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"Sud", journal d'une effervescence

En première page de l'hebdomadaire Sud, le 21 juin 1976 et le 28 avril 1979


Cinquante ans déjà ! Lancé en 1976, Sud n’a vécu que quatre ans, mais il a ouvert en Languedoc-Roussillon une brèche décisive : celle d’un hebdo autogéré, indépendant des notables, devenu chambre d’écho des colères viticoles, des luttes occitanes, féministes et écologistes, dans un paysage alors verrouillé par la presse quotidienne régionale de l’ère Hersant. À travers le regard de Jacques Molénat et d’Alain Doudiès, ce récit ressaisit une expérience fondatrice de journalisme en région, laboratoire exigeant d’enquêtes, de débats et d’inventions éditoriales dont l’exigence résonne singulièrement avec les défis médiatiques d’aujourd’hui.

les humanités, ça n'est pas pareil.

Chroniques, analyses, récits, "hors-pistes" : pour rester à l'affût : 


Le nord, c’était le nord. Le sud, c’était Sud.


Je suis obligé de raconter une histoire personnelle. J’allais avoir 20 ans, le temps de choisir sa voie. Pour moi, c’était vu depuis longtemps : journalisme, point barre. Mais quel journalisme ?


Encore étudiant, j’avais déjà collaboré à Libération, Politique Hebdo et Témoignage chrétien. Et travaillé l’été à La Nouvelle République du Centre-Ouest, là où j’étais, à Tours. En fin d’études (de journalisme), il fallait s’envoyer en stage. Pour moi, ce n’était pas simple formalité, je voulais que ce soit une expérience. Elle fut fondatrice.


J’avais soigneusement inspecté les possibles et les désirables. Et je n’ai pas hésité bien longtemps : ce serait Sud, ou rien. Ce journal avait été créé deux ans plus tôt, en 1976, à Montpellier, et se proclamait « l’hebdomadaire du Languedoc-Roussillon ». Du Languedoc-Roussillon, je ne connaissais rien, sauf le Larzac, de loin (le syndicat étudiant que j’avais co-fondé avait acquis des parts de Groupement foncier agricole pour permettre aux paysans de résister aux tentatives d’expropriation de l’armée). J’avais quand même des échos du mouvement occitan, j’écoutais entre autres j’écoutais entre autres Claude Marti, Joan-Pau Verdier, Rosina de Pèira, Maria Roanet, le groupe Montjòia… Cela a dû paraître suffisamment sulfureux à la direction des études de mon école de journalisme, qui a d’abord refusé mon choix de stage. Bien que menacé de non-délivrance de diplôme, j’ai bravé l’interdit. Et je n’ai pas eu à le regretter.

 

Parce que Sud, c’était quelque chose. Une petite équipe, qui fonctionnait en autogestion, mais où Jacques Molénat, directeur de la publication (« pour des raisons légales », était-il mentionné dans l'ours), faisait à mes yeux office de rédacteur en chef, qui imposait (sans l’imposer) une autorité affûtée, calme et bienveillante. Un état d’esprit. Un engagement. Une passion collective. Et enfin – puisque c’est ce qui avait motivé le choix de mon stage –, Sud inventait une forme de presse totalement inédite en région. A l’époque – fin des années 1970 – faut-il rappeler, pour qui l’aurait oublié ou ne le saurait pas, que le monopole étatique interdisait encore les « radios libres », et que l’information locale était quasiment le seul apanage des quotidiens régionaux, dont beaucoup appartenaient au groupe de Robert Hersant, un ancien collabo reconverti en « papivore ». Soit une presse davantage encline à ménager les notables qu’à titiller les pouvoirs en place.

 

Dans ce contexte-là, la création de Sud est venue « secouer le cocotier », comme l’écrivait voici dix ans La Gazette (de Montpellier), autre hebdomadaire créé par Pierre Serre, un ancien de Sud : « Pendant les quatre années de son existence tumultueuse, Sud enquête, dévoile, bouscule. Le nouveau journal se nourrit d’une vie languedocienne fiévreuse. (…) Sud devient la chambre d’écho de l’effervescence régionaliste, libertaire, féministe. Lluis Llach, Paco Ibáñez, le Cuarteto Cedrón animent les fêtes destinées à renflouer les caisses du journal… » (voir PDF ci-dessous) Sacrée époque, quand même !



