le député Purichkevitch, etc.) ont été identifiés par la police tsariste, mais Nicolas II s’est contenté de sanctions disciplinaires : Ioussoupov est exilé sur ses terres, Dimitri envoyé sur le front perse, sans jugement public ni condamnation criminelle. Après la Révolution de février 1917 puis d’Octobre, l’affaire est emportée par l’effondrement du régime : aucun nouveau procès n’est organisé, et les assassins survivront à l’Empire sans jamais répondre devant un tribunal pour ce meurtre.
Quelques années plus tard, le 30 décembre 1922, on baptise officiellement l’Union des républiques socialistes soviétiques : Russie, Ukraine, Biélorussie et Transcaucasie scellent une union censée rompre avec l’empire tsariste. Le texte promet l’égalité et le droit à la sécession ; dans la pratique, Moscou continue de distribuer les cartes et les punitions, avant de se désintégrer en 1991 en laissant derrière elle suffisamment de bombes à retardement frontalières pour occuper tout le XXIᵉ siècle. Même si le traité veut rompre avec l’oppression nationale de l’Empire tsariste, dans la pratique le pouvoir réel se concentre rapidement à Moscou : parti unique, centralisation économique, répression des oppositions et gestion autoritaire des « nationalités ». La nouvelle fédération se présente comme l’antidote aux empires, mais en reprend plusieurs réflexes – de la colonisation interne de ses marges à l’usage de la force pour maintenir l’unité. L’histoire de l’URSS depuis sa création à sa chute est une longue traînée de sang innocent (souvent ukrainien). L’Holodomor de 1932-1933, véritable génocide de la paysannerie ukrainienne, vingt ans de purges et goulags où l’on entasse, torture et tue des millions d’opposants et prétendus réfractaires, pour ne pas parler des centaines de milliers de Tatars de Crimée, Tchétchènes, Ingouches, Balkars, Karatchaïs, Allemands de la Volga, entassées dans des trains et expédiés vers l’Asie centrale ou la Sibérie pendant la Seconde Guerre mondiale, la plupart d’entre eux étant morts avant de parvenir à destination. Aujourd'hui, Vladimir Poutine a entrepris une réhabilitation politique et symbolique de la figure de Staline : alors que de nouveaux monuments et statues du dictateur sont installés dans différentes régions (par exemple à Vologda en 2024), les politiques mémorielles de l’État (manuels scolaires, discours officiels, musées) tendent à minimiser ou euphémiser la terreur de masse, tout en glorifiant Staline comme chef de guerre et bâtisseur de l’État (voir ICI, en anglais).

Les USA, ennemi juré de l’Union soviétique, ont aussi leur lot de morts innocentes sur la conscience. Le 30 décembre 1972 marque la fin de onze jours de bombardements massifs sur sur Hanoi et Haiphong, au Vietnam, dans le cadre de l’opération Linebacker II, décidée par Richard Nixon et Henri Kissinger et passée à l’histoire comme « les bombes de Noël ». Officiellement, on parle de fermeté et de paix prochaine ; en coulisses, on calcule surtout que l’effet militaire est atteint et que l’effet médiatique commence à coûter cher. Le pouvoir appuie sur « stop » comme sur un interrupteur : on coupe le feu du ciel le temps de signer les accords, on laissera aux populations le soin de « gérer » les cratères. Pendant onze jours, du 18 au 29 décembre, des milliers de tonnes de bombes frappent ponts, gares de triage, centrales électriques mais aussi quartiers d’habitation, faisant des centaines de morts civils et détruisant une partie importante des infrastructures du Nord‑Vietnam. Lorsque Nixon annonce la suspension des bombardements, arguant que les objectifs militaires ont été atteints, rien n’a changé pour les habitants qui fouillent les ruines, mais, côté image, l’Amérique peut se raconter qu’elle a à la fois « tenu bon » et « offert une chance à la paix ». Celle-ci viendra en effet le 27 janvier 1973, laissant sur le champ de bataille plus de trois millions de morts.
