Chine-USA, une sacrée partie de go en Afrique et au-delà
- Michel Strulovici

- il y a 4 heures
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Des officiers chinois lors de l'« Exercise Will for Peace 2026 », en janvier 2026 en Afrique du sud. Photo DR
Le chaos international provoqué par le retour de Trump au pouvoir profite à la Chine, qui s'impose discrètement comme leader du « Sud global », en Afrique et au-delà. Manœuvres navales géantes des BRICS, déferlante d’investissements, offensive monétaire en yuan : l’Afrique devient le laboratoire du nouvel ordre international voulu par Xi Jinping. La Chine avance sur tous les fronts, y compris celui d’un soft power qui gagne en attractivité culturelle. Entre promesse d’émancipation post-coloniale et risque de vassalisation : que gagne et que risque vraiment le continent africain ?

« La tradition stratégique occidentale vise à obtenir une victoire totale grâce à une bataille décisive. L'idéal chinois met l'accent sur la subtilité, le détour stratégique et l'accumulation patiente d'un avantage relatif. Ce style de conflit est bien illustré par le jeu de plateau chinois wei qi (go). »
Henry Kissinger. Sur la Chine, 2011.
Dans le tohu-bohu mondialisé créé par Trump depuis son retour au pouvoir, les alliances entre États se recomposent à la vitesse grand V. Face à cette dérégulation généralisée des affaires du monde, un État-empire répond avec art et sagacité à cette gigantesque partie de go du « qui encercle qui ? » La Chine est ce joueur de grand talent. Pékin vient, en effet, d'apporter deux réponses significatives pour contrer et profiter du tsunami trumpien. Ces choix, éminemment politiques, concernent l'Afrique.
La première réponse est d'ordre stratégique et militaire. Au large des côtes de l'Afrique du Sud, près du Cap, des manœuvres navales de neuf jours viennent d'être menées sous l'égide de l'armée populaire de libération chinoise. Baptisé à la Orwell, « Exercise Will for Peace 2026 », cet exercice a débuté, en grande pompe, le 9 janvier 2026. Inédit par son ampleur, il a été présenté par Pékin comme une initiative des « BRICS plus » (1). La marine chinoise a pu coordonner ses navires avec ceux de la Russie, de l'Afrique du Sud et de l'Iran. De nombreux observateurs des États, membres de ces BRICS élargis, sont venus apprécier l'efficacité de ces flottes en combat simulé. La Chine, profitant de l'interventionnisme trumpiste, initie ainsi une réponse stratégique du « Sud global », en lui proposant de construire un bloc de sécurité nouveau (2).
Droits de douane : à l'opposé de Trump
L'autre réponse de Pékin est un pied de nez aux agressions financières et douanières trumpiennes à l'égard de l'Afrique. Xi Jinping vient d'annoncer, le 14 février 2026, que la Chine met fin à tout droit de douane sur les importations en provenance de 53 pays africains, à l'ouverture du 39ᵉ sommet de l'Union africaine. Cette mesure, effective dès le 1ᵉʳ mai 2026, étend un régime déjà appliqué à 33 pays et vise à booster les exportations africaines. Comme le note le journaliste sénégalais Ibou Camara, le 15 février sur le site du Journal du pays : « La mesure s'inscrit dans un contexte de recomposition des échanges internationaux et de rivalités commerciales accrues. Déjà premier partenaire commercial bilatéral de l'Afrique, la Chine cherche à consolider son implantation économique sur le continent, notamment à travers son initiative des "Nouvelles Routes de la Soie", vaste programme d'investissements dans les infrastructures. »
Xi Jinping propose donc une politique tarifaire à l'exact opposé de celle voulue par Trump depuis son retour au pouvoir. Depuis avril 2025, Donald Trump a, en effet, imposé des droits de douane élevés sur les importations africaines aux États-Unis, afin, affirmait-il, de « rééquilibrer » les échanges commerciaux avec ce continent et protéger l'industrie américaine.