Journal de cette effervescence, Sud n'a duré que quatre ans, mais a été « un laboratoire », « une matrice », qui a « ouvert des brèches » (1), comme l’indiquent Alain Doudiès et Jacques Molénat dans les entretiens ci-dessous, réalisés à Sauve (Gard), le 7 juin 2026, pour les 50 ans de l’hebdomadaire. Ce jour-là, pas de tralala, pas de grand discours, pas d’agapes extravagantes, mais un petit buffet de retrouvailles dressé au bord du Vidourle, sur le terrain d’un mazet où Francis Lloria, qui s’occupait alors des ventes du journal, cultive aujourd’hui son jardin. Parmi les présents : Alex Conil, Nicole Chastanier, Christian Crépeau, Alain Doudiès, Nelly Dumas, Marc Fabre, Jean-Jacques Fresko, Pierrette Lazzaroni, Jacques Molénat, Pierre Serre, Olivier Vergniot… Certains, qui manquaient à l’appel, parce que trop tôt décédés (Jacques Maigne, Daniel Groussard, Régine Fraysse, Donato Pelayo, le dessinateur Gérard Depralon, le photographe André Hampartzoumian…) ou simplement empêchés (Loïc Chauveau, Louis Lafabrié, le graphiste Joost Wooters…), étaient quand même là, par le truchement de proches, ou encore dans la goguette des histoires dont le souvenir pétillant disait la vivacité d’une aventure de presse qui aura été, à bien des égards, pionnière et fertile.


L’éditorial du tout premier numéro de Sud, sorti en kiosques le 19 janvier 1976, promettait de « rompre avec les silences établis et éviter la cacophonie provoquée par le flot désordonné des nouvelles, donner à voir et donner la parole, informer sans ennuyer ». Un demi-siècle plus tard, une telle exigence demeure d’actualité.


Jean-Marc Adolphe

 

(1). Pour ma part, après Sud : avoir participé aux premiers numéros du Journal de Montpellier (devenu ensuite La Gazette), puis aux débuts de l’Écho des Garrigues, première radio libre montpelliéraine, avant de lancer un magazine culturel régional, Strapontin.

Alain Doudiès : « Un laboratoire autant qu’un hebdomadaire »



TRANSCRIPTION

(NOTA BENE. La transcription de l'entretien vidéo ci-dessus a été légèrement travaillée, comme il se doit lorsque l'on passe d'une forme orale à une forme écrite. Alain Doudiès a pu relire l'entretien, et y ajouter quelques précisions qui ne figurent pas dans la version enregistrée)


Jean-Marc Adolphe — Nous nous retrouvons à l’occasion des 50 ans de l’hebdomadaire Sud, dont tu as été l’un des co-fondateurs, et auquel j’ai eu la chance de participer à la fin de mes études. A l’époque, que représentait la création d’un tel journal ?


Alain Doudiès — Il y a eu au moins deux facteurs concomitants. D’abord, celui de journalistes qui, à des degrés divers, n’étaient pas satisfaits des conditions dans lesquelles ils travaillaient, ou qui débutaient dans la profession et espéraient le faire dans de bonnes conditions. Il y avait, chez plusieurs d’entre nous, des frustrations, des insatisfactions ou des espoirs, notamment chez les plus jeunes, qui ont trouvé là un espace pour se réaliser.


Et puis il y avait le contexte. C’était une époque où le cadre économique, social et culturel était porteur. Quelques semaines après le lancement de Sud, il y a eu les deux morts de Montredon, lors d’affrontements entre gendarmes et viticulteurs (1). Le mouvement viticole était déjà là. On voyait aussi monter le mouvement occitan, dans sa dimension culturelle puis politique. Il y avait enfin les prémices d’engagement sur les questions d’environnement. L’attente d’une décentralisation émergeait. Nous n’étions pas forcément plus fins que d’autres, mais peut-être un peu plus attentifs, avec un regard un peu plus aigu, pour comprendre qu’il était utile de faire ce journal à ce moment-là de l’histoire régionale.


Jean-Marc Adolphe — Tu parlais d’une région qui était alors le Languedoc-Roussillon, avec l’émergence d’un mouvement occitan, culturel mais aussi social, autour du slogan « Volem viure al païs » et de la lutte du Larzac (2). Sud a donc été contemporain de tout cela.


Alain Doudiès — Et il l’a beaucoup accompagné, la fois comme lieu d’information et comme espace de débat.


Jean-Marc Adolphe — En matière de presse, il n’y avait évidemment ni internet ni réseaux sociaux. C’était aussi une époque où la presse régionale était dominée par de grands quotidiens régionaux.


