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Quand les cartes mentent : l'invisible montée des eaux

Dilrukshan Kumara contemple l'océan alors qu'il se tient près des ruines de la maison familiale à Iranawila,

au Sri Lanka, en juin 2023. Photo Eranga Jayawardena / AP


130 millions de personnes pourraient être impactées. Une étude publiée dans Nature révèle que le niveau réel des mers est largement sous-estimé dans la majorité des évaluations officielles. Derrière cette erreur technique se dessine un enjeu crucial : la manière dont États, bailleurs et institutions internationales construisent la réalité climatique — et décident, en creux, quelles terres peuvent encore être habitées.



Une étude tout récemment publiée dans la revue Nature révèle que la mer est déjà plus haute que ce qu’affirment la plupart des évaluations officielles, et que les risques d’inondations côtières ont été massivement sous-estimés. Derrière ce « détail » technique se joue un enjeu politique majeur : la façon dont les gouvernements, les institutions financières et les grandes agences internationales fabriquent la réalité du climat – et décident qui peut vivre où.

 

En réexaminant plusieurs centaines d’études et d’évaluations de risques, l’équipe dirigée par Katharina Seeger (Université de Padoue) et Philip Minderhoud (Université de Wageningen) montre que près de 90% d’entre elles se trompent dès le point de départ : le niveau de référence de la mer. En moyenne, il est sous-évalué d’environ 30 centimètres, et parfois de près d’un mètre dans l’Indo-Pacifique. En corrigeant ce biais, une élévation d’un mètre du niveau marin pourrait submerger jusqu’à 37% de terres supplémentaires et exposer 77 à 132 millions de personnes de plus que prévu.

 

Vanuatu, en première ligne d’un futur déjà présent


Or ce sont surtout les pays du Sud qui paient cette erreur : Asie du Sud-Est, archipels du Pacifique, deltas surpeuplés. Là où les cartes et modèles du Nord global décrivent encore des zones « à risque futur », les rivages reculent déjà, les villages se déplacent, les cimetières sont rongés par la mer. Au Vanuatu, des routes côtières ont dû être déplacées à l’intérieur des terres, des arbres ont été déracinés, et des maisons se retrouvent à quelques mètres de la marée haute. Pour Vepaiamele Trief, jeune militante ni‑vanuatu pour la justice climatique, écrivaine et poète, ces projections abstraites se traduisent par un horizon de survie : voir sa terre natale menacée de disparition au cours d’une seule génération (voir vidéo et témoignage en fin d'article).


Le littoral de l'île d'Éfaté, au Vanuatu, visible le 19 juillet 2025. Photo Annika Hammerschlag / AP
Le littoral de l'île d'Éfaté, au Vanuatu, visible le 19 juillet 2025. Photo Annika Hammerschlag / AP

Cette erreur de « niveau zéro » n’est pas seulement une question académique : elle conditionne la cartographie officielle des zones habitables, les choix d’aménagement, le prix de l’assurance, et surtout l’accès aux financements climatiques. Si les risques sont minimisés sur le papier, les gouvernements peuvent retarder des évacuations, les bailleurs justifier la lenteur des aides, et les grandes économies continuer à parler de « futures menaces » alors que, pour des États insulaires, la submersion est déjà en cours. Le Vanuatu, parmi les pays les plus exposés à la montée des eaux, réclame depuis des années devant les instances internationales une justice climatique et des moyens massifs d’adaptation, « pour des impacts qu’il subit sans en être responsable ».

 

Cette étude résonne avec un autre avertissement récent : un rapport de l’UNESCO sur le carbone océanique (ICI) montre que les modèles sous-estiment ou surestiment de 10 à 20% la capacité des mers à absorber le CO₂. Là encore, cette incertitude se répercute sur les trajectoires d’émissions, les budgets carbone, les engagements pris dans les COP. En cumulant les approximations – sur le niveau réel des mers comme sur leur rôle de puits de carbone –, les États planifient le climat du XXIᵉ siècle avec une vision trouée, qui sert souvent leurs intérêts de court terme.