Ces mesures enterrent l'AGOA (African Growth and Opportunity Act), qui offrait un accès préférentiel, sans droits de douane, à plus de 1.800 produits africains, sous l'administration Biden. La Cour suprême des États-Unis vient de stopper cette politique d'extorsion par les surtaxes, en la déclarant illégale, le 20 février. Ce premier coup d'arrêt par une instance de régulation décisive aux USA, s'il rétablit un semblant d'ordre international, ne peut faire oublier aux États qui ont subi jusqu'alors les foudres de l'administration Trump, la violence de son attitude. Rappelons que ces tarifs douaniers variaient de 10% à 50% selon les pays. Exemples : le Lesotho était taxé à 50% ; l'Afrique du Sud, l'Algérie, la Libye à 30% ; la Tunisie entre 25 et 28% ; le Nigeria et la Côte d'Ivoire entre 14 et 21% ; le Kenya, l'Éthiopie et le Maroc à 10%.
Ils ne le seront plus qu'à 10%, puisque Trump a relancé immédiatement la machine des tarifs douaniers, traitant au passage les juges de la Cour suprême, majoritairement réactionnaires, de « fous » et de « chiens de compagnie ». Mais le choc subi par les pays africains et leurs producteurs de richesses n'est pas près d'être oublié.
Face à cette situation problématique pour ces pays, la Chine a su monter en gamme dans son aide à ces économies fragilisées.
La conférence de Bandung en 1955, alliance anti-impérialiste
Pourtant l'intérêt chinois pour l'Afrique fut tardif, si on le compare à l'engouement des Européens. Alors que les dirigeants des pays de l'Europe de l'Ouest ont tous, depuis le XVIIIᵉ siècle, dépassé leur vision exotique du continent africain pour s'y installer à la pointe des baïonnettes et en vampiriser les richesses, les Chinois, tout comme les Russes, comprirent, avec un grand retard, tout le bénéfice politique, économique et stratégique qu'ils pouvaient en tirer. La Chine de Mao, en concurrence directe avec l'URSS de l'après-Staline, y fit pourtant un tabac, via un chemin détourné, celui de la conférence de Bandung en 1955. Cette réunion inédite rassemblait tout le tiers-monde et les mouvements de libération luttant contre la tutelle coloniale (3). Là, devant tous les dirigeants d'un monde nouveau, Pékin y prit toute sa place, la première même. Là, furent tissés des liens entre les divers mouvements anti-impérialistes et la Chine communiste qui, comme eux, était encore, pour l'essentiel, un pays de paysannerie pauvre marqué par le sous-développement.

La Chine fut représentée dans cette conférence internationale et révolutionnaire par le brillantissime Zhou Enlai, le ministre des Affaires étrangères de Pékin. Celui-ci fit une entrée en majesté au sein de cette assemblée qui regroupait les représentants de plus de la moitié de la population mondiale. Dans son intervention, Zhou Enlai vanta la nécessaire unité entre les pays d'Asie et d'Afrique, justifiée par leur expérience commune de la colonisation et par leur rejet identique du système impérialiste. Zhou Enlai emporta l'adhésion de la conférence en faisant de la Chine le champion des principes de non-ingérence mutuelle, d'égalité et de bénéfices partagés. Cet appel à la fraternité et à la coopération fédéra les délégués de la conférence.
Profitant de ce succès, auréolée de ses premières réalisations économiques et sociales, la République populaire entreprit de développer une politique de coopération « tiers-mondiste ». Comprenant le danger, les États-Unis, déjà en confrontation directe avec l'URSS, réagirent. Et le vice-président Nixon entama en 1957 une « tournée » africaine, tandis qu'un Bureau des affaires africaines était créé au Département d'État en 1958.