Last but not least, on se rappellera de cette vidéo glaçante par laquelle les États-Unis ont voulu montrer au monde, la mise à mort par pendaison, le 30 décembre 2006 à Bagdad, de Saddam Hussein, au terme d’un procès très politique qui clôt symboliquement l’ère du dictateur… sans clore pour autant celle des interventions et des guerres sans fin que le gendarme de l’ordre mondial sème à tort et à travers, partout où ses intérêts sont en jeu. L’homme qui se rêvait en nouveau Saladin disparaît dans une vidéo mal cadrée, tandis que le pays qu’il a écrasé sous la terreur continue de payer le prix des sanctions, de l’invasion et des erreurs stratégiques étrangères. Né en 1937 près de Tikrit, milicien baasiste devenu président en 1979, Saddam Hussein a régné près de trente ans sur l’Irak par un mélange de culte de la personnalité, d’appareil sécuritaire tentaculaire et de guerres extérieures – contre l’Iran, puis contre le Koweït. Arrêté par les forces américaines en 2003 après l’invasion de l’Irak, il est jugé par un tribunal spécial irakien pour crimes contre l’humanité, notamment pour le massacre de Doujaïl en 1982. Condamné à mort, il est pendu lors d’une exécution filmée à la va‑vite, dont les images granuleuses feront le tour du monde et seront critiquées pour leur dimension de vengeance plutôt que de justice. La disparition du dictateur ne met fin ni aux violences confessionnelles, ni au chaos politique né de l’occupation et de la décomposition de l’État irakien au nom de la guerre contre la terreur lancée par les États-Unis après les attentats du 11 septembre 2001.
LES CITATIONS DU JOUR

Heureusement pour nous, « les gens ont le pouvoir de racheter le produit des imbéciles ». C’est un trésor de sagesse dans cette fin d’année, où l’on pourrait céder à une certaine angoisse du demain si on s’arrêtait aux « bêtises » que les pouvoirs imbéciles ont disséminées de par le monde ces derniers douze mois.
Quand Patti Smith, née le 30 décembre 1946, écrit People Have the Power avec Fred « Sonic » Smith à la fin des années 1980, Reagan a déjà rebaptisé l’égoïsme en vertu, et l’ère est aux yuppies plus qu’aux manifestants. Installée à Detroit, loin du New York des débuts, elle élève ses enfants, écrit, se fait plus discrète sur scène ; la chanson naît d’une conversation domestique où Fred lui lance, presque en boutade : « Les gens ont le pouvoir, tu devrais écrire quelque chose là‑dessus. » Elle en fait un hymne qui oppose frontalement la puissance collective (« the people ») à la bêtise sûre d’elle‑même de ceux qui gouvernent et détruisent – ces « fools » dont on se trouve à devoir « racheter le produit ».
Mais sur le plan politique, People Have the Power est tout sauf un slogan creux : utilisée plus tard dans des manifestations, des campagnes, des concerts de soutien, elle affirme que le pouvoir n’est pas uniquement vertical, qu’il circule aussi dans les rues, les urnes, les gestes ordinaires, à condition qu’on accepte de s’en saisir. Smith la chantera contre la guerre en Irak, pour le climat, en soutien à l’Ukraine, pour défendre les médias indépendants, faisant de ce morceau une sorte de couteau suisse de la contestation démocratique.
Pour toute une génération, Patti Smith a été la passerelle entre la beat generation et le punk : une poète nourrie de Ginsberg, Burroughs et Rimbaud, qui a transposé l’énergie des lectures de cafés et des manifestes beat sur la scène électrique du CBGB. Avec Horses en 1975 puis ses performances mêlant poésie, rock et politique, elle incarne une sensibilité "néo‑beat" au féminin : même appétit de liberté, même défiance envers l’autorité, mais portée par une voix qui insiste sur la responsabilité individuelle face aux fléaux du temps. People Have the Power condense cette filiation : un texte simple, presque chant de marche, où l’on entend encore l’écho des poèmes contre la guerre du Vietnam, recyclés pour une autre époque, non moins violente.