Alain Doudiès — Ici, il y avait Midi Libre, avec ses différentes éditions dans les cinq départements du Languedoc-Roussillon, plus l’Aveyron. Et il n’y avait pas grand-chose d’autre. Nous étions avant la libération des radios, après 1981. Il existait bien quelques tentatives autour de journaux à vocation culturelle, mais à peu près rien. On imagine mal aujourd’hui à quel point, hors radio et télé publiques et RMC, c’était un désert, avec un quotidien ultra-dominant, qui occupait pratiquement tout l’espace de l’information et du débat public.


Jean-Marc Adolphe — À la même époque, il y a eu d’autres tentatives, plus ou moins similaires : L’Autan à Toulouse, Le Canard de Nantes à Brest en Bretagne, Ville ouverte à Grenoble, qui était un mensuel. J’en oublie peut-être.


Alain Doudiès — Oui, il y a eu une floraison, comme Clinton, à Alès. On nous a parfois dit que nous étions les héritiers de Mai 68. Peut-être. Mais nous ne nous revendiquions pas comme les porteurs de ce mouvement, même si certains d’entre nous, étudiants ou jeunes professionnels, avaient pu y prendre part. Mai 68 a secoué la société française.  Dans la région, il y a eu comme l’affleurement de questions jusqu’alors restées enfouies.


Jean-Marc Adolphe — Indépendamment de Mai 68, Sud a été l’un des pionniers de l’invention d’un journalisme en région qui ne soit pas assujetti au pouvoir des notables.


Alain Doudiès — C’était très important. Même si nous avions des convictions politiques de gauche, diverses, nous étions d’abord des professionnels. La démarche n’était pas militante : il s’agissait de faire de la bonne information. Que les choix éditoriaux soient en partie déterminés par une proximité avec certains sujets, ou par des questions auxquelles nous nous intéressions et que nous avons contribué à faire vivre, oui, bien sûr.


Rien de tout cela ne relevait du hasard. La rencontre de gens qui voulaient ouvrir la voie à un journalisme un peu plus exigeant, un peu moins dépendant des systèmes politiques ou économiques de l’époque, a compté énormément. Sans être les porteurs de telle ou telle révolution, nous avions ce besoin pressant de faire un journal avec une information solide, capable de répondre aux nombreux enjeux et aux questions pendantes de cette période, et d’être, modestement, un écho de l’histoire régionale en train de se faire.


Jean-Marc Adolphe — Un petit mot sur Jacques Molénat ?


Alain Doudiès — Jacques Molénat est un journaliste dont je ne connais pas d’autre exemple d’engagement professionnel aussi fort, pour ne pas dire total, mais toujours accompagné d’une distance, d’un regard critique, d’un sens de la nuance et d’un esprit d’indépendance. Un jour, un journal lui a demandé quelle était sa devise préférée : c’était « Ouvrons l’œil ». Tout est là. Il y a chez lui une exigence, une curiosité réelle, exercée avec plaisir, mais surtout mise au service des lecteurs.


Il a aussi cette capacité à réunir des gens autour de lui, sans chercher à les rendre identiques. Et puis, c’était un très bon enquêteur. À L’Express, à l’époque, il servait d’exemple à ceux qui débarquaient dans la rédaction. On pouvait dire de ce type-là, là-bas, dans les lointaines provinces, à Montpellier, que c’était un enquêteur hors pair. Je me souviens l’avoir vu un soir, vers 22 heures, chercher, par une dizaine de coups de fil, un responsable RPR à Béziers pour vérifier une information, juste pour une brève. C’était ça, Jacques : un sens aigu du détail précis et parlant et du vérifiable. Bref, beaucoup de respect pour lui.


Jean-Marc Adolphe — Sud a duré quatre ans, de 1976 à 1980. Il y a eu ensuite une tentative de relance sous la forme d’un mensuel, Le Nouveau Sud, qui a très peu duré. Quatre ans, cela peut paraître court, mais quelle empreinte Sud a-t-il laissée ?


Alain Doudiès — Comment répondre sans tomber dans l’autocélébration ? Sud a ouvert une voie qui était totalement en friche. Le journal a certes duré quatre ans, sans laisser de dette. Chaque semaine, il fallait déposer un chèque pour payer l’impression. Dans cette rigueur obligée, il servait forcément de point de repère.

Il y a aussi eu beaucoup de gens qui sont passés par Sud ou ont écrit dans Sud. II y a dix ans, j’ai fait une liste de journalistes, de photographes, de dessinateurs, d’écrivains, de chercheurs, de sociologues, de figures culturelles importantes. Au total, plus de 350 noms !