Mais ces efforts étaient largement « plombés » aux yeux de l'ensemble des peuples du continent par le racisme sévissant aux USA, quasi institutionnalisé dans ses États du Sud. C'est en cette année 1957 qu'éclata la crise de Little Rock qui fit grand bruit de par le monde. Le gouverneur de l'Arkansas, Orval Faubus, y fit déployer la Garde nationale pour empêcher neuf élèves noirs d'entrer au lycée, malgré une loi fédérale ordonnant la déségrégation scolaire. Le président Eisenhower fit alors intervenir l'armée pour imposer leur intégration (4). Cet affrontement raviva de douloureux souvenirs chez les Africains. La traite des esclaves constituait dans la mémoire des peuples noirs du continent, jusqu'alors, l'« engagement » essentiel des États-Unis en Afrique. De même, mémoire était gardée de cette création d'un État fantoche, le Liberia, en 1822. Une société autoproclamée « philanthropique », la « Société américaine de colonisation » fondée en 1816 aux États-Unis, avait inventé cet État. Son objectif principal était de relocaliser les Afro-Américains libres (et plus tard certains esclaves affranchis) vers l'Afrique de l'Ouest, afin de résoudre le « problème » de leur présence dans une société raciste post-esclavagiste où ils devenaient « inutiles »... Autant dire que les États-Unis partaient avec un lourd handicap dans ces années 1950 par rapport à la Chine de Mao. Et celle-ci marqua vite des points dans cette concurrence naissante.

L'émergence de la "Chinafrique"
Dans les années 1960-1970, la construction du chemin de fer Tanzanie-Zambie, soutenu financièrement par Pékin, lui servit de carte de visite sur tout le continent. Mais ce n'est qu'à partir des années 2000 — avec l'émergence de la « Chinafrique » (5) — qu'une véritable « attirance » pour ce continent grandit parmi les dirigeants chinois. L'Afrique y est désormais vue comme une aire de ressources nécessaires, sinon indispensables, pour son développement. Ce continent va donc constituer un espace privilégié pour les investissements économiques de Pékin. Et, du même mouvement, l'Afrique devient un terrain privilégié d'exportation du modèle de croissance chinois et de la « pensée Xi Jinping » qui s'y attache.
« Nous œuvrons ensemble pour bâtir une communauté de destin Chine-Afrique [...] et avançons conjointement vers la modernisation pour obtenir des résultats concrets au profit des 2,8 milliards de Chinois et d'Africains. » expliquait le président chinois aux dirigeants africains réunis le 17 février 2025 pour le 38ᵉ sommet de l'Organisation de l'unité africaine. « Communauté de destin », voilà qui sonne fort.
En 2025, les investissements chinois en Afrique ont continué de croître massivement, dépassant largement les engagements américains. La Chine a injecté environ 39 milliards de dollars en 2025 (hausse de 20% par rapport à 2024), principalement au Nigeria (21 milliards), tandis que les USA ont maintenu un rythme nettement inférieur, autour de 3 à 5 milliards de dollars annuels.
La Chine concentre ses investissements et aides principalement sur la construction de routes, l'énergie solaire et éolienne, l'extraction et la modernisation des exploitations minières, la création de zones industrielles notamment au Nigeria, au Kenya et en Angola. Les États-Unis, eux, préfèrent investir dans des projets stratégiques comme le corridor Lobito, cet axe ferroviaire et logistique clé en Afrique australe, reliant le port angolais de Lobito aux régions minières riches en cuivre et cobalt de la République démocratique du Congo et de la Zambie. Les États-Unis investissent également dans l'industrie pétrolière et dans l'exploitation des minerais rares exploités par le Rwanda, sur son territoire ou celui de son voisin congolais.
La stratégie des deux Empires est donc différente. La Chine accélère son implantation via les prêts et les contrats d'État et en donnant priorité aux énergies propres (+60% en un an). Les USA misent sur les capitaux privés mobilisés par les DFC (U.S. International Development Finance Corporation), cette agence américaine de financement pour le développement international, créée en 2019. Mais, avec leurs 5 à 7 milliards de dollars, les « efforts » des États-Unis trumpistes apparaissent bien essoufflés en regard de la vitalité de ceux du Pékin de Xi Jinping.