« Nous ne pouvons pas prétendre transformer une société violente en l’attaquant avec les mêmes instruments. Il faut inventer d’autres méthodes, qui changent en même temps les moyens et les fins. » (Danilo Dolci, pionnier de la non-violence en Italie, et symbole de la lutte contre la mafia)
Dans l’Italie de l’après‑guerre, Danilo Dolci, qui s’est éteint le 30 décembre 199, ressemble à un contre‑champ obstiné : plutôt que de brandir le poing, il s’assied, écoute, et commence par demander aux gens de raconter leur vie. Né en 1924 près de Trieste, marqué par la guerre et la pauvreté, il choisit dans les années 1950 de s’installer en Sicile occidentale, à Trappeto puis Partinico, au milieu des pêcheurs ruinés et des paysans sans terre. Là où l’État n’apparaît qu’en uniforme et où la mafia tient les robinets de l’eau et du travail, il invente une autre façon de faire de la politique : enquêtes collectives, assemblées, « grèves à l’envers » où l’on répare soi‑même les routes et les digues pour rendre visibles les abandons.Dolci se réclame de Gandhi, mais sans exotisme : pour lui, la non‑violence est une méthode rigoureuse, pas un supplément de bonne conscience. Elle est l’instrument d’une « maïeutique réciproque » comme il la définit, une pédagogie de l’écoute où chacun devient chercheur de sa propre condition. Ses campagnes pour les barrages, les écoles ou contre la faim prennent ainsi la forme d’expériences collectives : on cartographie ensemble les injustices, on décide ensemble de l’action, on assume ensemble les conséquences – procès, violences policières, intimidations mafieuses.Face à la mafia, Dolci refuse à la fois la résignation et la surenchère armée. Il accuse publiquement des notables de collusion, dénonce le système des marchés publics truqués, documente le lien entre sous‑développement, corruption et pouvoir criminel, tout en organisant des alternatives concrètes – coopératives, centres éducatifs, communauté d’enfants qui sont loin d’être des orphelinats. Cela lui vaut des procès pour diffamation, des perquisitions, des agressions, mais aussi une écoute internationale qui contribue à faire entrer le problème mafieux dans le débat public autrement que comme folklore sanglant.
Dans l’histoire italienne de la non‑violence, Dolci occupe une place particulière : ni pur intellectuel, ni chef de parti, mais « sociologue de terrain » pour qui la révolution commence par l’art de poser des questions et de refuser les réponses toutes faites des puissants. À l’heure où tant de gouvernants prétendent combattre la violence en ajoutant de la force à la force, sa leçon reste inconfortable : un fléau nourri par les armes, les inégalités et le silence ne se démonte pas à coups de slogans sécuritaires, mais en s’attaquant patiemment aux structures qui le rendent possible.
LA VOIX DU JOUR. THE VOICE
Bien sûr, la voix du jour aurait pu être celle de Patti Smith, mais que sainte Patti nous pardonne, on a finalement choisi l'enregistrement, le 30 décembre 1968, d'une chanson destinée à devenir un hymne immortel pour tous ceux qui refusent de se coincer dans le moule : My Way, c’est d’abord l’histoire paradoxale d’une reprise : une mélodie française, Comme d’habitude, écrite par Jacques Revaux et popularisée par Claude François, transformée par Paul Anka en tout autre chose qu’un blues conjugal. Anka jette le texte, garde la ligne mélodique, et écrit le monologue d’un homme qui fait l’inventaire de sa vie et conclut qu’il a traversé échecs et remords sans jamais renoncer à faire les choses « à sa manière ».
Ce 30 décembre-là, à Los Angeles, Frank Sinatra enregistre My Way avec un grand orchestre, au moment même où il songe sérieusement à raccrocher. Le single sort en 1969, fait un score honorable aux États‑Unis, mais surtout s’installe dans la durée en Europe : au Royaume‑Uni, il reste plus de soixante semaines dans les classements, s’impose comme chanson de fin de concert et finit par coller à la peau de Sinatra au point qu’il dira plus tard en avoir assez. Entre‑temps, le morceau a changé de statut : de simple chanson, il devient slogan prêt‑à‑porter pour tous les adieux solennels, qu’ils soient politiques, familiaux ou funéraires. Si My Way tient autant, ce n’est pas seulement parce que la mélodie est efficace, mais aussi parce que son texte propose au fond un idéal d'autodétermination : celle de l’individu qui aurait traversé la vie en gardant la main sur le scénario, sans se laisser définir par les institutions, les familles, les empires ou les patrons et qui prend la liberté de se raconter autrement que comme un simple figurant écrasé dans le décor.
Allez, vivement qu'on en finisse avec 2025...
Anna Never





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