Il y a eu un phénomène que nous n’avions pas du tout prévu : le journal est devenu un lieu majeur de débats, parfois très vifs, au-delà de la polémique rituelle. Il accompagnait un certain nombre de mouvements de la société, de mouvements politiques, de controverses dans la région. Nous n’avions pas vraiment formulé cela à l’origine. On savait que nous publierions des papiers, des tribunes, des lettres de lecteurs. En réalité, pratiquement tout ce que nous recevions était publié, y compris les courriers les plus longs, sous le titre « En toutes lettres ».


Les débats internes au mouvement occitan, les débats au sein de la gauche, les questions liées à l’aménagement du territoire, au littoral, et à d’autres grands enjeux de l’époque ont trouvé place dans les colonnes de Sud. Beaucoup de sujets ont commencé à s’exprimer dans cet espace public. C’était une chance, et aussi un honneur, d’avoir été assez ouverts et assez exigeants pour que ce type d’expressions très diverses trouve sa place dans le journal.


On peut donc dire que Sud a été autant un laboratoire qu’un hebdomadaire. Dans plusieurs domaines nous avons été précurseurs, ainsi avec l’expérience d’un fonctionnement en autogestion. Une démarche sincère, mais hasardeuse et quelquefois violente comme lors des A.G. conduisant à contraindre un nouveau venu au départ. En revanche, certains disent aujourd’hui que l’acquis de l’autogestion les a conduits définitivement à choisir l’autonomie professionnelle.


Nous y avons appris beaucoup de choses : concevoir et réaliser un journal, bien sûr, et aussi gérer l’impression offset, constituer un fichier d’abonnés, négocier avec les banquiers, lancer des appels aux lecteurs pour rester à flot. C’était une matrice formidable. Nous étions portés par notre liberté… très spartiate. Nous ne sommes pas devenus des Citizen Kane du Languedoc, mais nous avons incontestablement vécu une expérience fondatrice.

C’est d’ailleurs une des fiertés qui demeure. Aujourd’hui, nous nous sommes retrouvés à une vingtaine, parmi les dizaines qui ont participé à l’aventure. Il y a entre nous quelque chose qui nous lie profondément. Bien sûr, il y a de l’affection, même si les débats ont été parfois sévères. Mais il reste cette idée que nous avons fait quelque chose qui avait de la gueule, du sens.


Propos recueillis à Sauve (Gard), le 7 juin 2026


NOTES


(1). Le 4 mars 1976, en pleine crise viticole, la manifestation de Montredon‑des‑Corbières dégénère en fusillade entre viticulteurs et CRS : deux morts, une trentaine de blessés. Épisode paroxystique d’une colère paysanne nourrie par l’ouverture des frontières et l’effondrement des prix, Montredon cristallise le face‑à‑face meurtrier entre État et vignoble du Midi, et devient un mythe fondateur des luttes viticoles.


(2). En 1976, la lutte du Larzac est à mi‑parcours : cinq ans de désobéissance civile paysanne (Serment des 103, refus de l’impôt, occupations, intrusions dans le camp) ont installé le plateau comme laboratoire national des luttes non violentes, mais l’État accélère expropriations, poursuites et arrestations (notamment le « commando » de juin 1976) sans parvenir à briser le mouvement.

Le slogan occitan « Volem viure al país » – « Nous voulons vivre au pays » – cristallise alors à la fois la défense d’un ancrage paysan et une revendication autonomiste plus large : il est porté depuis 1974 par le mouvement socialiste occitan Volèm Viure al País autour de Robert Lafont, repris par la chanson militante (Mans de Breïsh, 1975) et deviendra, au Larzac comme dans d’autres luttes du Midi, l’emblème d’un refus conjoint de l’exode, de la désertification rurale et de la disparition de la langue.

Jacques Molénat : « On a ouvert des brèches »

 

TRANSCRIPTION


Jean-Marc Adolphe — Dans l’entretien qui précède, Alain Doudiès rappelle ta devise préférée : « Ouvrons l'œil ». 

 

Jacques Molénat — Ça me paraît la base du métier. L'investigation, l'enquête, sont au cœur du travail. Et il n’y a de bonnes enquêtes, de bonnes investigations, que si on a ouvert l'œil.

 

Jean-Marc Adolphe — Comment es-tu devenu journaliste ?

 

Jacques Molénat — C’est un état de curiosité qui vient de loin. Quand j'étais à Millau, où j'ai vécu, j'avais un plaisir très grand à acheter, parfois même à voler, Paris Match. J'aimais beaucoup l'odeur du papier et je dévorais en même temps les informations qui s'y trouvaient.