-LA ROUTE DE LA SOIE PASSE PAR L'AFRIQUE
L'aventure africaine de Xi Jinping s'apparente donc à une opération de conquête économique, politique et idéologique de vaste envergure. Et le choix du long terme marque cette stratégie. Ses investissements sont tous pensés dans une démarche que je qualifierai de millénariste. Ils concernent surtout le développement des infrastructures clés (routes, chemins de fer, zones industrielles, énergie renouvelable). Ils visent, avant tout, à renforcer l'industrialisation et la diversification économique des pays africains, tout en consolidant la présence chinoise sur le continent à travers la politique dite des « Nouvelles routes de la soie ». Celles-ci s'étendent désormais sur les continents asiatique, européen et africain. Tous ces flux financiers s'organisent autour de cette thématique clé dans le développement des échanges chinois avec le reste du monde.
« Nouvelles routes de la soie ». Un nom particulièrement poétique pour des opérations financières et pour des implantations dans nombre d'États qui fleurent bon, parfois, l'ingérence dissimulée (6).

Les investissements de Pékin en Afrique lui permettent d'accroître son influence commerciale, de sécuriser ses chaînes d'approvisionnement en minerais essentiels. Rappelons que la Chine extrait environ 70% des terres rares mondiales et traite 90% de leur minerai, avec un quasi-monopole complet de 99,9% sur les terres rares (7). Nous comprenons mieux, en regard de ces chiffres, la politique quasi hystérique, proche de celle des maffias et de leur chantage, que Trump mène de par le monde... Dans ce déploiement chinois d'ampleur, le Nigeria joue un rôle central. À lui seul, il a déjà bénéficié de 21 milliards de dollars d'investissements, soit plus de 53% du total continental. Les secteurs ciblés vont des infrastructures ferroviaires aux énergies renouvelables, en passant par la transformation industrielle et les technologies numériques. Pour le seul projet d'un parc industriel gazier à Ogidigben, au sud du Nigeria, la Chine investit 20 milliards de dollars !
D'autres pays comme l'Afrique du Sud, l'Égypte, l'Angola, et le Kenya sont aussi ciblés par des projets variés, tels celui de la zone industrielle sino-kényane. Elle est constituée d'une « zone économique spéciale », à 20 km au nord-est de Nairobi ; d'une zone franche industrielle au sud-est de la capitale et d'un parc industriel « vert » à une centaine de kilomètres, au nord-ouest de Nairobi où s'installent des activités économiques durables.
Au Mali, quand la Russie envoie son Afrika Korps (les successeurs des bandits de Wagner), la Chine y construit des fermes solaires. « La société chinoise Sinohydro a signé un protocole pour y construire la 4ᵉ centrale solaire, d'une capacité de 100 MW avec stockage, située à Fana, dans le sud du pays. Ce projet implique aussi la construction d'infrastructures électriques connexes à Fana et sur la ligne Bamako-Fana-Ségou. Ce chantier a été officialisé en août 2024 avec les autorités maliennes et contribuera à améliorer significativement l'accès à l'énergie, notamment à Bamako. » (8) Cette centrale, établie sur 228 hectares, vise à pallier la crise énergétique du pays.
La « manière » chinoise répond donc à la fois à des objectifs économiques, politiques et stratégiques globaux, tout en profitant d'une demande croissante d'infrastructures et d'énergie sur le continent. Mais il existe une autre offensive de Pékin moins connue, feutrée celle-ci, financière et donc politique, de la « dé-dollarisation » de l'Afrique. Une cure de désintox en quelque sorte.
La guerre de la monnaie
Depuis deux décennies, l'Afrique est le théâtre d'une guerre dont l'un des enjeux majeurs tourne autour de la nature des monnaies d'échange employées. Derrière les projets d'infrastructures et des amoureuses déclarations sur le « partenariat Sud-Sud », Pékin poursuit une stratégie plus ambitieuse : transformer le yuan en instrument de puissance sur le continent africain et, à terme, défier la domination du dollar dans le système de prêts et de remboursements internationaux.
Pour la Chine, chaque port financé, chaque route bitumée et chaque zone industrielle montée avec un prêt de la China Exim Bank est une opportunité pour reconfigurer les équilibres monétaires hérités de l'ordre occidental. L'Afrique, historiquement coulée dans le moule du dollar et du franc CFA, offre aujourd'hui un laboratoire où Pékin expérimente une forme de combat, étape par étape, contre le Roi-dollar dans ses échanges et invite l'Afrique à faire de même.