Pour les populations du Pacifique, il ne s’agit pas d’améliorer un modèle, mais de défendre des droits fondamentaux : le droit à demeurer sur leurs terres, à transmettre leurs cultures, à ne pas devenir des déplacés climatiques condamnés au statut de victimes perpétuelles des émissions des autres. « Quand l’océan avance, il n’emporte pas seulement du sable, mais nos maisons, nos écoles, nos morts », résument des militants de Vanuatu. Le débat scientifique sur les références altimétriques devient ainsi un révélateur brutal de la ligne de fracture politique entre ceux qui réchauffent la planète et ceux qui coulent déjà.


Dominique Vernis


"Mon témoignage", par Vepaiamele Trief



Je milite pour le climat et je défends avec passion la justice climatique, l'égalité des sexes et les droits des enfants. Le poème que je récite est une variante d'un poème que j'ai écrit et que j'ai interprété comme témoignage au Musée populaire du changement climatique à La Haye pendant la semaine de nos débats l'année dernière. Ce poème s'intitule « Mon témoignage ».


Mes ancêtres ont transmis leur savoir oralement, à travers les arts et les chants. Je m'exprime facilement à travers la parole et j'espère que vous m'écouterez. J'ai 16 ans et je vis au Vanuatu.


Je vis dans la chaleur. Il fait chaud, il fait humide, mais la vie est douce. Quel que soit le temps, le soleil brille toujours et scintille sur une végétation luxuriante.


Mon bumbu vient d'Anbai, une île du Vanuatu qui s'élève au-dessus de la mer, riche en coutumes, en culture et en activité volcanique bouillonnante. Ici, les nattes sont fabriquées à partir de pandanus et ont une valeur culturelle exceptionnelle. Utilisées dans toutes les affaires familiales, elles constituent une véritable monnaie d'échange.


Ces nattes font partie de notre patrimoine culturel transmis de génération en génération. Des objets comme ceux-ci s'intègrent dans la riche tapisserie de notre nation. Mais sans notre terre, quelle est notre identité, notre histoire ? Sans éléments tangibles, notre culture ne serait-elle qu'une histoire lointaine ?


Le 2 décembre 2024, je me suis retrouvée à 18 000 kilomètres des côtes de ma patrie. J'étais là, à La Haye, représentant la voix de la jeunesse du Pacifique lors de nos débats. Pour obtenir un avis consultatif de la plus haute cour du monde exigeant la justice climatique, nous avons rédigé un rapport international.


Pendant mon séjour, j'ai visité une plage de la mer du Nord. Sous mes pieds se trouvaient des grains de sable pompés depuis les profondeurs. Là-bas, les côtes s'érodaient et se reconstituaient immédiatement.


Ici, des îles ont été submergées et ont disparu en un instant. À travers le Pacifique, le changement climatique fait des ravages et il est vrai que nous sommes un peuple résilient, mais aujourd'hui, justice doit être faite. Il faut agir avant que nous ne perdions notre propre histoire, avant que davantage de nos terres ne s'érodent et ne disparaissent sous les mers, avant que davantage d'étangs ne disparaissent avec les savoir-faire traditionnels, avant que davantage d'enfants ne soient privés de leur droit à l'éducation, tant sur le plan scolaire que culturel, avant que nous ne puissions plus pêcher dans nos mers pour nous nourrir ou nous émerveiller devant les écosystèmes sous-marins, avant que nous ne nous privions de ce que les générations futures ont le droit de voir, nos magnifiques îles, notre terre, nos terres et nos mers.


Agissons donc maintenant, avant de perdre davantage notre culture, notre histoire, nos récits et nos traditions. Nous ne tolérerons plus aucun compromis. Nous exigeons la justice climatique et nous en avons besoin maintenant.


Une protection et un soutien juridiques, voilà ce que nous demandons, afin que notre droit à survivre et à prospérer soit véritablement garanti. Merci.

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