 

L'idée de faire du journalisme était un peu évanescente, mais je n'excluais pas d'être journaliste à Midi Libre à Millau. J'avais 15-16 ans, c’était une espèce de fantasmagorie... Ensuite, j’ai poursuivi mes études à l'École supérieure de commerce de Montpellier, ce qui ne me conduisait pas a priori au journalisme. Mais juste après les études, un copain m'a indiqué un travail dans un journal qui s'appelait Le Paysan du Midi.

 

Ça a été mon premier job, même si ce n'était pas dans des conditions idéales, j'ai pris goût au journalisme. Ensuite il y a eu Midi Libre, et surtout, l'Express Méditerranée, [une édition régionale de L’Express] qui a été lancé après L'Express Rhône-Alpes, qui couvrait toute la Méditerranée, de Perpignan à Menton. Là, je me suis régalé à faire du vrai journalisme, c'est-à-dire de l'enquête. Depuis, ça ne m'a pas quitté.

 

Jean-Marc Adolphe — La décision de créer Sud, en 1976, a été une décision mûrement réfléchie ou plus impulsive ?

 

Jacques Molénat — Disons que c'était une impulsion réfléchie. A la fin de L'Express Méditerranée, je suis resté correspondant de L'Express de Montpellier à Toulouse. J'étais le seul journaliste permanent extérieur à la rédaction parisienne. Lorsqu’on m’a demandé de rejoindre le siège du journal à Paris, j'ai hésité et j'ai finalement choisi de partir avec une indemnité : 23 000 francs, à l'époque, que j'ai aussitôt investis dans la création d'un journal où se sont retrouvés des journalistes notamment venus de Midi Libre, comme Alain Doudiès.

 

Jean-Marc Adolphe A l'époque, il n'y avait évidemment ni internet, ni réseaux sociaux, etc.

 

Jacques Molénat — Ni région (1).

 

Jean-Marc Adolphe A l’époque, la presse quotidienne régionale était une presse de notables dont une bonne partie était aux mains du groupe Hersant (2). Il fallait être assez gonflé pour oser créer un hebdomadaire indépendant en région, basé sur un journalisme de qualité.

 

Jacques Molénat — Oui, oui. C'était notre pari. On en avait envie, on était jeunes, et cette aventure était un régal, même si les conditions étaient difficiles : on se payait au SMIC, mais en termes de travail, on en faisait le double…

 

Jean-Marc Adolphe En quatre ans d’existence, l'expérience de Sud a laissé une empreinte durable, à la fois dans la région et peut-être aussi dans le paysage de la presse. 

 

Jacques Molénat — Je me demande si ça n'a pas été un peu mythifié, lorsque j’entends des gens en parler avec des trémolos dans la voix. Mais oui, je crois qu’on a ouvert des brèches. Avec plus de moyens, on aurait pu faire un journal qui soit davantage « grand public ». Ça a quand même marché pendant quatre ans. Donc, ça n'était pas inutile.

 

Jean-Marc Adolphe Tu as aujourd’hui 86 ans. Et tu es toujours autant passionné par l'information que tu l'étais à tes débuts. Que dirais du métier, de la pratique du journalisme aujourd'hui ?

 

Jacques Molénat — Aujourd'hui, les conditions de travail sont bouleversées avec le numérique. Le travail s’est émietté, et diversifié. C'est donc plus difficile, mais les impératifs clés — chercher, découvrir, enquêter — restent les mêmes.

 

Propos recueillis à Sauve (Gard), le 7 juin 2026


NOTES


(1). Les régions, comme circonscriptions administratives de l’État, ont été dessinées avec le décret du 2 juin 1960 créant 21 « circonscriptions d’action régionale ». Elles deviennent des régions au sens juridique avec la loi du 5 juillet 1972, qui crée dans chaque circonscription un établissement public régional doté d’un conseil régional. Mais la région n’acquiert le statut de collectivité territoriale de plein exercice (au même titre que le département et la commune) qu’avec la loi de décentralisation du 2 mars 1982, devenue pleinement effective après les premières élections régionales au suffrage universel en 1986.

 

(2). À la fin des années 1970, le groupe de presse de Robert Hersant s’impose comme un empire conservateur structuré autour de Socpresse : après la mainmise sur Le Figaro en 1975, il grignote France-Soir, L’Aurore et une large galaxie de quotidiens régionaux, jusqu’à contrôler, à la fin de la décennie, un quotidien sur six en France. Ancien militant collaborationniste, fondateur en 1940 du mouvement fascisant Jeune Front et du journal pétainiste Jeunes Forces, antisémite et violemment anti-maçon, Hersant est condamné en 1947 à dix ans d’indignité nationale pour collaboration avant d’être amnistié en 1952 et de se reconstruire en « papivore » au cœur du paysage médiatique de la Ve République.


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