La dernière opération chinoise majeure visant à imposer sa monnaie en Afrique date de 2025 et se matérialise par la signature de l'accord bilatéral entre la Chine et les 53 pays africains que nous évoquions en ouverture. Cette convention prévoit de basculer les échanges commerciaux des uns et des autres vers des règlements en yuans, éliminant ainsi quasiment les droits de douane sur les exportations africaines vers la Chine. Cette opération s'inscrit dans le cadre du déploiement du système de paiement interbancaire transfrontalier chinois (CIPS), destiné à internationaliser le yuan et à offrir une alternative au dollar.
Cette offensive marque des points... Depuis 2018, plusieurs accords bilatéraux entre Pékin et des banques centrales africaines ont introduit de tels mécanismes d'échange en monnaie chinoise. L'Afrique du Sud, le Nigeria et l'Égypte disposent déjà de cet outil financier qui permet aux entreprises locales de commercer directement en yuan sans passer par le dollar. Ce contrat, qui se nomme « swap », engage les deux parties à échanger des flux financiers, souvent des paiements d'intérêts ou de devises, selon des conditions fixées au préalable et pour une durée limitée. Ce dispositif limite les pertes de change et accélère les flux financiers en yuans. Ainsi, l'Égypte a signé avec la Chine une série de tels accords. La Standard Bank en Afrique du Sud a activé les paiements interbancaires directs dans cette monnaie, avec la Chine. Le Nigeria dispose, lui, d'un swap monétaire d'une valeur de 15 milliards de yuans avec Pékin. L'Angola a reçu 350 millions de dollars d'investissements agricoles et les remboursera en yuans.
En octobre 2025, le Kenya a converti en yuan trois prêts souverains contractés auprès de China Exim Bank, pour financer une ligne ferroviaire à grande vitesse, ce qui représente la première opération de swap de dette en yuan sur le continent africain.
Le Kenya va ainsi « pouvoir économiser sur le coût du service de leur dette. Les taux d'intérêt préférentiels chinois accordés sur les prêts en renminbi (ou yuan) sont de l'ordre de 3%, contre un peu plus de 7% pour les taux d'intérêt en dollar. Pour le Kenya, l'économie serait ainsi d'environ 215 millions de dollars chaque année, selon les dires du ministre des Finances, John Mbadi », note Richard Hiault dans le quotidien Les Échos du 6 novembre 2025. Sous le titre « Comment la Chine renforce son emprise financière en Afrique », ce journaliste remarque notamment : « Ces conversions de dette, si elles allègent les finances publiques des pays africains impliqués, renforcent aussi l'ancrage de la devise chinoise dans les dettes souveraines africaines. Pékin y voit une opportunité stratégique d'étendre l'internationalisation de sa monnaie. Pour Julien Marcilly, chef économiste de Global Sovereign Advisory, l'Afrique n'est pas la seule région concernée. C'est un mouvement plus général où les investisseurs et les États s'interrogent sur le statut de valeur refuge du dollar. »
Comme le remarque Richard Hiault, « La nouvelle politique de l'administration Trump, qui s'est traduite par une dépréciation du dollar d'environ 10% depuis le début de l'année, est passée par là. De plus, les taux d'intérêt américains ont fortement grimpé en quatre ans pour évoluer aux environs de 4,15% aujourd'hui, contre 1% début 2021. En clair, le coût des emprunts en dollar est plus élevé à l'heure d'une plus forte défiance envers le billet vert et de l'incertitude croissante sur la soutenabilité de la dette américaine. »
La Chine a compris tout l'intérêt à tirer de ces incertitudes dues, notamment, à la guerre financière menée par Trump contre le reste du monde.

La démarche initiée par Xi Jinping bouleverse les pratiques du FMI et de la Banque mondiale, où la référence au dollar restait jusque-là incontournable. Certains partisans du « Sud profond » y voient une entreprise salutaire contre la toute-puissance des devises occidentales, les prudents lisent cette offensive comme un risque de vassalisation économique : la dette changerait simplement de maître, non de nature.
Cette guerre des monnaies s'inscrit pour Pékin dans l'établissement d'un nouvel ordre international, plus équitable où le « Sud global », affirme-t-elle, détiendrait, enfin, les instruments de sa stabilité financière. Un monde post-occidental où la Chine aurait le premier rôle. Dans cette narration « angélique », le yuan se présenterait comme la monnaie d'un nouvel humanisme économique — sans condition politique explicite, sans ingérence, mais avec une exigence tacite : la loyauté diplomatique. Cette proposition, avantageuse dans un premier temps, trouve un écho favorable dans un continent encore marqué par le souvenir de la dette coloniale.
Ce basculement progressif traduit le projet chinois, financier et politique mêlés, d'instaurer un système monétaire international multipolaire avec l'Afrique comme terrain d'expérimentation clé. Toutefois, cette ambition chinoise se heurte à plusieurs obstacles. Le yuan reste encore peu convertible à l'échelle mondiale, et son usage réel sur les marchés africains demeure toujours marginal face à l'omniprésence du dollar. Les banques centrales hésitent à accroître leurs réserves en devise chinoise, jugée instable. De plus, la contestation internationale sur les « pièges de la dette » tend à ternir l'image d'un partenariat gagnant-gagnant. Les leaders africains ne sont pas tombés de la dernière pluie tropicale.
Dans les faits, la Chine n'a pas encore détrôné le dollar ; elle le grignote à la marge. Mais cette lente progression traduit une logique de long terme. Celle d'un empire financier qui avance sans hâte, préférant le maillage progressif à la confrontation frontale. Dans la vision de Pékin, le yuan n'est pas seulement une arme contre Washington, mais un outil de souveraineté différée, destiné à asseoir l'influence chinoise sur la durée.
Vers un "devenir chinois" ?
Xi Jinping et l'ensemble de la direction chinoise ont compris le bénéfice qu'ils pouvaient tirer dans tous les domaines de la politique de la canonnière cumulée à celle des droits de douane que Trump et son équipe ont instauré. Que ce soit en « inventant » l'alliance des BRICS, en prêtant aux nations du Sud profond sur des projets de développement, en cheminant sur sa fameuse route de la soie et en ouvrant son marché aux pays africains, Xi Jinping taille des croupières à l'empire américain vieillissant. La politique trumpiste ouvre un boulevard à la Chine, jusqu'aux États-Unis même. Le New York Times, dans son édition du 18 février 2026, le remarquait, sous la plume de Vivian Wang.
Dans un article intitulé « Cool China », cette journaliste remarquait : « La semaine dernière, mon collègue Yan Zhuang a écrit à propos d'une tendance amusante : des jeunes sur TikTok qui "deviennent chinois" en adoptant des comportements typiquement chinois — boire de l'eau chaude, porter des chaussons, manger du congee. [...] "Devenir chinois" (ou "Chinamaxxing", si c'est votre terme préféré) n'est peut-être qu'une mode TikTok. Mais cela s'inscrit dans quelque chose que j'ai remarqué récemment : pour un nombre croissant de personnes dans le monde, la Chine semble devenir plus cool... De grands influenceurs américains, comme le YouTubeur IShowSpeed et le streamer Hasan Piker, se sont rendus en Chine, où ils ont vanté ses trains à grande vitesse et ses projections de lumières LED. La star de la NBA Victor Wembanyama a passé 10 jours à méditer dans un temple Shaolin. Une nouvelle veste Adidas, inspirée des vêtements de la dynastie Tang, a été un succès viral dans la mode. »
« Mais, remarque la journaliste, la principale raison de cet appel soudain de la Chine n'a peut-être rien à voir avec la Chine elle-même. Les sondages montrent que les opinions sur la Chine en Occident restent, dans l'ensemble, majoritairement négatives. C'est juste que l'Amérique, pour beaucoup de gens dans le monde, paraît aussi mauvaise. Et selon les chercheurs, si les gens cherchent une alternative aux États-Unis, la Chine pourrait être l'endroit le plus évident vers qui se tourner. »
Mao Zedong dans « De la guerre prolongée », en 1938, traçait ainsi la stratégie de son armée : « L'ennemi avance, nous reculons ; l'ennemi campe, nous le harcelons ; l'ennemi se fatigue, nous l'attaquons ; l'ennemi recule, nous le poursuivons. » Nul doute que Xi Jinping a lu Mao dans le texte. Et qu'il sait comment moderniser ces recommandations pour remporter la guerre.
Michel Strulovici
NOTES
(1) L'organisation des BRICS Plus comptent dix pays : Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud, Iran, Égypte, Émirats arabes unis, Éthiopie et Indonésie (adhésion effective début 2025).L'Arabie saoudite a suspendu son adhésion officielle. Créés en 2009 comme BRIC, puis BRICS en 2011, les BRICS+ visent à concurrencer les institutions occidentales (G7, FMI, Banque mondiale) via des sommets annuels, une banque de développement (NDB à Shanghai) et des réformes de la gouvernance mondiale.
(2) Voir l'article de Paul Natulya sur le site du « centre d'études stratégiques de l'Afrique » du 11 février 2026.
(3) Bandung est la capitale de l'île de Java en Indonésie. La conférence qui s'y tint du 18 au 24 avril 1955 eut un écho considérable. Elle fut initiée par le président indonésien, Sukarno. Cette tribune magistrale permit aux pays émergents et aux mouvements de libération, de par le monde, d'unir leur force et de devenir, ce qui fut appelé par le scientifique français Alfred Sauvy, le Tiers monde. La Chine y joua un rôle majeur. Cette réunion lui permit de se positionner comme alternative crédible aux puissances occidentales et soviétique, en promouvant une aide économique et militaire sans conditions politiques strictes. Elle a également donné une base idéologique au soutien chinois envers les mouvements de libération en Afrique, contribuant à la diffusion de la pensée maoïste ainsi qu'à la mobilisation de ressources pour ces luttes. En 1971, les États africains en retour appuyèrent massivement l'accession de Pékin à l'ONU.
(4) Les lois Jim Crow imposaient la ségrégation raciale dans les transports, écoles, restaurants et logements jusqu'aux années 1960. Le Civil Rights Act de 1957, première loi fédérale majeure anti-ségrégationniste, visait à protéger le droit de vote des Noirs mais restait inopérante face aux discriminations systémiques étatiques et locales.
La ségrégation était soutenue par des gouvernements locaux, juges et polices sudistes ; le FBI dirigé par le sinistre J. Edgar Hoover laissait faire les criminels du Ku Klux Klan. Ce racisme structurel ne commença à s'effriter qu'avec le mouvement des droits civiques des années 1960. Mais on sait que tapi dans l'ombre, il lui suffit d'un rien, pour renaître, comme nous le constatons aujourd'hui.
(5) Ce terme, forgé dans les années 1990 en référence à la Françafrique, illustre la montée en puissance de la présence chinoise en Afrique, tant dans le commerce, les investissements, que dans la coopération diplomatique.
(6) La « route de la soie » est un réseau ancien de routes commerciales entre l'Asie et l'Europe, reliant la ville de Chang'an (actuelle Xi'an) en Chine à la ville de Constantinople (aujourd'hui Istanbul) en Turquie. Elle tire son nom de la plus précieuse marchandise qui y transitait : la soie. La « route de la soie » était un faisceau de routes, terrestres mais aussi maritimes, par lesquelles transitaient de nombreuses marchandises, ainsi que des techniques, des idées, des religions. Les plus anciennes traces connues remontent à « 2 000 avant notre ère au moins ». (Source Wikipedia)
(7) La Chine domine ainsi la chaîne de valeur des terres rares, de l'extraction au raffinage, jusqu'à la fabrication d'aimants et produits finis, assurant environ 85 à 90% de la production mondiale de terres rares consommées actuellement. Voir l'étude de Mathieu Xémard, chargé de mission au Centre Interdisciplinaire d'Études pour la Défense et la Sécurité (IP Paris) paru le 29 janvier 2025 sous le titre « La Chine en situation de monopole sur les terres rares » dans la revue Polytechnique insights.
(8) Voir l'article de Narcisse Angan sur SikaFinance, du 21 août 2024.






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